‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 La morale appliquée à la politiqueChapitre 198 sur 318 · ET DES CHIMES SUPPOSES · texte numérisé non relu

ET DES CHIMES SUPPOSES

« ceux qui me persécutent méchamment pour la « cause de la justice. » Jefferies, hors de lui-même, se leva eu disant que le prisonnier était en délire : •< Regardez , dit froidement Sidney , en avançant le « bras, si mon pouls bat plus fort qu’à l’ordinaire; » puis il ajouta : « Je rends grâce à Dieu de ce que je « meurs pour cette bonne vieille cause dans laquelle h je me suis engagé dés ma jeunesse. »

Quand les schérifs vinrent le chercher, il leur dit : « Par complaisance pour la cour, vous avez «nommé des jurés iniques et corrompus; songez « que mon sang, et tout celui que de tels jurés font « verser, retombera sur vos têtes. «

Sidney était âgé de soixante-six ans; ses cheveux étaient blancs, mais son "fcorps faible, usé par les travaux et l’étude, était soutenu par une aine intrépide : il voulut aller à pied au lieu de son supplice; il y marcha d’un pas ferme, d’une contenance assurée, au milieu d’une foule saisie de terreur, d’étonnement et d'admiration.

La fin de lord Russel ne fut pas moins héroïque; mais des circonstances plus touchautcs encore environnèrent son illustre trépas. Fils du comte de Bedfort, pair d’Angleterre; appelé à recueillir, avec la pairie, la succession la plus opulente du royaume ; ami sincère de la liberté, doux, humain, popu laire, l’opinion de sa droiture et de sa probité étaii généralement établie ; il avait épousé la fille de ce

UES CONSPI1UTIONS

.Southainptou , grand-trésorier, qui, lors du désastre de la famille royale, lui avait prodigué sa fortune. Au milieu des dépravations de la cour, Russcl avait donné l’exemple des vertus les plus austères.

Amené devant ses juges, il demanda que la cause fût remise au lendemain, quelques uns de ses témoins n’étant pas encore arrivés. Cette demande lui fut durement refusée. <■ L’Europe nous presse, «répondit Jefferies; elle est impatiente de voir « couler le sang d’un traître. » L’illustre accusé exprima ensuite le désir qu’il lui fût permis d’employer une autre main que la sienne pour recueillir les uotes des dépositions. « Vous pouvez vous servir « de la main d'un de vos domestiques, dit l’avo- « cat-géuéral. — .le n’en veux pas d’autres que celle «de la dame qui est à côté de moi, répondit llus- «sel (c’était celle de son épouse). » Tous les regards se portèrent sur cette femme héroïque, et sa présence porta au plus haut degré l’attendrissement de l’auditoire ; Jefferies et scs complices y parurent seuls insensibles.

Hosward, l’indigne parent de Russel, l’auteur et le dénonciateur du prétendu complot de Ryt- Ilouse , parut comme témoin ; deux autres délateurs plus obscurs , et non moins infantes , furent entendus.

Le conseil et l’intention suffisaient, d’après une loi nouvelle, pour constituer le crime de haute tra-

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bisou; mais cette loi voulait que le crime fût poursuivi dans les six mois, et il y en avait onze que le fait allégué par les trois misérables s’était passé; on eut recours à un statut d’Édouard III, qui ne prononçait de peine que contre le commencement d’exécution, facle ouvert, mais qui ne déterminait pas un temps pour les poursuites. Les intentions de la loi nouvelle furent cousues à l’indétermination du temps de la loi ancienne; et, de cette union monstrueuse, sortit pour lord liussel une condamnation à mort.

Il reçut avec sang-froid sa sentence. L’épouse de liussel courut implorer la clémence du monarque : Charles répondit en signant l’arrêt de mort, et porta l’oubli de tout sentiment humain jusqu’à insulter à sa victime.

Les parents, les amis, et la noble épouse de cet illustre martyr de la liberté furent du moins admis à lui faire leurs derniers adieux.

Lady Russel entra sur le soir, tenant par la main ses deux enfants encore en bas âge : « Vous me con- « naissez, dit-elle à son époux ; si ma vie n’apparte- « nait qu’à vous seul , votre arrêt disposerait de mon « sort: mais je suis mère, j’aurai le courage de vous

« survivre >> Leur séparation fut déchirante.

Quand sa femme fut sortie, « Le sacrifice est con- « sommé , dit Russel en essuyant ses yeux , l'amer- ■< tume du calice est passée, » et il s’endormit plus

33o DES CONSPIRATIONS SUPPOSÉES, paisiblement dans sa prison que Charles et le duc d’Yorck dans leur palais de Windsor. On vint l’éveiller; il prit sa montre, regarda l’heure, et la remit à l’un de ses gardiens en lui disant : Le temps est passé pour moi.

A la porte de la prison, lord Cavendish, son ami, l’attendait; ils s'embrassèrent pour la dernière fois. Russel traversa une foule immense, attendrie, consternée, dont le silence notait interrompu que par des sanglots. Quel spectacle! quel crime! c’était le courage, la bonté, la vertu, la liberté, qu’on allait frapper dans un seul citoyen !

Après tant d’assassinats juridiques commis à Londres, Jefferies n’ayant plus personne à immoler dans la capitale, se disposait à faire sa tournée dans

le royaume comme chef de Injustice Chef de la

justice! ! ! Jefferies vint prendre les ordres du roi son maître. Charles s’avança vers lui d’un air satisfait et gracieux , lui mit au doigt un anneau qu’il tira du sien, et lui dit avec cette grâce qui le distinguait: “ Ne buvez pas trop dans voire tournée, u car les chaleurs sont bien grandes. » Quel juge 1 quel roi ! quel temps !

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