CHAPITRE VI
De Voltaire et de son influence sur les destinées des peuples.
Voltaire n’est point , comme ses ennemis l’en accusent, l’auteur d’une révolution politique qui est incontestablement l’ouvrage du temps et le résultat nécessaire des progrès de la raison humaine; mais Voltaire est en effet l’auteur de la révolution qui s’est faite dans nos mœurs et dans notre littérature, et c’est à ce titre que je crois devoir consacrer à ce grand homme les réflexions par lesquelles je terminerai ce livre.
On devrait croire, si l’on n’avait chaque jour sous les yeux la preuve du contraire, que l’erreur, la sottise, et la mauvaise foi s’épuisent, et qu’il vient à la fin un temps où l’on doit adopter certaines vérités trop généralement reconnues , pour qu'on puisse les contredire sans s’exposer au ridicule et au mépris des honnêtes gens. Près d’un demi-siècle a déjà passé sur la mémoire de Voltaire ; et le monde , en se partageant l’immense héritage de son génie , l’a proclamé la lumière des âges et le bienfaiteur de l’humanité : il n’est pas un coin du globe où son nom n’ait retenti , où ses écrits ne soient parvenus et
La MORALE APPLIQUÉE A LA POLITIQUE ‘l’J
de voltaire.
n’aient achevé d'acquérir à la France cette supériorité littéraire qui n’a rien à craindre de l’abus de la force et des revers de la fortune
Que chez des nations rivales il s’élevât encore des détracteurs de ce grand homme ; que ce concert de louanges importunât des oreilles étrangères, et qu’il fût interrompu par des cris envieux partis de l’autre côté du Rhin ou des bords de la Tamise , il n’y aurait en cela rien qui. dût nous surprendre; l’admiration est aussi un tribut, on ne l’acquitte, comme les autres, qu’à la dernière extrémité : mais la gloire de Voltaire! il n’est pas un Français qui ne doive en être fier , qui ne soit personnellement intéressé à la défendre. Et c’est parmi nous , à l’époque où la fortune , trahissant nos armes si longtemps victorieuses , ne nous a laissé que les paisibles conquêtes du génie , qu’il se trouve des hommes assez étrangers à l’honneur national et aux progrès de l’esprit humain, pour insulter à la nation entière, en prodiguant l’outrage à la mémoire du prince des philosophes et des écrivains français ! Je sais que l’on pourrait se contenter de rire
De voir des nains mesurant un Atlas,
Burlesquement raidir leurs petits bras
Pour étouffer si haute renommée.
Mais il est des circonstances où le ressentiment de l’injure se mesure moins sur la faiblesse que sur