‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 La morale appliquée à la politiqueChapitre 274 sur 318 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Contradiction dans l'éducation des écoles.

Des inconséquences de l’éducation de famille , l enfant, devenu plus grand , va passer aux contradictions bien plus choquantes des écoles publiques.

Destiné à devenir époux et père, c’est, dans presque tous les états catholiques de l’Europe , à des hommes voués au célibat que sera commis le

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soin de lui apprendre quels sont les devoirs et les vertus domestiques.

Les lois l’appelleront à venir à son tour remplir les cadres de l’armée, à combattre, à vaincre, à mourir pour la patrie; et ses instituteurs font profession d’abhorrer le glaive, et de ne plus combattre même avec la massue.

Une contradiction plus forte encore existe entre les maîtres et les livres classiques.

Les professeurs crient sans cesse : Foi, soumission aveugle! et les livres : Raison, doute, examen !

Les maîtres , semblables à des sentinelles qui reçoivent machinalement la consigne, répètent tourà-tour : Les gouvernes sont faits pour les gouvernements. Les livres des philosophes, échos de la morale universelle, répondent dans toutes les langues: Les gouvernements , quel que soit leur nom, sont faits pour les gouvernes , quel que soit leur nombre.

Obéissez uniquement aux princes, disent les professeurs ; obéissez aux lois , disent les livres. Conformez-vous aux volontés d'un homme, continuent les premiers ; conformez-vous à la règle générale, poursuivent les seconds.

Dans cette controverse quotidienne, que fera le disciple ? Il hésitera d’abord ; mais il finira par en appeler à son propre jugement. Nul doute alors que l’autorité des siècles, de l'cloquence et de la morale ne l’emporte dans cette lutte ridicule de

dans l’éducation des écoles. 4^9 lintérêt et de la raison, du privilège et de l’égalité, des préjugés et de la philosophie.

Les maîtres, soumis (comme s’exprimait naguère un ministre) à une impulsion unique, à une surveillance de tous les instants , à une direction tout ecclésiastique, ne peuvent, sans provoquer contre eux des mesures sévères, développer dans leurs élèves les passions généreuses qui font les vaillants capitaines, les ministres patriotes, et les citoyens courageux.

Mais les livres, que ces instituteurs sont néanmoins forcés de mettre entre les mains des élèves , ces livres grecs et romains respirent à chaque page l’amour de la liberté et l’horreur de la servitude.

Quels magnifiques éloges accompagnent les noms de Timoléon , qui ne put souffrir la tyrannie de son propre frère Timophanès, et qui délivra la Sicile des fers de Denys ; des deux Brutus, dont l’un chassa les Tarquins, et dont l’autre frappa César; d’Agis et de Cléomène, dont la fin malheureuse n’affaiblit point la gloire d’une entreprise qui avait pour objet de rendre à Sparte la sainte égalité des lois de Lycurgue; de Thrasybule, qui renversa les trente tyrans d’Athènes, et rétablit la liberté!

Parmi les modernes, les livres réputés classiques ne sont-ils pas ceux où l’on applaudit aux généreux efforts des Guillaume Tell, des Guillaume de Nassau, des Franklin, des Washington, et même de ce prince d’Orange que l’on vit s’entourer, en débar-

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quant en Angleterre , des parents et des amis des plus illustres victimes des Stuarts; de Henri Sidney, frère d’Algernon; de l'amiral Russel, frère de lord ltussel ; de Cavendish , son fidèle ami ; d’Argyle, dont le père et l'aieul avaient été immolés par les deux derniers rois de la dynastie détrônée, et de tant d’autres soutiens de la vieille liberté britannique.

Les innombrables partisans de la liberté légale sont , dit-on , les élèves des philosophes du dixhuitième siècle ; mais par qui ces philosophes avaient-ils été élevés? par les jésuites, parles prêtres , par les congrégations religieuses. Les livres alors démentaient plus formellement encore les professeurs ; les livres ont fait des philosophes , et ces philosophes sont devenus les professeurs des nations ; et cette véritable université , dont ils sont les fondateurs, est désormais impérissable comme la vérité, la morale et le génie, qui l’ont créée.

Puisque j’ai proféré le mot d’université, je dois jeter un coup d’œil rapide sur cette absurde et gothique institution , dont on pourrait craindre le rétablissement, si les vœux de l’ignorance pouvaient prévaloir contre le bon sens et la volonté d’une nation entière.

Je n’examinerai pas si l’université de France était une aussii bonne nourrice des études grecques et latines que le soutenait un de ses recteurs ; je ne pren-

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DANS L'ÉDUCATION DKS ÉCOLES. 44 1 «Irai point parti contre ceux qui la font remonter jusqu’à Charlemagne ; je ne lui contesterai pas son titre de fille aînée de nos rois, bien que cette fille ait souvent manqué de respect à ses augustes aïeux , en s'élevant contre François Ier; en défendant d’obéir à l’édit qui établissait le concordat; en déclarant Henri III déchu du trône; en empêchant qu’on ue priât Dieu pour Henri IV ; ce sont là de ces démêlés de famille où je n’ai rien à voir. Ce qu’il importe de répéter, c’est que le système d’instruction de cette ancienne université était en contradiction perpétuelle avec la morale et le perfectionnement des facultés humaines : proposition hardie aux yeux de certaines gens, parmi lesquels le despotisme oriental, la folie, la peste, et Tibère ont trouvé des apologistes, et qui, pour être conséquents, proscrivent par catégorie la raison, le patriotisme, la philosophie, et la liberté. On me pardonnera si j’éprouve quelque répugnance à traiter gravement une pareille question.

Je venais de tirer de ma bibliothèque 1 in-folio de Matthieu Paris, et de secouer la docte poussière qui couvrait le livre des sentences de Pierre Lombard, le tout dans l’intention de connaître les causes d’un mal que je n’apercevais que par ses résultats, quand un vieux régent de collège, mon ami et mon compatriote, entra chez moi. Reconnaissant à leur fermoir en cuivre, et à leur reliure à la jé-

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suite, les énormes bouquins que j’étais occupé à parcourir, il saisit le Lombard avec une sorte de ravissement : « Voilà, me dit-il, le véritable créateur de l’université, le Clovis de la théologie, le fondateur des bonnes doctrines et des bonnes lettres ; celui qui rassembla en un seul corps les quatre écoles de Paris ; Purisiacam , Leucotitiam , Victor innam, et Dionysiacam.

« L’université ( comme l'appela depuis Matthieu Paris, dont je vois sur votre pupitre l’édition de i64o), l’université, devenue l’arbitre de l'église et de l’état , est restée la même, immobile, inébranlable, à travers les variations des siècles. »

Charmé de voir que mon vieux régent allait m’apprendre tout ce que je n’aurais pu trouver dans mes livres qu’avec beaucoup de peine et de soin, je me gardai bien de l’interrompre.

«C’est, me dit-il, en l’an de grâce 1169 que les fondements de ce temple de la science furent posés; grâce au ciel, et en dépit de vos prétendus progrès des lumières, il subsiste encore après six siècles et demi , aux calendes de mars de la présente année 1821.

“ L’université n’a reçu ses statuts qu’en 1 2 1 5 de Robert deCourçon, légat du saint-siège. «

D’où il suit, ai-je remarqué, que cette admirable institution est l’ouvrage de deux prêtres, du théologien Lombard, et du légat Robert.

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« Sans doute, continua-t-il ; et cela ne doit pas vous surprendre : de temps immémorial, l’instruction en France est entre les mains des prêtres. Jusqu’au seizième siècle , il n’y eut d’école que dans les cathédrales: on y apprenait à lire, à chanter au lutrin, et la connaissance des canons. »

Un de ces cernons, lui dis-je, ne prescrivait-il pas à tout laïque à cheval de mettre pied à terre devant un ecclésiastique.

« Sans doute. » Et cet autre dont je crois me rappeler le texte : Les puissances du monde traiteront les évêques avec toute sorte de respect, et n'auront jamais la hardiesse de s’asseoir devant eux , avant que ceux-ci ne [exigent.

«C'est le neuvième canon du concile de Trente... Mais revenons à l’université; vous ignorez, j’en suis sûr, comfnent on s’y prit pour classer dans les quatre facultés l’universalité des connaissances humaines.

ii Pierre Lombard fit un gros livre sur la science de Dieu, et la théologie fut fondée. Les Pandectes de Justinien se retrouvèrent, voilà la jurisprudence toute faite. On apporta de Constantinople la physique et la métaphysique d’Aristote; Aristote fut le dieu de la faculté des arts. Quant à la médecine, empruntée tout eutière aux Arabes, sans égard à la différence des climats et des habitudes, on la mit eu pratique sans y rien changer. Dès-lors nous

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eûmes un corps d’instruction si parfaitement organisé qu'à l’exception de quelques légères réformes opérées sous Charles Vil par Guillaume d’Estouville, autre légat du pape, le géant universitaire a fourni sans obstacle pendant plus de six cents ans sa glorieuse carrière. »

Beau géant m’écriai-je, aveugle comme Polyphénie , et toujours prêt à lancer sa lourde roche sur le jugement et la raison !... Cette brusque sortie termina un entretien dont la suite aurait pu me fournir un surcroît de preuves de l’absurdité, de la barbarie, et de l’ignorance qui ont présidé en France à cette informe et gigantesque création.

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