LA CHATELAINE DE FOUGÈRES
images chevaleresques que le lieu où nous étions réveillait, nous dînâmes fort tard chez le contremaître de la fabrique, parent de mon jeune guide : une énorme tour carrée , à laquelle on montait par un escalier tournant d’une hauteur prodigieuse , ht seule le sujet de notre conversation. Dans cette tour, nous avions remarqué un appartement qui semblait n’avoir pas été habité depub des siècles. Des débris d’un luxe gothique, un prie-dieu vermoulu, un grand âtre armoirié, une vieille lampe ciselée et rejetée dans un coin, un fragment de lit curieusement sculpté, contrastaient avec la solitude de ce lieu , qui semblait moins fait pour servir de retraite à un riche voluptueux que de prison à un coupable.
« De temps immémorial , me dit M***, cette chambre a été respectée, par les habitants de ce vieux manoir, comme le vivant témoignage d’une aventure singulière qui s’est passée ici, et dont je me suis procuré le récit authentique. Je ne vous livrerai pas ce parchemin vermoulu qu’un moine du' couvent voisin chargea de son style verbeux et de ses abréviations illisibles; c’est un objet précieux (continua-t-il en tirant d’une armoire un coffret de laque ) , mais seulement pour les antiquaires. L'anecdote qu’il atteste est plus intéressante pour vous. Je l’ai fait transcrire, puis traduire, car le moine écrivait en mauvais latin ; et j’ai déposé dans le cof-
EhMITI EW PROVIRCK, T. VIII.
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fret , côte à côte du manuscrit autographe et original, la traduction que je vais vous lire, si cela pent vous amuser. »
J’examinai d’abord le manuscrit original en me défiant des ruses dont tant d’hommes savants ont été dupes en ce genre. Je me souvins qu’un Anglais nommé Chalserton , en contrefaisant habilement le style et la vieille écriture du onzième siècle , s’était moqué pendant trois ans de tous les déchiffreurs anglais et de tous les érudits assemblés. J’avouai mon insuffisance et j’écoutai le récit du chroniqueur tourangeau , débarrassé par le traducteur du fatras de mots sous lequel les académiciens et les moines n’ont jamais manqué d’écraser et d’ensevelir leurs pensées.
U En l’an de N. ü. i493> vivait noble homme messire de Villemore de Fougères, homme preux et vaillant à toutes les armes. 11 avait porté toute sa vie escus, casques, et corselets. Sa dame et maîtresse était fille du seigneur de Mallevai, dans le Perche; de bonne heure elle avait perdu tous ses parents, et orpheline elle avait trouvé dans la maison du seigneur de Villemore, protection, et, comme elle espérait, loyauté. C’était en grâce, courtoisie, beaux discours, femme accompUe ainsi que le seigneur son époux l’était an maniement des armes et à la science de la guerre. Elle atteignait
LA CHATELAINE DE FOUGÈRES. 35 ringt ans et n’avait point de fils dn seigneur mesure de Villemore , lequel entrait alors dans sa soixantecinquième année.
« Pendant que le seigneur était à la guerre , Yseulc de Fongères gardait complète solitude et se contentait pour tout plaisir des contes de ses demoiselles, qui lui disciient le soir quel était le meilleur don d'amour et qui lui récitaient de beaux tensons ; elle écoutait leurs chants et les imitait maintes fois , mais nul chevalier n’approcha d’elle. Le seigneur revint et sa joie fut complète ; mais elle devait se changer en peines cuisantes.
« Yseule accueillit son seigneur par fêtes magnifiques et plaisants entretiens, où tous les nobles hommes des pajs voisins furent invités. C’était plaisir de voir ces belles salles, tendues de soie bleue , avec des lampes d’or suspendues aux grosses solives et très bien travaillées, et des vitraux transparents qui faisaient reluire l'or, la pourpre et la couleur de l’ambre jaune, jusque sur les pavés de la chambre. C’était joie d’assister aux grands festins et d’y voir le paon couvert d'un beau plumage et découpé pour les seigneurs, et de sentir les eaux parfumées que l'on répandait par^tout. Voilà comment la châtelaine reçut son noble époux.
«Mais il était sombre et d’une humeur belliqueuse et taciturne. Les hommes d’armes les plus renommés admirèrent la bonne grâce de la chàte-
36 LA CHATELAINE DE FOUGÈRES, laine, et lui tinrent propos de courtoisie et de plaisir dont nul féal et vaillant homiue n'eût pris aucun ombrage. Cependant le poison de la jalousie se glissa dans le cœur du sire de Villemore; dès-lors il observa les manières et les démarches de la bonne Yseule, qui était innocente devant Dieu de toute pensée coupable. Quand le soupçon entre dans une ame peu généreuse, il y prend racine et s’y enfonce de toute sa profondeur. Yseule, dès ce moment , n’eut plus de beaux jours. Les fidèles damoiscls furent mis hors du château , et ses pages n'eurent plus permission de la servir ailleui's qu'à table, et de la voir, si ce n’est en présence du suzerain.
•> Yseule languissait dans la douleur depuis deux ans. Son époux quittait quelquefois le château pour aller à la cour du puissant Louis XI , qui lui avait déjà enlevé par force plusieurs dîmes et corvées, et qui n'était pas mieux affectionné pour lui que pour les autres grands vassaux dont l'éclat lui paraissait éclipser le lustre de la couronne. Ce fut malheureusement pendant que messire de Villemore était absent, qu’une ancienne amie de l’enfance d’Yseule, châtelaine de Tliymerais en Perche, lui envoya son page pour rafraîchir la mémoire de leur amitié et lui présenter cadeaux , et même gages de souvenir.
« Un soir d’octobre (l’angelus n’avait pas encore sonné), le page, arrivé au château le matin, se
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tenait dcbont , comme il est convenable , devant la suzeraine, et lui faisait admirer sur le vélin d’un missel envoyé par sa maîtresse le bel arrangement des fleurs et l'éclat des couleurs qui y brillaient. La trompe annonça le retour du seigneur, et la pauvre châtelaine, qui savait que son époux lui avait défendu, sous peine de lui déplaire sans retour, de recevoir nul homme et de lui parler, s'empressa de faire signe au page qu’il eût à se cacher derrière la tapisserie qui couvrait les pans du gros mur. Hélas! le mauvais destin voulut que le sire de Villemore arrivât avant que le page eût eu le temps d’obéir à la châtelaine. Il entre, et d’un coup d’œil observe et voit ce qui se passe. Transporté dire, tirer sa dague, en menacer Yseule, et en percer le page qui s’était jeté à ses pieds, cc fut un moment pour lui. Sans rien entendre, et sans vouloir que la châtelaine expliquât sa conduite et mît au jour son innocence, il la laissa et sortit.
U Ah ! faut-il que les faux soupçons attaquent et condamnent si souvent qui n'est nullement coupable! Il existait dans la grosse tour carrée du castel une chambre secréte où prisonniers de guerre avaient souvent été mis en gêne: grande, mais obscure , et d’où le plus habile n'aurait pu sortir que par la grâce de Dieu. Ce fut là que le vieux Villemore conduisit Yseule, et ce fut là que, malgré scs larmes, et quoiqu’elle attestât tous les saints qu’elle
38 LA CHATELAINK DE FOUGÈRES, n'avait jamais forfait à l'honneur, elle demeura enfermée durant trois mortelles années. Personne ne savait le destin de la châtelaine. Un jour elle vit passer des funérailles ; c'étaient les siennes. Le seigneur avait feint qu'elle avait passé de vie à mort entre ses bras , et par ce simulacre de cérémonies il comptait tromper tout le monde. La pauvre Yseule pleura, pleura long-temps, et tâcha de se consoler en écrivant des fabliaux. Son époux n'avait pas été assez barbare pour la priver de tout ce qui servait à son amusement. 11 lui avait laissé un beau lit avec ses courtines de velours et son estrade, un luth dans son étui de bois précieux et embaumé, une grande lampe , et le vieux fauteuil des châtelaines de Fougères. Lui-méme venait la visiter tous les mois, et elle tremblait violemment à sa vue. Le châtelain l'aimait, non d'amour tendre et féal, mais d'une rage amoureuse, et la malheureuse prisonnière avait beau le supplier, en lui disant que tout cela était une chimère de son esprit, et quelle n’avait en aucun temps écouté les serments d'amour d’homme qui fût au monde, il l’écoutait avec émotion et finissait par lai répondre que, fftt-il persuadé de ce dont il doutait, il ne pourrait lui rendre la liberté, puisqu’on la pensait morte, et qu’il serait funeste à son honneur qu'elle reparût vivante. Enfin le cruel la garda dans cette geôle, jusqu’à ce
LA CHATELAINE DE FOUGÈRES. 30 que Dieu sauva la châtelaine par sa propre et divine intercession.
U Un jour qu’il était venu la voir après avoir pris, comme à l’ordinaire, les plus grandes précautions pour n’étre pas aperçu, la pauvre Ysenle remarqua à sa ceinture l’énorme clef de sa prison : elle avait déjà observé que la porte massive et composée de lourdes pièces de bols et de fer était construite avec tom l’artifice des ouvriers les plus habiles ; qu’elle n’avait en dedans aucun moyen de s’ouvrir, et qu’en dehors seulement se trouvaient verrous , barreaux de fer, et défenses de tonte espèce. Au même instant, sa résolution est prise. Tandis que le vieux chevalier est occupé à lire un nouveau fabliau où la jeune infortunée raconte sa propre histoire, Yseule s’élance vers la porte, qui s’ouvre à son premier effort; elle emploie toute sa force à la refermer avec la barre et les verroux, se sauve, et n’entend pas même les hurlements que pousse le vieux tigre au fond du piège qu’il avait lui-même tendu.
« Yseule rentre dans ses appartements et fait venir tous ses varlets. On peut se faire une idée de l’effroi dont ils sont saisis à la vue de la dame châtelaine qu’ils croyaient morte depuis cinq ans. L’histoire miraculeuse qu’elle leur raconta pouvait-elle être à leurs yeux l’occasion d’un doute, quand la disparition du seigneur châtelain venait d’en renouveler le prodige?
4o LA CHATELAINE DE FOUGÈRES.
>• Yseule ne voulut pas jouir de sa vengeance en femme outragée. Dès le lendemain elle établit entre eUe et son époux une correspondance secrète qui eut pour objet et pour résultat d’obtenir du prisonnier l’aveu du crime dont la jalousie l’avait rendu coupable, et la justification la plus authentique de son épouse. A ce prix, la liberté fut rendue au châtelain de Villemore, dont l’apparition au milieu de ses vassaux fut assez habilement ménagée pour accréditer le bruit de l’intervention d’une puissance surnaturelle dans tous les évènements dont le château de Fougères fut pendant deux siècles le théâtre. »
K* CXCIV. [^7 JISTIBI 1837.]
Ctouds capi (owerr, soUmn tempte$, ^oryerous palaces.
Shakspkarb. '
Temples de la graodear, magnifiques palais, lOBra que ^ noëea eavirooncni.
Ma fidélité historique , qui me portait à consigner sur mon carnet les noms de tous ces édifices seigneuriaux, suffisait à peine à leur multitude ; et mon jeune guide, qui riait de me voir remplir de mes notes une page dont j’étais obligé de tourner le feuillet pour compléter ma liste, me dit; «U ne me reste à vous montrer que deux de ces monuments historiques -, c’est Chambord , célébré par les galanteries de François T' et la gloire du maréchal de Saxe , et Chanteloup, illustré par la disgrâce d’un ministre patriote ; Chanteloup , où se passa la première scène, ou plutôt le prologue de la révolution; dans lequel la plus haute noblesse et les courtisans donnèrent le premier exemple de défection; où
4a CHAMBORD ET OHANTELOÜP.
l'opiniou publique se prononça contre la cour eu faveur d’un ministre disgracié, qui honorait son pays par ses talents et son courage.
A travers la multitude de cercles excentriques et concentriques que mon guide me forçait de décrire, j’étais loinde pouvoir me reconnaître ; un cabriolet, unecariole, la charrette d’un paysan, une monture empruntée ou louée de rencontre, nous conduisaient d’un château à l’autre, et j’aurais pu me croire au pied des Apennins ou aux frontières de l’Allemagne, que nous étions encore sur la lisière de la Sologne.
Je me suis arrêté quelques heures à Sainl-Dié, où se sont écoulées, auprès d’une sœur chérie, quelques années de mon enfance. Ce bourg considérable est entouré de beaux vignobles; Saint-Dié a jadis été très commerçant. C’est là que M. Brondes établit, en 1 761 , la première manufacture d’étoffes de molleton de coton , manufacture qui l'enricbit et dont le bienfait r^andit l’abondance à dix lieues À la ronde. Louis XVI exempta de la taille les enfants de oe directeur, et lui accorda une pension. Cette industrie ai féconde, transportée aujourd’boi à Paris, Rouen, et Troyes, n’existe plus à Sainte Dié. Le commerce des vins y est resté florissant: MAL VemouiUet, Paquier, Dinochau y fabriquent du vinaigre comparable, pour la qualité, au metl-
CHAMBORD ET CIIANTELOUP. 4^
leur vinaigre d’Orléans. Plusieurs négociants de ce canton, en réduisant de l’eau-de-vie en esprit-devin, dont toute la partie spiritueuse se conservait, et qui, formant un moindre volume, payait de moindres droits d’entrée, ont trouvé moyen d’acquérir une fortune considérable dont les fermiersgénéraux, avertis un peu tard et mauvais chimistes, ont eu soin d’arrêter les progrès. Le seul monument un peu remarquable de ce bourg est l’église métropolitaine, qui n’est pas indigne du Primatice.
A une Ueue de Saint-Dié, nous entrâmes dans un parc immense; c’était Chambord, domaine royal, qui a été en France ce que Wood-Stock était en Angleterre. « Chambord a-t-il enfin reçu sa dernière destination? — Non, répondit Valbrense; dans cette affaire comme en tant d’autres, où les gens de finance ont mis la main , tout s’est embrouillé; on ne sait pins où l’on en est. On coupe des bois, on répare, on démolit: mais, comme dit Lncien le satirique, des dieux pas un seul mot! — Quoi! après tant de souscriptions, de listes, d’empbase, de bruit et de générosité sur le papier., ancnn résultat n’est encore venu attester la loyauté des commissaires? — Eh quoi! mon bon Ermite, on dirait presque, à vous entendre faire ces questions par trop naïves, que vous conservez pour l’espèce humaine prise en général une vénération profonde.
et que depuis douze ans vous n’avez vu se réfléter sur les murs de votre cellule qu'une image trompeuse des mœurs du dix-neuvième siècle. »
En nous livrant à ces étonnements et en causant morale et misanthropie, nous approchions du château, dont l’aspect est plus étrange qu’original, plus original que magnifique, et plus magnifique que régulier. Des terrasses immenses, une symétrie empruntée à la perfection de l’art grec, les colonnades du Parthenon s'y joignent à ces arceaux pleins d’audace, à ces volutes bizarres, fruit de l’art des Arabes et des Saxons. Construit au centre du parc, qui contient environ seize cents arpents de terre, et qu’entoure un mur de sept lieues de circonférence', le palais offre à la vue la masse imposante de ses bâtiments dont le carré régulier est flanqué de quatre grosses tours. Valbreuse me sembla démêler avec beaucoup de sagacité le véritable caractère de cet édifice. « C’est, me disait ce jeune homme, l’emblème fidèle du siècle de François I”. La chevalerie , née des institutions chrétiennes et des mœurs guerrières des peuples du nord , subsistait encore à la cour des rois. L'art, qui renaissait, cherchait à imiter les belles formes inventées par les anciens Hellènes : un mélange de goût gothique, de la galanterie des paladins, etde la grâce antique, se faisait sentir dans les premiers essais des lettres et
des arts. Le Primatice, bomme de génie, que le roi chargea de dessiner le plan d’un domaine vraiment royal, s'empara, si je puis le dire, de toutes les idées qui se trouvaient en hiouvement , et les réalisa dans la conception hétérogène que nous avons sous les yeux. Admirez ces chapiteaux dessinés avec une fécondité rare d'imagination, et échappant aux régies ordinaires de l’architecture : voyez ces terrasses aussi belles que celles de Versailles, et ces ornements des cheminées, dignes par leur bizarrerie élégante d’appartenir à ces constructions moresques, où le génie oriental a déployé tous ses caprices. Le Primatice est jusqu’ici le seid architecte qui ait su faire de ces tristes tuyaux, dont les lignes irrégulières déparent tant d’édifices , des fûts de colonnes qui s’élèvent avec élégance; la Salamandre, emblème de François 1", est sculptée sur 'chacun d’eux , et le gentilhomme bolonais dont nous parlons a trouvé moyen , pour la première fois peutêtre, d’avoir de l’esprit en architecture. »
Comme je m’étonnais de la blancheur que le laps de tant d’années n’a point enlevée à l’édifice, le philosophe de Veuves m’apprit que cette qualité si précieuse, et qui semble conserver aux monuments de l’architecture leur fraîcheur et leur jeunesse, appartient aux carrières de Bouré, situées sur les rives du Cher, et qui fournissent depuis plu-
sieurs siècles des pierres de taille d’un {];rain très fin, très faciles à tailler, et qui, triomphant de tontes les intempéries , de toutes les influences réunies des saisons et du temps, restent, après deux ou trois cents aimées , aussi éclatantes de blancheur qu’au moment où elles sortent de la terre. Pourquoi ne profiterait-on pas de cette qualité presque unique de la pierre de Bouré pour la construction des monuments de la capitale? ou du moins à son défaut les chimistes, par une analyse de ses éléments constitutifs , ne pourraient-ils pas parvenir à composer un enduit que l'on appliquerait sur les pierres qui noircissent au grand air, et qui donnent à la plupart de nos palais l’aspect si désagréable d’une vieillesse prématurée?
Après avoir long-temps considéré ce mélange de colonnes, de tours, de pavillons, de donjons, de statues, de terrasses, et de tourelles, nous montâmes par ce grand et fameux escalier dont le double rampant circule autour d’un même noyau, sans que deux personnes qui montent ou descendent en vue chacun des deux rampants , puissent se rencontrer avant d’étre arrivées en haut ou au bas de l’escalier. Nous nous arrêtâmes sur les deux terrasses auxquelles cet escalier aboutit, et qui font le tour des bâtiments. A cct escalier fort large et très doux succède un second escalier construit en spirale dans une tour percée qui domine l'édifice ; la montée en est
plus pénible; mais quand on atteint le sommet, que couronne une lanterne qui se trouve à plus de deux cents pieds au-dessus du sol, on oublie la fati^pie du voyage pour admirer le coup d’œil magnifique dont les regards sont frappés; la Beance, la Touraine, la Sologne, et l’Orléanais se découvrent tout entiers : ici l’or des épis, là de vastes plaines, plus loin des forêts immenses , des plantations de vigne, enfin dans un pays plat où nul obstacle n'arréte la vue , une perspective de plus de douze lieues qui s’étend de tous les côtés devant vous.
Je me reposai quelque temps au centre de ce panorama , dont un beau temps augmentait encore la magnificence, u L’bistoire de Chambord est simple, me dit Valbreuse, qui profita de cette balte pour m’instruire des particularités relatives à ce domaine royal. Dans le douzième siècle, Chambord était un château de plaisance et un rendez vous de chasse des comtes de Blois. Le pays était giboyeux , et depuis long-temps les rois de France en avaient fait l’acquisition, lorsque François I", à qui les dépenses les plus folles coûtaient peu quand il s’agissait de satisfaire son goût pour le luxe, détruisit les anciens bâtiments, appela Primatice en France, et, le i"octobre i5a6, y mit dix-huit cents ouvriers. Depuis cette époque jusqu’à sa mort, il y dépensa, suivant les comptes exacts du trésor royal.
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quatre cent quarante^atre mille cinq cent soixantedix livres six sous six deniers, somme qu'il faut porter à plus de einq millions de notre monnaie, pour obtenir son évaluation au prix actuel du marc d'argent. Après la mort de François, le mauvais état des affaires du royaume et l'épuisement de la bourse royale empêchèrent Henri II , Henri III , et Charles IX de dé penser pour la continuation de l'édifice plus de trois cent quatre-vingt-onze mille livres, somme qui, réunie à la première, donne une dizaine de millions de notre monnaie, lesquels n'eussent point été inutiles à la cour de France au milieu des difficultés où la ligue, les Guise, l'Espagne , et les vices du monarque l’engagèrent.
i* Malgré de si énormes dépenses, jamais les bâtiments de Chambord n'ont été complètement terminés. Primaticc, à qui François 1” avait donné pour récompense l’abbaye de Saint-Martin de Troyes, mourut sans voir son chef-d’œuvre exécuté, et Louis XIV, plus ardent à fonder Versailles qu’à achever ce que ses prédécesseui"s avaient laissé incomplet, se contenta de faire combler les fossés et construire quelques bâtiments supplémentaires pour le service de sa maison. Il habita plusieurs années Chambord, où les farces de Molière furent ' repi-ésentées pour la première fois devant lui. Louis XV donna Chambord à Stanislas , roi de Po- '
CHAMDOlU» KT t: Il A M El.OL’ P. /|()
loguc, son beau-père : celui-ci y demeura loii);temps. A Stanislas succéda le maréchal de Saxe : le vainqueur de b’outcnoy vint se reposer sur ses lauriers aux mêmes lieux où, deux siècles avant, le vaincu de Pavic était venu cacher sa honte. Le maréchal de Saxe y vécut en prince. Louis XV lui avait aecoi'dé la permission d'avoir près de lui, à Chambord, son régiment de Hulans; il ht bâtir pour ses troupes de magnifiques casernes que l’on vient tout récemment de détruire.
U On ne veut pas permettre aux gens illustres de mourir de mort naturelle, et la chronique secréte des dernières années de Louis XV a prétendu que le maréchal de Saxe moumt empoisonné. Ce fait est faux, et je tiens du vieux Mouret , valet de chambre favori du maréchal de Saxe, retiré à Saint- Dié, où il a vécu jusqu’à l’âge de quatre-vingt-dixsept ans, que le maréchal mounit d’une fluxion de poitrine causée par le froid subit auquel il s’était exposé en s’arrêtant sous la Porte- Royale pour examiner une remonte de chevaux. Le maréchal de Saxe ne s’étant point marié, ce beau domaine devint la propriété du comte de Frise, son neveu , qui mourut sans postérité ; Chambord retourna à la couronne. M. le duc de Polignac en obtint la jouissance en 1783. Pendant la révolution , un dépôt de chevaux de remonte y fut établi;
EauiTB Eü moviRCE , T. viir. 4
5<> CHAMBOHf) ET CHANTELOUP.
Napoli^on l'assigna eu dotation ù la Légion-d'Hontirur. Après la bataille de Wagram, l’empereur érigea Chambord en principauté de Wagram, en fit don au maréchal Berthier, et lui imposa pour condition de porter le litre de prince de Wagram, d’y dépenser cinquante mille francs chaque année pendant quatre ans, et de le terminer d’après les dessins du Primatice. Ces travaux à peine commencés, la restauration survint, Berthier mourut, et la princesse de Wagram fut forcée d’aliéner ce domaine immense, qu’une souscription, ouverte depuis pliLsieurs années, a pour but de racheter, pour en faire hommage au duc de Bordeaux. Les fonds des souscripteurs out été versés; le domaine a été assigué à la commission sous le nom deM. Galonné. Mais la destination réelle de la .souscription sera-t-elle jamais remplie? les ministres ont beaûcoup à faire , et Dieu sait »
J’interrompis Valbreuse, et nous redescendîmes pour aller de nouveau mesurer des colonnes, observer les singulières combinaisons de fruits, de fleurs, et d'arabesques qui leur servent de chapiteaux, et enfin nous promener dans le parc et sur les terrasses.
L’imagination peut se laisser ébranler par le souvenir éclatant du despote qui construisit ou ordonna ce château, dis-je à Valbreuse; mais quand on se
CIIAMUOIIU ET CIIANTEI.OUP. :> I
souvient que les trésors prodijjucs sous ces voûtes eussent raclieté le monarque prisonnier, eussent allégé la misère du peuple ruiné par les guerres d’Italie, et peut-être prévenu les orages que l’Lspaguc allait semer en Franee , on ne peut s’empêcher de gémir à l’aspect de ce palais, et de ti'ouvcr dans l’audace brillante de ces colonnades une extravagance luagnihque et cruelle, qui se jouait des nations et compromettait, pour une jouissance de luxe et d’amour-propre, le trône et la patrie.
— Eh bien! Ermite, que votre philosophie suspende un moment ses plaintes! Repassons par Amboisc, et, ce soir même, profitons de l’occasion d’uue diligence (|iii s’y rend; elle nous permettra d’accomplir rapidement et sans fatigue notre pèlerinage au château de Chanteloup, situé à une demilieue d’Amboise. »
.l’acceptai cette proposition. Ee lieu d’exil d’un hou ministre est un lieu consacré. I^e duc de Choiseid n’a-t-il pas essayé d’écraser le monstre aux mille têtes, qui, couvert d’une robe noire, accaparait l’édiication, le commerce, les lettres, la reli- ({ion, et la politique européenne'’ N’a-t-il pas subi une disgrâce honorable? l’honneur de son nom ne survit-il pas tout entier dans un neveu que la France constitutionnelle se plaît aujourd hui à compter au nombre de scs plus nobles défenseurs ? tout bon
5a CHAMBORD ET CHANTELOIIP.
Français doit donc à Chanteloup un souvenir et un hoiiinia{'e. J'appris, chemin faisant, que Chanteloup appartient aujourd'hui à un ancien ministre, qui, par les progrès qu'il a fait faire à la science industrielle, a bien mérité de la patrie, à M. le comte Chaptal, aujourd’hui pair de France, homme hahilc, et par conséquent éloigné des affaires publiques.
U II semble, disait mon jeune ami, que ce beau séjour soit réservé au.\ grands personnages dans la disgrâce. T<a princesse desüreins vint l'habiter quand le sceptre qu’elle dirigeait échappa de ses mains. Lorsque le duc de Choiseul fut accablé par le complot que la respectable Diibarry avait tramé, de concert avec les non moins respectables ducs de Richelieu et d’Aiguillon , il se retira dans sa terre de Chanteloup, et tout ce que Paris a de distingué s’empressa d’honorer sa disgrâce et de venir interrompre sa solitude. «
La beauté de l’édifice et du parc qui l’environne me frappa moins vivement que ces souvenirs. Je m'assis dans la pagode chinoise que M. le duc de Choiseul a consacrée à ses amis qui ne font pas abandonné dans sa disgrâce, comme l’atteste une inscription latine du bon abbé Barthélemy. Peut-être quelque autre excellence fera-t-elle bientôt l’acquisition de ce château pai.sible où l’on oublie les ca-
CHAMROBD ET CHANTELODP. 53
prices de la fortune ; mais je doute que cette nouvelle victime de la fragilité des cours ose, en face de son siècle , construire le plus simple autel aux amis qui ne l’auront point abandonné dans sa disgrâce.
BLOIS KT SOÎ< CHATKAU.
K*CXCT, |3r<iVMI'lt 1H17.]
«LOIS ET SOIN CHATEAU
Lirtisuma cvtii Jhcie». Quales Etjikts Campna nnfi^iirfiu prttfii-avit , tntii rju» facics à cato /lata.
Maruna , de Rt-'jr.
Tout est rMOt dans celte coatrcc : Ir ciel lui B dunné celte beauté de cltniai, cette (;race •umatiirellc que les Gctioau antique* atiriboaicDt aux Uhamps*Ély-
Ȏe*.
(^ette tournée dans le Poitou et la Touraine avait duré quinze jours; j’ai employé quelques pafresàcn consigner ici les résultats. Elles suffiront, sans doute, pour prouver ce que mon compagnon de voyage avait avancé : c’est que dans nulle contrée de la France un aussi grand nombre de châteaux, d'habitations anciennes, seigneuriales, gothiques, et féodales, iie se trouvent réunis. C’est un paysage de l’Ariosfe, où l’iniaginatiou est caressée à chaque instant par quelque souvenir attrayant, ou ébranlée par quelque souvenir terrible. Tout ce que l’histoire du pays offre de terrible, d’aimable.
BLOIS ET SON CHATEAU
et d'imposant, a laissé des traces dans cette région fortunée, où les beautés de la nature s'embeilisscnl des prestiges du passé. Je m’arrêtai quelques jours à Veuves, et je repartis avec le jeune can)|>agnard, qui, avant de se diriger vers Blois, nie fit traverser les villes dont cette capitale du Dlaisois est entourée.
U Nous ne retournerons point sur nos pas , me ditil, pour visiter plus particulièrement ifiomoranlin el Selles-sur-Chtr; maisje vous eu dirai quelques mots.
U Roraorantin , moins illustre aujourd’hui par sa situation commerciale el industrielle que par un vers ridicule de Maï ut, tire évidemment son uom du ruisseau le Moranlin, qui baigne une partie de la ville. Elle était, en 1200, un arrière-fief des comtes de Blois, et passa dans beaucoup de mains avant de devenir la propriété de la maison d'Orléans. Le prince de Galles, fils d’Édouard III, roi d’Angleterre, l’assiégea eu i,’I56. Froissard parle de son artillerie, et c’est la première fois qu’il eu est fait mention dans l’Iiistoire. Le roi Jean, qui se trouvait a Chartres, rassembla des troupes, fit lever le siège de Romorantin, poursuivit les Anglais, les atteignit à MauperUiis, près Poitiers, et leur livra la bataille, dont le résultat devint si funeste à la France. Quant à Selles-sur-Cher , c’est une ville sans souvenirs. »
Nous côtoyâmes de nouveau la Loire. A travei's
BLOIS ET SON CHATEAU
iiii paysage toujours Haut et dont la fécondité et la' fraiclieur ne semblent avoir pour défaut qu'une monotonie de beauté, nous atteignîmes le gros boui^ de Afer, patrie de ce fougueux Jurieu, antagoniste de Bossuet et du docteur Arnauld ; il porta dans les disputes du protestantisme toute raigrciir, tout le fanatisme, et toute l'inépuisable fécondité d’injure et de haine qui pourrait caractériser un inquisiteur catholique. Ce lieu se glorifie davantage d’avoir donné naissance à M. Lmoir, le pivniier artiste de l’Europe pour la construction des instru- Hicnts de physique; le seul qui ait pu, de son temps, e.vécutcr le cercle inventé par le chevalier Bon/a; M. Lenoir est lui -même inventeur d’un instrument admirable, le grand comparateur, qui a servi à la détermination définitive des mesures métriques.
Le village de Moulrichard , à deux lieues de Blois, sur la rive droite du Cher, ne nous offrit de remarquable que les ruines de son château, bâti par Foulques de Nera, comte d’Anjou. Philippe- Auguste ne put s’en emparer qn’après un long siège. En 1755, ce château s’écroula, et écrasa une église située au-dessous.
En nous rapprochant de Vendôme, et en travei^ sant de vastes champs d’asperges en fleurs, dont mon ami me vanta la saveur et la qualité, nous rencontrâmes encore des ruines près du village de
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Motüdoubleau i ce sont les débris d’uu autre manoir, qui remonte à l'origine de la féodalité, et dont l'architecture, conservée dans quelques unes de ses parties, est celle du neuvième siècle.
La forteresse de Marclienoir , bourg situé près de la foré' qui porte ce nom , est dans le même état de délabrement. A en juger par ces vestiges, le pauvre village que nous traversions avait dû être une ville de quelque importance; il est probable que sa ruine date de la fatale révocation de l'édit de Mantes, l'un des coups d'état les plus criminds dont la politique ait jamais frappé l'industrie et la vie civile d’un peuple.
L«i route que nous suivîmes pour nous rendre à Blois est d'une magnificence presque sauvage. Pendant l'espace de deux lieues, le grand chemin traverse une forêt que la hache des entrepreneurs a respectée, et dont l’ombrage encadre, pour ainsi dire, la perspective riante que l’œil découvre au loin. Sous nos pieds s’ouvrit bientôt une vallée riante; et, de l’élévation sur laquelle nous étions alors placés, je découvris la ville de Blois, bâtie en amphithéâtre sur la rive droite du fleuve, et le pont antique qui se trouve de niveau avec la vallée. Si la commodité publique perd quelque chose à la disposition des édifices étagés sur le penchant de la colline, l’aspect pittoresque y gagne beaucoup. Il y avait quelque chose de magique dans ce coup d’œil
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qui nous offrait à-la-fois les eaux claires de la Loire, coulant à nos pieds, les toitures des maisons, les pointes des clochers étincelants au feu du jour, et la verdure des coteaux voisins, servant, comme disent les peintres, de repoussoir, et faisant ressortir ce tableau plein de grâce.
Rappelons ici en quelques lignes les souvenirs qui assiègent notre mémoire. Blois fut, pendant plusieurs siècles, la demeure des comtes de ce nom, et ensuite le séjour favori des rois de France. La guerre civile ensanglanta ces beaux rivages et ces châteaux magnifiques. Celui que nous apercevons au milieu de la ville a été habité par plus de cent princes ou têtes couronnées. Ixinis XII y est né; François I", Henri II , Charles IX , Henri III , y ont tenu leur cour. I.es princes dont la légèreté, la superstition ou la cruauté ont été les plus funestes à leur royaume , ont porté dans cette belle contrée les passions de leur ambition malade, de leurs haines souvent impuissantes, et de leurs honteuses amours. Le massacre du duc de Guise et de son frère le cardinal y fut commandé et exécuté pendant les états de 1 677 ; telle était la confiance de la cour, et l'apathie morale des peuples, qu’au moment où l’on relevait ce vain simulacre de liberté , on ne craignait point d’exciter le courroux national en exécutant un forfait atroce avec une audace et une franchise de crime dont les
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tyrans de l’Orient ou de l’Italie papale ont seuls donné l’exemple.
Tous ces souvenirs m’étaient présents, et ce dont je ne puis trop m’étonner, c’est qu’à la vue de ces contrées si dijjnes d’attention et si peuplées des images du passé, quelque ’Walter- Scott français n’ait pas senti s’éveiller son génie. Ce mélange des beautés naturelles et des souvenirs historiques ; ces vieux monuments d’architectures si diveises, les traces encore subsistantes dn luxe de François I", et la tradition toujours vivante de la misère publique, pendant que Catherine de Médicis nageait dans l’or et les voluptés, ne devraient-ils pas exciter une imagination patriotique à nous donner de grandes compositions dans un genre que la critique repousse quand on y associe l’épithète d'historique, mais qüi peut devenir utile en retraçant fidèlement les costumes et les mœurs des temps passés ' ? La patience on le génie manqueraient-ils à nos écrivains? TJn goût frivole et déclamatoire doit-il absorber toute la littérature? l/esprit du siècle doit-il s’évaporer en pamphlets?
— Hélas ! mon cher Ermite, la postérité s'en
' Peodant que nous écrivioos ces lignes, !c voeu que nous exprimions était rempli dans les scènes historiques publiées sous le titre des États de Blois t par l'auteur des Barricades, sur le modèle du François TI, du président Héoault.
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plaindra comme vous. Dans ce siècle de troubles et de coteries on n’a plus d'esprit que par fragments , et de talent que par saillie. L’élan persévérant du génie manque à la plupart de nos écrivains, plongés dans le tourbillon des intérêts politiques, et incapables de sacrifier à la gloire de l’avenir les jouissances du moment. »
En arrivant à Blois, je demandai grâce à Valbreuse, dont la jeunesse et l’activité triomphaient des fatigues d’une course si rapide. Un jour presque entier fut donné au repos , et le lendemain matin nous commençâmes à explorer la capitale du Blaisois.
U Avant de nous mettre en course , me dit mou aimable cicerone, qui ouvrit de bonne heure la fenêtre de notre auberge, donnant sur la rive du fleuve , admirez avec moi la levée de la Loire que nous avons sous les yeux. C’est peut-être le moins brillant , mais certainement le plus utile des monuments de l'industrie humaine que ce département renferme : sans le secours de ces constructions énormes , le fleuve inonderait chaque année les terres plates qui le bordent. A force de travaux et d’habileté, on est parvenu à encaisser les eaux qui maintenant s’écoulent paisiblement à nos pieds , mais que l’hiver rend aussi impétueuses et aussi fortes que celles du Nil. Les fameuses digues dont s’enorgueillit la Hollande sont moins
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larges, moins hautes, et moins solides que ces levées, qui servent de grandes routes, et conduisent à Tours , à Saumur, à Angers. Grâces à elles , les rives fécondes de la Loire ne sont pins envahies par le fleuve : il a fallu des siècles pour les terminer, et leur origine remonte au règne de Louis-lc-Débonnaire, dont ce fut sans aucun doute le meilleur ouvrage. »
Nous ne tardâmes point à parcourir les rues de la ville la plus tortueuse que le génie des architectes gothiques ait jamais construite contre toutes les lois de la régularité, et pour le désespoir des piétons. La pente rapide de la colline ajoutait encore jde nouveaux obstacles à cette sinuosité fatigante : il est vrai que, de temps en temps, le magnifique coup d’œil de la Loire et de ses rives venait s’offrir à nos regards. A chaque pas , de petits degrés annonçaient l’intention, fort mal remplie, de corriger les défauts du terrain , et souvent, dans ma lassitude, je fus obligé de m’asseoir sur ces marches.
« La ville de Blois, dis-je à mon guide, n’est douce ni au monter ni au descendre, quoiqu’on dise un poète du quinzième siècle. Il serait difficile de rouler ici carrosse, et je conseillerais à un goutteux valétudinaire l’exercice que doivent donner deux ou trois visites à faire dans les différents quartiers de cette cité. — C’est une disposition singulièrement incommode; mais, sans elle, sans la rapidité de
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cette pente sur laquelle toutes les luaisous sont étagées, Blois n'aurait pas cette apparence singulière et pittoresque qui vous a charmé quand vuus l’avez aperçue de loin. Je vous recommande, bon Ermite, ce texte d’utiles moralités : que d'objets vantés et d'hommes célèbre.sdoivent leur éclat à des désavantages réels, et achètent une situation brillante au prix d'incommodités dont la fatigue se fait sentir tous les jours!
U Mais nous voici au centre de la ville ; nous avons devant nous ce vieux château témoin de tant de crimes royaux , d'infortunes magnifiques , de fêtes superbes..,. : le sang et les larmes ont arrosé ses murs : c’est , depuis qii’Eschyle l'a dit dans un de ses plus beaux vers, l'histoire de tous les palais: mais ici les souvenirs sont plus tragiques, les scènes ont été plus magnifiques et plus variées peut-être que dans aucune autre demeure royale, à commencer par celle des Atrides. Vous êtes las: asseyonsnous dans le café voisin, d'où nous deviserons à loisir sur ces pilastres et ces arceaux , dont la construction atteste la haute antiquité. Le docte Félibien a consacré un paragraphe à chacune des rosaces qui le décorent; vous pouvez, sans inconvénient, donner un quart d'Iicure de votre temps à ce qui occupe chez cet érudit de vieux chrême cinquante pages in-folio.
U J’avoue que ma mémoire historique ne me fonr-
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* nit pas des éléments assez certains pour assigner à notre édifice une origine et une date bien précises. Ce que l'on sait de science bien certaine , c’est que Catherine de Médicis y fut exilée et prisonnière; son évasion, favorisée par le duc d’Ëpernon, est une aventure moitié galante et moitié politique, dont le récit pourrait servir de texte à un roman plein d'intérêt. Le sang du duc de Guise et du cardinal de Lorraine a coulé sur ces marbres, et si la ti'ace matérielle s'en est effacée, quoique le concierge prétende > dit-on, la faire apercevoir encore aux curieux, il est historiquement prouvé que ce sang héroïque, versé par un assassinat, a laissé des influences terribles, et fomenté les guerres civiles pendant de longues années.
— Permettez-nioi de venir, du moins pour les dates et pour les détails antérieurs, au secours de votre mémoire. En effet, on ne connaît pas le fondateur du château de Blois; mais on pense, et c’est l'avis, je crois, du docte Félibien, qu’il fut bâti quelque temps avant Cbarles-le-fiimple, vers 8^3 : il occupe beaucoup de place dans les chroniques du temps. Elles rapportent que les religieux de Sainl-Launer, plus pacifiques sans doute que la plupart des ecclésiastiques de l’époque, s'y réfugièrent pour échapper aux Normands et aux Danois. Les comtes de Blois le possédèrent jusqu'en i3gi, où Guy de Chdlillon, vingtième comte, le vendit, avec tout son comté.
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à Louis de France, alors duc de Touraine. S'il fal- ’ lait en croire le malicieux Brantôme, qui a inédit du vieux temps, mais qui, selon moi, ne l’a guère calomnié, la femme de Guy de Cliâtillon donnait secrètement au duc de Touraine tout l’argent de son mari, qn’cllc réduisit ainsi à la nécessité de vendre scs terres, l^ouis de France, pour les acquérir, n’eut donc qu’à restituer au mari trompé une partie de ce que lui avait dérobé sa femme ; rien de plus commode qu’une acquisition pareille. Froissard ajoute, autant que je puis m’en souvenir, que le pauvre Guy, malgré sa détresse, ne voulait point SC défaire de ses biens, et que le duc d’Orléans, après avoir séduit sa femme, fut obligé de séduire encore son valet-de-chambre, qui acheva de le persuader. Le château devint enfin la propriété de Louis XI, de sinistre mémoire, et tomba définitivement dans le domaine des rois de France. Ap rès que les Guises y furent tombés victimes de la perfidie de Henri de Valois et de leur imprudence, Louis XIII y fit arrêter César, duc de Vendôme, et le grand-prieur son frère. T^ouis XIV confia au célèbre Mansard le soin d’achever les bâtiments qui , commencés par les comtes, augmentés par les rois, et continués à toutes les époques, offrent une histoire presque complète de l’architecture en France, et un échantillon de tous les styles. £01716, le château a été habité par Marie Casimir, reine de
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Pologne; en lySS, il a élé transformé en caserne.
« Au château , composé de plusieurs corps de logis privés de symétrie, et dont la discordance est peut-être sans exemple , se trouve jointe l’église collégiale de Saint-Sauveur, que les souverains ont jadis comblée de leurs dons. Cette église est située dans une avant-cour qui ouvre sur la campagne, et, de cette avant-cour, on passe dans les cours de ce qui s’appelle réellement le château , oeuvre de toutes mains, des ducs de Blois, de Louis XI, de François I", de Louis XII, de Louis XIII, de Louis XIV; c'est le mélange du monde le plus bizarre. — .Te me suis reposé : je me confie â vous, et je veux visiter ce château des souvenirs. » Nous nous acheminâmes vers l’antique édifice.
Rien de plus contraire, en effet, aux lois de l’ordre que toutes ces constructions plus on moins anciennes , que tous ces angles, toutes ces .saillies, tous ces renfoncements, entassés en dépit des plus simples idées de symétrie : ici les formes purement gothiques, là le style magnifique et incorrect du temps de François I", enfin des bâtiments dessinés par Mansard. Nous visitâmes la tour Reynault , où le cardinal de Guise fut massacré, et nous vîmes avec horreur les puits carrés qui y subsistent encore, et que l’on nomme oubliettes. Valbreuse me montra une grande salle où Catherine de Médicis faisait représenter, avec une magnificence inouïe,
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IcA comédies italieoDes et les siugnliers spectacles qu'elle inventait. C'était là qu’un essaim de jeunes beautés , élevées par la reine elle-même à tous les arts de la séduction, vêtue.s en nymphes, en anges, en dryades , captivaient les cœurs farouches des giiei'Hers que l'cdoutait la reine. Ij’or et la soie étincelaient de toutes parts sur ces murailles aujourd’hui nues et délabrées; une cour galante, voluptueuse, se pressait sous ces portiques, et les faisait retentir des cris de sa joie souvent licencieuse : les murmures politiques, les mots d’ordre des factions, circulaient sous ces voûtes. Le silence les habite aujourd’hui ; le .seul souvenir les anime encore.
« "Vous retrouverez, me dit Valbreuse, au sein de ce domaine, des traces de toutes les mains royales. Marie de Médicis l’avait augmenté et embelli : ce qu’elle nommait sa perche aux Bretons, espèce de balustrade où se tenaient les gentilshommes bretons de .sa garde particulière, est depuis long-temps démoli , et je ne puis vous en montrer que l’emplacement.
U Tournez les yeux de ce côté, vous verrez les statues grecques que Mansard y a fait sculpter contraster avec le reste de l’architecture guerrière et féodale de ces vieux donjous. On admirait autrefois les jardins magnifiques du château, dont un pavillon en bois peint occupait le centre. Tout est détruit maintenant, et je fixerai seulement votre
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atteatioo sur cette belle galerie de quanmte-hnit arcades, coostniite par Henri IV, et digne de lui. ■
Il était temps que je songeasse à remplir ma promesse envers fti. de Mersan, qui devait m’attendre dans une quinaaioe, à Tours, pour m'actxsmpagner dans mon voys^e d’Auvergne. Je fis part à mon guide de ma résolution de quitter Blois le soir même. «Je regrette, me dit-il, que l’eacliantcmeut de tous les souvenirs dont cette ville est entourée ne vous retienne pas plus long-temps. Blois est intéressant comme cité commerçante et comme ville historique. Patrimoine de la branche d’Orléans , et devenue l’asile des rois pendant les troubles religieux de la France, cette ville a été témoin de plus d'un grand mouvement politique. En 1 SSy, la ligue s’y développa avec une étonnante audace : les crimes luttèrent contre les crimes, et ne produisirent que des ruines. Un bon roi, Louis XII, auquel M. llœderer vient de rendre justice en lui attribuaot le premier bienfait des idées constitutionnelles qui doivent tôt ou tard fonder le boubeur de la France , y est né. Située au milieu d’un paysage délicieux, dominant le cours de la Loire, ornée d’édifices somptueux et de belles fontaines, elle conserve encore la réputation d'étre la ville de France où le langage est le plus pur. Blois a vu récemment les pompes passagères de l’empire expirer dans son
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sein , une souveraine y entrer le sceptre en main avec le titre de régente , et en sortir simple archiduchesse, sans couronne, sans époux, sans titre réel, et même sans nom.
U On compte à Blois quatorze mille âmes. Cette ville possède une belle bibliothèque, que nous aurions visitée, ainsi que le palais épiscopal, édifice de la plus grande beauté, si la rapidité de votre course ne vous eût forcé de repartir ce soir même. L'industrie a long-temps fleuri à Blois : l’horlogerie, la coutellerie, y furent exercées avec succès; en i63a, on y découvrit l’art de peindre sur émail, et elle se glorifie d’avoir vu naître Denis Papin, qui peut passer pour le véritable inventeur de la machine à vapeur, dont la puissance, appbquée de nos jours par une industrie plus persévérante, a produit de si étonnants miracles. liOuis XIV révoqua l’édit de Nantes; je n’ai pas besoin de vous indiquer les résultats de cet acte sur le commerce blaisois. Il consiste aujourd’hui presque entièrement dans l’exportation des vins blancs, qui portent très bien l’eau, et qui se conservent long-temps. Les environs de Blois donnent aussi une espèce de vin noir d’un fort bon goût, et qui sert à colorer le vin blanc et le vin rouge. Ce que l’on nomme eau-devie d'Orléans est fabriqué ici; dans les années d’abondance cette branche de commerce jette dans le Blaisois une grande activité. .le pourrais citer
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encore une fabrique de poterie conimune, de la meilleure qualité, et une très belle tannerie appartenant à MM. Bufel et Donny ; n;ais le temps vous presse, et je ne puis que liv. '^r à votre mémoire infatigable ces notes légères et rapidement résumées.
« Quant aux grands hommes du Blaisois, ils sont plus estimables que fameux , et se réduisent au médecin Bemier, auteur d'une mauvaise histoire de sa ville; aux trois Papin; au peintre Pierre Bunel, et à l’érudit Jean Morin.
— Vous oubliez, mon cher Valbreuse, le courageux Favras, l’une des premières et des plus touchantes victimes de la révolution, celui qui mourut en silence, quand il pouvait parler et vivre. Ce courage est héroïque et digne de mémoire. — C’est une des plus odieuses ingratitudes de l’espèce humaine que vous me rappelez, bon Ermite. Puisque vous me quittez, je cours, dans ma solitude, bénir, en me nourrissant de ces images misanthropiques , le parti que j’ai pris de labourer mon champ et d’oublier les hommes. »
Je quittai, non sans regret, le jeune misanthrope ; quinze jours me restaient ; je les consacrai à parcourir rapidement les plaines de l’Orléanais et de la Beauce.
VBKUOME, CMATEAUUUN,
s’cicvi. [lo rtyaini 18x7.]