CHAPITRE IV
Union de la morale et de la religion.
D’humbles orgueilleux trouveront peut-être que c’est rabaisser la morale que d’en chercher le principe dans la conscience, et de ne pas lui donner pour fondements les dogmes religieux. Je n’examine pas si la proposition contraire ne serait pas plus vraie , et si ces dogmes ne sont pas plutôt la conséquence que le principe de la morale; il me suffira, pour prévenir toute fausse interprétation de ina pensée , de l’exprimer tout entière.
L'immortalité de Taine, l’existence d’un Dieu rémunérateur et vengeur, sont à mes yeux le premier besoin de la condition humaine ; mais ces vérités, fussent -elles moins profondément gravées dans mon esprit et dans mon cœur, n’en seraient pas moins la base d’un système de morale où j 'établis que les inspirations de la conscience sont d’essence purement divine.
Le mot religion exprime et définit en même temps
UNION DE LA MORALE
cette pensée; il nous vient du latin religare, lier, attacher : le législateur religieux a donc voulu , en réunissant le dogme et la morale, attacher la terre au ciel, et la créature au créateur.
L’ancienne loi se contentait de dire à l'homme : Si tu fais bien, tu seras comblé de biens; si tu fais mal , tu seras accablé de maux sur la terre. La loi nouvelle a étendu à une autre vie l’empire de l’espérance et de la crainte ; mais ni l’une ni l’autre n’a dit : Sois juste, aime et sers ton prochain, afin que les autres soient heureux, mais afin que lu sois heureux toi-même , et que tu vives longuement. La loi morale ne tient pas un langage différent; et si quelquefois elle impose à ses sujets des sacrifices plus grands que la récompense , elle impose aussi à la désobéissance une peine plus douloureuse que le sacrifice: ainsi, d’après la loi divine et la loi naturelle , l’objet et le but des actions de l’homme , c’est l’homme lui-même: ses affections, ses sentiments, nés de l’amour de soi, s’étendent de l’individu à la famille, de la famille à la patrie, de la patrie au genre humain. L’erreur de la plupart des philosophes est d’avoir interverti cet ordre naturel , les uns dans l’espoir de grandir l’homme à ses propres yeux , les autres dans l’impuissance d’accorder, avec un principe qui semble tout personnel, les devoirs de l’existence sociale : ceux-là n’ont pas vu qu’en donnant au spectre humain des propor-