CHAPITRE IV
État actuel de la littérature sous le rapport moral.
La morale, par rapport aux écrivains, n’est pas 'culement cette observation des lois de la décence que tout homme honorable s’impose également
4 1U ÉTAT ACTUEI. DE LA LITTÉRATURE daus ses actions et dans ses ouvrages. Si la littérature, que je considère ici connue dominatrice de la pensée, comme interprète de l’opinion, se rendait l'organe du mensonge ; si elle répandait chez un peuple le goût des lectures frivoles; enfin si, devenue indigne de sa haute destination , la littérature n’était plus que l’instrument du pouvoir et l’auxiliaire d'une faction, de quelque nom qu’une pareille littérature se décorât, elle n’aurait besoin que de grands talents pour attester la dégradation de la pensée publique : mais, je l'ai déjà dit, la littérature d’un peuple est tout entière, à chaque époque, dans quelques esprits supérieurs, qui la dominent, et marquent irrévocablement sa place : examinons quelle est celle de la France.
Les grands intérêts de la patrie et de la liberté, les progrès des sciences et de la civilisation, le développement de l'industrie et des arts, tels sont les nobles, les utiles sujets que traitent à l’envi les écrivains philosophes, les orateurs et les poètes dont s’honore l’époque actuelle. Si quelques ouvrages honteux, tels que les Mémoires île madame d'Epinay, ceux du baron de Bczenval, ceux du duc de Lauzun, et les Parvenus, ont souillé la littérature contemporaine, on sait cpie ces tableaux de mœurs, qui ne sont pas les nôtres, ont été peints par des auteurs qui ont vu de près la corruption d’un autre âge, et qui ont subi l’influence du monde où ils ont vécu.
SOUS LE RAPPORT MORAL
Long-temps la flatterie a déshonoré la littérature; c’est encore un des vices dont la révolution a fait justice; il nous reste bien quelques coureurs de bagues, quelques uns de ces turiféraires d’antichambrcs qui ne sortent guère de la grâce qui distingue, de la bonté qui caractérise, de l'inépuisable bienfaisance , de la clémence toute divine, et d’une douzaine de formules semblables, qu’ils n’ont pas même l'esprit de rajeunir ou de varier.
On a vu paraître deux ou trois épîtres dédicatoij’es, où l'hyperbole de la louange passait les bornes du ridicule; il est douteux néanmoins que l’on parvienne à remettre en honneur cette mendicité bttéraire qui répugne au caractère national. Quant au commerce d’cncens qui se fait par la voie des journaux et de la tribune, il n’a rien de commun avec la littérature; et s’il procure à ceux qui exploitent cette branche d’industrie, des dignités, des pensions, de l’or et des places, on sait aussi quel salaire leur réserve l’opinion publique.
Les Lattaignant, les Créliillon fils, les Grécourt, et tous les auteurs frivoles ou licencieux , ne trouvèrent de lecteurs, même à l’époque où ils écrivirent, que parmi les libertins surannés et les femmes perdues.
Aujourd’hui l’auteur le plus mondain, eût-il encore la place de son ancienne tonsure, n’oserait avouer des productions semblables à celles qui fai-
4 12 ÉTAT ACTUEL UE LA LITTÉRATURE saient la gloire des abbés d’autrefois ; et si la philosophie n’a pu parvenir à bannir tout-à-fait le fanatisme de l’église , du moins l'a-t-clle purgée du scandale des mauvaises mœurs et des mauvais exemples.
Les fictions mêmes des romanciers n’ont plus de charme que par la vérité des sentiments et la décence de l’expression. Le mépris et l’oubli frappent impitoyablement tout ce que la raison et la morale réprouvent. Au théâtre, si les spectateurs se montrent plus indifférents qu’autrefois aux malheurs de la race perfide des Atrides, et à la fatalité qui pèse sur l’incestueuse famille de Laïus , on est plus sûr de les intéresser en débattant devant eux les grands intérêts de la patrie et de la liberté. Que n’est-il permis à nos poètes de répondre entièrement à cet appel de l’opinion , et de présenter à des spectateurs capables d’apprécier les hautes vertus des grands citoyens de la Grèce et de Rome, Thémistocle oubliant son injure, résistant à toutes les séductions, à toutes les menaces des ministres du roi de Perse , et se donnant la mort plutôt que de tourner vers sa patrie un fer parricide; Thrasybulc chassant les trente tyrans d’Athènes ; Virginius payant du sang de sa fille la délivrance de Rome et la chute des décemvirs; Timoléon affranchissant du joug de Timophane Corinthe sa patrie, faisant raser la citadelle et le palais de Denys, vieux repaires des tyrans de Syracuse !
SOUS LE RAPPORT MORAL
l’otir égayer la gravité de ces hautes leçons, heureux si nos poètes comiques, comme autrefois Molière, pouvaient livrer à la risée publique les travers et les ridicules de 1 âge présent! mais dans ce siècle de liberté, la pensée humaine est livrée à des tortionnaires à gages, dont l’unique occupation est d’éjointer les ailes du génie.
Le dix-septième siècle fut celui des grands écrivains; le dix-huitième fut celui de la grande littérature, de celle où la pensée, ramenée par la philophie sur l’homme et la société, découvrit cette chaîne mystérieuse qui unit la morale, la religion et la politique. Au siècle de Louis XIV succéda le siècle de Voltaire. Au commencement de la régence, une sorte d’anarchie régnait dans la république des lettres : Voltaire s’en proclama le directeur, et le premier acte de sa toute-puissance littéraire fut dirigé contre le fanatisme et l’intolcrance qui , depuis deux cents ans, couvraient la France de sang et de deuil; à sa voix la persécution s’arrête, les bûchers de l'inquisition s’éteignent, et la torture est abolie.
Montesquieu retrouve les titres du genre humain ; et, en feignant de rechercher l’esprit des lois, fait connaître et chérir aux Français le gouvernement représentatif. Sous le voile ingénieux des Lettres persanes, il introduit les vérités les plus hardies de la politique et de la morale.