‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 La morale appliquée à la politiqueChapitre 276 sur 318 · DANS LEDUCATION DU MONDE · texte numérisé non relu

DANS LEDUCATION DU MONDE

note sur les tablettes de l'écolier : « Contribuer également aux charges de l'état veut quelquefois dire, pour les gens les plus riches, n’y pas contribuer du tout. »

11 croit cependant que l’article 3 n’est susceptible d’aucune interprétation équivoque:

Tous les Français sont également admissibles aux emplois civils et militaires.

Il est riche. Dans le cours de ses études, il s’est plus particulièrement occupé des grands intérêts des peuples, et de la connaissance du droit des gens; il fait des démarches pour entrer dans la carrière diplomatique , et ne dissimule pas l’espoir qu’il a d’obtenir un jour quelque ambassade.

Le commis auquel il s’adresse le regarde avec un sourire presque moqueur, et lui demande ses titres, u Je n’en ai point encore, répond le jeune postulant;

mais avec le temps, l'étude et le zèle »

Pour se faire comprendre le plus poliment possible, le commis diplomate prend l’almanach royal, et lit, en appuyant sur leurs titres de duc, de marquis, de vicomte, les noms des ambassadeurs ou ministres français dans les cours étrangères « Je

vous entends si bien, répond l’écolier solliciteur en saluant le chef de bureau, que je prends note de votre réponse: je suis, eu ma qualité de Français, admissible à tous les emplois, à l’exception de ceux auxquels je ne puis être admis. » ■

CONTRADICTION

lie jeune homme, en sortant, exhala son humeur un peu trop hautement; un affidé de la maison l'entendit et l'arrêta. 11 savait la charte par cœur, et prétendit cpie la liberté individuelle de tous les Lrancuis était également garantie; que nul ne pouvait être poursuivi ou arrêté (jue dans les cas prévus par ta lot , et dans la forme quelle a prescrite

On le conduisit à la préfecture de police. La journée était avancée; beaucoup d arrestations avaient été faites, et le magistrat interrogateur était absent.

Il se vit donc forcé de passer la nuit dans une société nombreuse d’escrocs, de filous, et de quelques honnêtes gens victimes comme lui du zèle un peu trop empressé des agents de police. C était en hiver; les nuits étaient longues, et il eut le temps de méditer sur les quatre premiers articles de la charte, qu’il avait si mal compris.

Le lendemain, un bon procès-verbal lui révélé tout ce qu’il y avait de séditieux dans quelques paroles qu’il ne se souvenait pas d’avoir dites. Néanmoins, comme ses murmures s’étaient exhalés dans un lieu qui n’était pas tout-à-fait public, attendu qu’on n’y pénètre qu avec beaucoup de peine, te prévenu d’être suspect fut mis en liberté.

En sortant, il court chez un de ses amis, pressé d’épancher dans sou sein la douleur et 1 indignation qu’il éprouve; il apprend que cet ami est parti la veille pour rejoindre son vieux père sur la terre

dans l’éducation du monde. 449 d’exil. Il allait s’écrier : Mais l’article 1 1 de la

charte! Il se rappelle où il a passé la nuit, et

s’arrête.

Au bas de l’escalier il rencontre un autre camarade d’études. «Vous alliez sans doute, lui dit-il, voir ce pauvre?... Vous l’aimiez tant! — Moi? non; j’ai cessé de le voir depuis que son père est exilé... — Je savais déjà que vous étiez un sot, lui dit le jeune homme en s’éloignant; vous m’apprenez que vous êtes un lâche. >•

Le lendemain, le hasard met sous ses yeux une de ces feuilles qu’un honnête homme ne lit pas sans quelque pudeur; il y voit un long article où le vieillard exilé, son fils et lui-même étaient violemment insultés. Il court au bureau du journal, et n’y reçoit que des réponses évasives; il rédige à la hâte une réfutation qu’on lui promet d’insérer; elle ne paraît pas. Il s’adresse à l’une des deux feuilles où l'on défend encore les principes constitutionnels : le rédacteur lui fait entendre que si l’attaque est permise , il n’en est pas ainsi de la défense; mais cependant, disait ce bon jeune homme oppressé de douleur et d’étonnement, l’article 8 de la charte, de cette loi constituante sous laquelle nous vivons, dit en termes formels que les Français ont le droit de faire imprimer et de publier leurs opinions.

Il se mit à étudier les codes; il en était à cet article ■ Tout Français qui aura porté les armes contre

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CONTRADICTION

la France sera puni de mort; lorsqu il voit mi matin entrer chez lui un homme qui, sous des cheveux blanchis, portait une de ces figures où l'orgueil fardé de politesse, où la misère de la veille associée à l’opulence du jour, formaient un mélange bizarre dont on avait peine à se rendre compte. Cet homme s'assied familièrement, et prenant à-la-fois un ton impertinent et protecteur: «Je suis, dit-il, un ancien officiergénéral français; vous le voy ez , jepense , aux nombreuses décorations que je porte; cette croix de Saint- Wladimir, je l’ai gagnée en Suisse, où je combattais dans les rangs de l’armée russes cette autre est la croix de Marie-Thérèse : je l ai obtenue pour avoir attaqué près de Novi , à la tête des tirailleurs autrichiens, une ambulance de farinée française ; cette troisième croix est l’ordre de l'Aigle- Rouge de Prusse : j’étais au service de cette puissance en 1 8 1 4 ; je me suis distingué dans les plaines delà Champagne, où j’ai tué pour ma part bon nombre d’ennemis. Je jouis d’une pension que me fait le gouvernement anglais, auquel j’ai fourni dans le temps des cartes, des plans et des mémoires sur les places et les ports de France , qui ont été d’un grand secours à cette puissance.

« Tant de services n’auraient pas dù rester sans récompense dans mon pays. Mais l’ingratitude est l’essence de tout gouvernement , et j’ai dû m’attendre à l’oubli des services que j’ai rendus; bref, il me

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reste un cousin à pourvoir; brave garçon, qui n’a point émigré, il est vrai; mais il a combattu parmi les chouans avec infiniment de distinction, et dans les deux invasions il a servi de guide aux colonnes étrangères. Eh bien! le croiriez-vous, depuis six mois je sollicite pour lui un régiment, et ne puis l’obtenir; on s’obstine à maintenir en place, au détriment de nous autres serviteurs fidèles, quelques uns

de ces hommes de Waterloo J’ai l’intention

d’attaquer dans une brochure un système de modération aussi contraire à nos intérêts qu’à ceux du trône et de l’autel ; mais je parle mieux que je n’écris....

« Vous avez fait d’assez bonnes études, vous avez de l’esprit; je vous donnerai des notes, et vous m'arrangerez cela, n’est-il pas vrai?» Lejeune homme rougit; je ne rapporte point sa réponse, elle fut courte et amère.

Désormais convaincu qu’il n’est pas doué du génie nécessaire pour comprendre la monarchie selon la charte, notre jeune homme se détermine à achever ses études et à suivre les principaux cours ouverts sur les différentes branches des connaissances humaines; d’autres déceptions l’y attendent.

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