‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 La morale appliquée à la politiqueChapitre 279 sur 318 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Causes générales des révolutions.

J'entends saus cesse louer ou accuser quelques hommes de ce que les uns appellent les bienfaits, et les autres les crimes de la révolution. Les hommes ne font pas plus les révolutions qu’ils ne font les tremblements de terre; ce sont les choses qui font crouler et qui relèvent les empires; c’est du choc imprévu des éléments hétérogènes qui fermentent pendant des siècles au cœur de letat, que naissent ces grandes commotions politiques, dont les causes remontent toujours bien au-delà des générations qui en subissent les effets.

La révolution en France était faite moralement quand le grand monarque mourait seul dans son palais désert; elle était faite quand Richelieu s’emparait du pouvoir souverain, et laissait par dérision à Louis XIII les insignes de la royauté; elle était faite quand la sainte ligue déclarait Henri IV inhabile à régner; quand ses sujets catholiques le re-

CAUSES GÉNÉRALES UES REVOLUTIONS. 4^5 poussaient d’un trône légitime où le placèrent ses sujets protestants.

Préparée par deux siècles de guerres intestines et de persécutions religieuses, par cette dégradation politique et morale où le régne de Louis XV avait plongé l’état, doit-on s’étonner qu’uue révolution soit sortie tout armée d’un chaos politique où la philosophie luttait contre la corruption des mœurs, où la lumière combattait contre les ténèbres, où l’amour de la liberté fermentait dans des âmes impatientes d’un despotisme sans repos et sans gloire.

Le corps social, comme le corps humain, est doué d'une ame; cette aine c’est l’esprit public. Cette ame, vive, indépendante et impétueuse chez, les Grecs; libre, énergique et dominatrice chez les Romains; fougueuse, insouciante et légère chez les Français de l’ancienne monarchie, en se modifiant par les institutions et les habitudes, a fait l’histoire glorieuse et turbulente, superbe et terrible, barbare et brillante des trois peuples les mieux doués peut-être de tous ceux qui ont brillé sur la terre.

Quand l’ame romaine s’est corrompue avec les mœurs, il y a eu révolution au profit du despotisme, et l’étincelle de l ame antique ne se retrouva bientôt plus que dans les Helvidius, les Tacite, et quelques hommes supérieurs à leur siècle.

En vain accusa-t-on César d’avoir usurpé l’empire, la république était détruite : la révolution était

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faite quand ficipion, au lieu de rendre ses comptes, proposait au peuple d’aller au temple de Jupiter lui rendre grâce des victoires qu’il avait remportées ; lorsque les patriciens firent assassiner les Gracqucs pour éluder le partage des terres conquises, accordées par une loi aux plus pauvres citoyens. La révolution était faite quand Marius entra dans Rome à la tête d’une armée pour y égorger la noblesse ; quand Sylla, plus grand, plus habile, mais non moins révolutionnaire, se proclama lui-même dictateur, et vengea la noblesse par le massacre et les proscriptions; la révolution était accomplie alors même que Cicéron , père de la patrie , faisait mettre à mort sans jugement les complices de Catilina.

La république avait cessé d’exister pour les Romains, qui ne pouvaient plus vivre qu’au milieu des festins, des plaisirs, des favoris, et des courtisans: accoutumés aux mets dépravés et délicats d'un luxe sensuel, leurs estomacs débiles ne supportaient plus l’aliment pur de la liberté.

La liberté ne peut se maintenir ou s’établir que chez un peuple vertueux ; cet amour, comme tous les autres, est moins une persuasion de l’esprit qu’une croyance du cœur, et c’est sur-tout aux nations qui ont vieilli dans l’esclavage qu’il faut répéter ces paroles de Platon: « Voulez-vous être libres, << changez vos mœurs en changeant vos institutions;

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