CHAPITRE VII
Mœurs nouvelles.
Au milieu des vicissitudes de iqalhcurs et de prospérités, de gloire et de revers qui, depuis trente ans, ont retardé parmi nous le triomphe de la liberté politique, la révolution dans le caractère national et dans les mœurs s’est achevée sous l'influence des lumières et de la philosophie.
Les préjugés les plus nuisibles à la société sont irrévocablement détruits, et les efforts d’un petit nombre d’hommes personnellement intéressés à les faire revivre n’obtiendront pas un effet désormais sans cause.
Les Français admettent des distinctions sociales; ils ne reconnaissent plus de privilèges : plus véritablement religieux qu’à aucune autre époque, c’est dans leur conscience qu’ils puisent ce seutimcul de tolérance universelle qui fait de tous les hommes un peuple d’amis, de tous les chrétiens un peuple de frères; c’est dans le livre de Dieu même qu’ils apprennent à mépriser ces menaces de la superstition, ces doctrines du fanatisme, qui, pendant deux siècles, ont fait de la France un champ de carnage et de destruction.
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Si les progrès des vertus publiques ne sont pas encore très sensibles dans nos hommes d’état, les vertus naturelles ont un sanctuaire inviolable au sein des familles. Je n’oserais assurer qu’on soit en France meilleur ministre , meilleur conseiller d 'état, meilleur administrateur qu’autrefois; mais on y est meilleur époux, meilleur père, meilleur ami.
Le respect des parents est mis au nombre des vertus qu’on peut avouer sans craindre le ridicule, et je ne crois pas que l'on trouvât aujourd'hui, même à la cour, un fils qui se permit impunément de cliansonner son père et sa mère, et de leur dire :
Vous nous fîtes pour vos péchés,
Et vous vivez trop pour les nôtres.
Je ne prétends pas établir que les moeurs domestiques soient arrivées au degré de perfection où la stabilité des institutions politiques peut seule les amener: mais je pense que le maréchal de Saxe, à qui on demandait pourquoi il ne s’était pas marié, ne serait pas autorisé, dans l’état actuel de la société, à répondre aussi durement qu’autrefois : «Je « vois bien peu d'hommes dont je voulusse être le «père, et encore moins de femmes dont je vou- « lusse être l’époux. «
C’est sur-tout en comparant la société à ellemême à deux époques différentes, en établissant ce
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parallèle entre les divers états dont elle se compose, qu’on pourra juger d'un coup d'œil du prodigieux changement qui s’est opéré daus les mœurs.
Tels étaient en France la force et l’aveuglement de certains préjugés, que le commerce, le premier moyen et le plus sûr garant de la prospérité des états, la source de l’industrie, de l’abondance et de la paix, était frappé d’une sorte de réprobation, et que ceux qui l’exerçaient n’avaient d’autre but que d’y amasser le plus promptement possible l’argent nécessaire pour en sortir, et acheter, avec le titre d'écuyer, le droit de vivre noblement : ce qui voulait dire sans rien faire.
En vain les Anglais avaient donné l’exemple d’une politique plus habile, en releyant la dignité du commerce : les grands seigneurs, avides d’acquérir un grand crédit sur le peuple, étaient presque tous membres d’un corps de métier; et des ducs, des comtes, ne dédaignaient pas d’ajouter à leurs titres celui de charpentier, de serrurier, de maçon.
Parmi nous, la révolution n’a point popularisé la noblesse, mais elle a ennobli le commerce. Les négociants français ont pris un des premiers rangs dans cette grande république industrielle dont les membres, dispersés sur tous les points de l’Europe, y forment une chaîne de communication entre les différents peuples. Les spéculations du commerce, non seulement ne sont plus individuelles comme
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elles étaient jadis, mais presque toutes sont dirigées dans l’intérêt de la chose publique, et donnent à ceux qui les conduisent toute la considération qui s’attache à de grands services rendus à la patrie. On aurait de la peine à citer une seule entreprise utile aux arts, aux sciences et aux lettres, qui n’ait trouvé secours et protection dans le chef d'une des grandes maisons de Paris; on n’oubliera pas que c’est à M. Lafitte que la France littéraire est redevable de cette magnifique édition des classiques latins qui manquait à notre littérature.
Les gens de finances, que Henri IV avait surnommés les croquants, étaient la honte et la plaie de l’état; le fumier de leurs richesses, que les nobles répandaient à pleines mains sur leurs terres appauvries, n’avait servi qu’à fortifier la corruption. L’orage révolutionnaire a épuré les richesses aux mains de ceux qui les possèdent, et la plupart en fout un noble usage.
Dans la robe, je dois en convenir, la comparaison est tout en faveur de l'ancienne magistrature : autrefois le vice était dans les lois , et la vertu dans leurs organes; autrefois les lois étaient effrayantes et les magistrats rassurants; autrefois la justice était rendue par des juges indépendants....! Aujourd’hui
•le n’établirai pas de parallèle entre les hommes d’épée de l’époque actuelle et ceux des temps qui
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ont précédé la révolution; il suffit de dire que nos guerriers contemporains ont acquis, en vingt ans, plus de gloire à nos armes quelles n’en avaient obtenu en dix siècles des exploits réunis de nos ancêtres.
L’esprit des gens d’église n’est point change : même intolérance, même appétit du pouvoir temporel, même horreur des lumières, même disposition à se soustraire à la loi commune ; cependant le clergé d’aujourd’hui , en déclamant contre les plaisirs, ne donne pas comme autrefois l'exemple de la débauche et d’une effroyable corruption de mœurs; tous les évêques ne résident pas à Paris, et si les cardinaux ont des maîtresses, elles ne prennent pas le titre d’éminence.
Les courtisans sont identiquement les mêmes; ils ont acquis cette espèce de perfection que le régent définissait une manière d être sans honneur et sans humeur; seulement leurs vices sont moins séduisants par la raison qu’ils sont plus vieux.
De ce coup d’œil rapide jeté sur la société, il est impossible de ne point conclure qu’un grand et salutaire changement s’est fait dans nos mœurs; que cette amélioration est le résultat du progrès des lumières, de la répartition plus égale des fortunes, des lois mises à l’abri de l'arbitraire , et de cet esprit du siècle, dont le triomphe complet a peutêtre besoin de voir disparaître les restes d’une gé-
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□ération dont les préjugés seuls attestent l'existence; comme un lierre vivace laisse des traces de végétation sur l’arbre mort dont il embrasse le tronc dépouillé.