‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 La morale appliquée à la politiqueChapitre 273 sur 318 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Contradiction dans l'éducation de l’enfance.

L'éducation commence dans la famille, se poursuit dans les écoles , et s’achève dans la société. Montesquieu observait que de son temps ces trois parties de l’éducation étaient contradictoires : nous aurons occasion d’examiner de quels moyens on se sert maintenant pour les mettre en harmonie. La Fontaine assure qu’à l'époque où il vivait la bonne ou la mauvaise éducation faisait des Césars ou des iMridons: nous avons vu nous-mêmes un temps où elle a fait beaucoup de Césars; espérons que le temps des iMiidons n’est pas encore venu.

Quoi qu’en puissent dire des hommes qui cherchent à combattre leur propre expérience, la révolution a beaucoup perfectionné l'éducation de la famille. Les liens du sang, honteusement relâchés, et trop souvent rompus dans les hautes classes de la société, ont repris leur force première (je parle ici de la règle, et je laisse à part les exceptions malheureusement devenues plus nombreuses depuis

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CONTRADICTION

quelques années) : le père vit au milieu de ses enfants, et veille sur leurs premières années avec une tendre sollicitude : la mère ne sacrifie pas à ses plaisirs les doux soins de la maternité; quand son sein ne trompe pas la destination de la nature, elle ne s’en repose plus sur une femme étrangère de l’accomplissement du premier de ses devoirs : alors même qu’une tendre intimité ne régne pas entre les époux , l’intérêt de leurs enfants devient un centre commun d’affection, où leurs cœurs se rencontrent encore. Le culte des vieux parents a repris ses honneurs.

Ainsi les premiers regards de l’enfance sont frappés par des exemples quelle doit imiter un jour, et dont elle apprend à apprécier le bienfait. Mais déjà le jugement commence à se rendre compte des sensations, l imitation à prendre conseil du raisonnement, et le besoin de l’éducation de l’école se fait sentir.

La nourriture développe le corps ; l'exercice donne aux membres toute la force , toute la souplesse qu’ils sont susceptibles d’acquérir; de même l’instruction donne à l’esprit cette hauteur , cette étendue, cette puissance, qui mesure les espaces du ciel et embrasse l’ensemble de l’univers. Sans nourriture, le corps languit et meurt ; sans exercice, les membres s’engourdissent ; sans éducation, les germes des vertus et des talents périssent ; sans instruction,

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l’esprit de l’homme ne s’élève guère au-dessus de l’instinct des brutes.

Mais la culture de l’esprit a sa règle dans la raisou de l’homme social, et, comme elle, elle est sujette aux erreurs et aux préjugés, qui faussent la morale dans la source même de l’instruction : les premières prières de l’enfance sont en opposition avec les premiers exemples qu elle a sous les yeux.

Loin de moi la pensée d’élever le moindre doute sur la divine sagesse du législateur des chrétiens; nul plus que moi ne révère le Dieu du pauvre, l'appui du faible, le consolateur de l’affligé; l’Evangile est sans doute le premier livre à I usage de l’enfance , et le dernier que le chrétien mourant doive laisser échapper de sa main défaillante: mais écoutons l’Evangile, et voyons la conduite de ceux qui l’enseignent, et de ceux à qui il est enseigné.

Un enfant est né, l’airain tonne; la pourpre couvre son berceau ; des courriers rapides s’élancent sur toutes les routes pour annoncer cette grande nouvelle aux princes de la terre ; le faste de la cour se déploie ; l’or et les pierreries brillent de toutes parts, et les feux de la nuit le disputent à la clarté du soleil : cet enfant est un roi ; voilà le monde.

Un autre enfant, conçu dans le sein d’une vierge, naît dans une étable ; une crèche est son berceau ; sa naissance n’est révélée qu’à de pauvres bergers : cet enfant est un Dieu; voilà l’Évangile.

CONTRADICTION

Une mère apprend à lire à son fils dans ce livre sacré, et bientôt s établit entre eux le dialogue suivant :

L enfant. Maman , Jésus était-il autant qu'un roi?

La mère. Mon fils, il est autant au-dessus des rois que le ciel est au-dessus de la terre.

L’enfant. Cependant j’ai lu par- tout dans son livre qu’il était humble, qu’il aimait les pauvres, qu’il repoussait les riches, qu’il recommandait le pardon des injures, et qu’il avait la flatterie et le mensonge en horreur.

1m mère. Il joignit le précepte à l’exemple ; et les hommes, les rois sur-tout, doivent, autant qu’il est permis à la nature humaine, chercher à marcher sur scs traces divines.

L'enfant. Pourquoi donc mon père me parle-t-il toujours de la majesté des rois, de la pompe de leur cour ; pourquoi les pauvres sont-ils rebutés par-tout; pourquoi les riches sont -ils scids admis à notre table? Jésus veut que l’on pardonne les offenses, et je n’entends parler que de rois qui font égorger des nations tout entières pour venger leurs injures. Jésus abhorre le mensonge , et mon père disait encore tout-à-l’heure que les rois ne veulent pas entendre la vérité.

La mère. Mon enfant, c’est que les affaires du monde ne se règlent pas d’après les mêmes principes que les choses du ciel.

DANS L’ÉDUCATION DE LENFANCE 4-i?

L'enfant. Mais puisque tu m’as mis au monde, apprends-moi donc ce qu’il faut que je sache pour vivre avec des hommes.

La mère ne sait plus que répondre ; elle va consulter son mari , et celui-ci ferme la bouche à l'enfant par sa phrase habituelle : « Mon fils , ce sont des “ contradictions apparentes , que l’on vous expli- « quera plus tard. » Ces contradictions, qu’on ne lui expliquepas, se multiplient à ses yeux, et tourmentent sa pensée.

11 n’entend sortir que des cris de persécution et de mort des mêmes bouches qui commandent sans cesse la miséricorde et la clémence infinies ; il ne voit autour de lui que des gens qui prêchent l'humilité du cœur et la charité , en se livrant à tous les conseils de l’ambition, de la haine et de l’avarice.

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