CHAPITRE IX
Influence des femmes sur la destinée des grands hommes.
L’influence que les femmes de ce pays ont de tout temps exercée sur les mœurs, tient sur-tout à celle quelles ont eue sur la~destinée des grands hommes, et dont la source principale se trouve dans ce charme de la société, dont elles possèdent
INFLUENCE DES FEMMES. 4g5
le secret, et qui n’a rien à redouter du temps, qui détruit tous les autres.
Douées d’un instinct merveilleux pour discerner le mérite, pour pressentir le talent, pour apprécier le génie, elles sont en quelque sorte le lien qui les tient unis, le ressort doux et caché qui les met en œuvré. Qui pourrait, en mesurant la hauteur où sont parvenus les grands hommes des deux derniers siècles, assigner la part que peuvent réclamer dans leur gloire les La Sablière, les du Châtelet, les d’ Argentai, les Luxembourg, les Geoffrin, les Dépinay, qui ont dirigé les efforts, embelli la vie, ou consolé l’infortune de La Fontaine, Voltaire, Rousseau, d’Alembert, et de tant d’autres.
CONCLUSION
« L’âge et le pays où je vis, écrit lord Byron, « sont ceux de l’hypocrisie, c’est-à-dire du plus “ haut degré de la corruption humaine ; car l’imi- « tation de la vertu est le dernier raffinement du « vice. »
Il est d’autres contrées où des hommes , en s’annonçant comme des ministres de paix , vont semant par-tout le trouble et la discorde ; où les agents du pouvoir parlent de modération en se livrant aux
CONCLUSION
plus violents abus de la force; où les lois sont toutes dirigées contre les ennemis de l’arbitraire; où l'on se fait un jeu de la foi des serments en invoquant sans cesse la loyauté, la fidélité, la franchise.
Et cependant, me dira-t-on, c’est dans un pareil temps, c’est devant de tels hommes que vous osez rappeler aux principes de la morale ceux qtii l’outragent chaque jour avec une si décourageante impunité! Que prétendez-vous? faire peser également, au poids de la justice et dans les balances de léquité, les actes de l’homme privé et ceux de l’homme public? Vaincre par la seule puissance de la raison ceux qui disposent des trésors, des soldats, des juges et des bourreaux? Faut-il vous répéter ce que l’histoire enseigne à chaque page? Que, dans les temps oùlesAnitus, lesTigellin , les Jefferiesetles Speziale sont les objets particuliers de la protection et de la faveur, les Socrate sont condamnés à boire la ciguë, les Sénèque à s’ouvrir les veines, les Sidney à porter leur tête sur un échafaud, et les Caraccioli à tendre le cou au lacet ; que , dans ces pays , les ouvrages dans lesquels on recommande aux mères de uourrir leurs enfants, aux pères de présider à l’éducation de leurs fils, ont été lacérés parla main du bourreau et livrés aux flammes? — Je le sais; mais qu’importe? ces ouvrages ont triomphé du bûcher. La dernière heure a sonné pour les oppresseurs comme pour les opprimés, pour les bourreaux comme pour
CONCLUSION
les victimes. Que sont quelques jours de plus daus cet espace si court eutre la naissance et la mort? Celui qui le parcourt avec le plus d éclat , que laisse-t-il? un nom. Mais si ce nom doit être répété par 1 écho des siècles , qu’il ne réveille du moins que d’honorables souvenirs.
Les hommes qui combattent pour la cause sacrée de la justice et de la liberté ne considèrent ni les temps ni les lieux ; leurs regards embrassent l’espace et la durée, traversent à-la-fois l'immensité des mers et l’immensité des âges : ils voient, au-delà de l’Océan , la jeune Amérique libre , sous le seul joug des lois; ils voient, au-delà du dix-neuvicmc siècle , l’Europe affranchie par l’Amérique; et, dans des siècles plus reculés, l’espèce humaine tout entière rendue à sa dignité native par la sainte alliance de l’Amérique et de l’Europe.
Le temps, où les espérances les plus légitimes étaient considérées comme les rêves d'un homme de bien, touche à son terme ; le règne des illusions est passé, et rien ne restera debout que ce qui est fondé sur la justice et la raison.
Rappelons-nous qu’il y a moins d’un siècle les hommes les plus courageux osaient à peine faire enteudre de timides plaiutes contre l’inquisition et ses bûchers, contre la servitude et ses humiliations, contre la torture et ses chevalets; et que, dans ce laps de temps , l’Europe a vu abolir tour-à-tour et
La MORALE APPLIQUÉE A I.A POLITIQUE. 3 3
/|,jB CONCLUSION,
la servitude des blancs, et l’esclavage des noirs, et les tortures , et les confiscations , et la vénalité des charges, et la noblesse privilégiée, et les lettres de cachet. Si tous les hommes ne sont pas encore également protégés par les lois ; si tous ne participent pas, dans une proportion égale, aux charges et aux bénéfices de la société, le droit que tous ont à cette égalité est universellement avoué, et si, de tant de droits politiques légitimement acquis, authentiquement reconnus, il ne nous reste plus à nous-mêmes que l’examen des dépenses et le pouvoir d’accorder ou de refuser l’impôt , l’existence de ce droit proteste contre l'abolition de tous les autres , et en amènera l’infaillible rétablissement.
Les mœurs se sont épurées à mesure que la société s’est affranchie ; les fonctions de maîtresse ou (Vainant d’un roi ou d’une impératrice ne sont plus des titres d'honneur et des charges de cour.
Qui pourrait, sans outrager à-la-fois la morale et la vérité, comparer les mœurs d’Alexandre 1" avec celles de Catherine II, de Louis XV avec celles de ses successeurs?
Les mœurs mêmes des courtisans sont moins dépravées à quelques égards, et je ne crois pas cpi’on en trouvât aujourd’hui un seul qui consentît à épouser la prostituée placée par lui dans le lit de son maître.
Autrefois les courtisans n’approchaient des prin-
CONCLUSION
ces qu’en tendant la main ; cet esprit de mendicité n’est pas changé ; ou ne voit pas même qu’ils eu rougissent: mais la société eu rougit pour eux, et le pernicieux exemple de leurs mœurs est aujourd’hui sans influence. Les classes inférieures ont appris à se connaître, à se respecter ; elles se sont élevées par le sentiment de leur dignité morale , et regardent avec dédain les restes de la race des hommes du vieux temps s’agiter encore dans cette fange de la corruption des cours.
Tout en livrant aux outrages la mémoire d'un grand homme , la plupart des princes profitent des leçons qu’il a données. A son exemple ils ne font plus consister l’honneur de leur régne dans l’éclat de quelques fêtes passagères et dans les voyages d’étiquette. On les voit parcourir leurs provinces, visiter les ports, les chantiers, les arsenaux, faire creuser des canaux , tracer des routes, élever des phares sur les côtes, des ponts sur les fleuves, des magasins d'abondance dans les villes; ils encouragent l’agriculture, l’industrie, le commerce , les arts, véritables sources des richesses et de la gloire des nations. La science du gouvernement est ramenée à son principe, l’utilité et le bien-être des gouvernés.
Tant de victoires remportées dans l’espace d'un siècle par les lumières et la philosophie sur les préjugés, sur la superstition et la barbarie des vieux temps, ne sont que les préludes de victoires plus
f)OG
CONCLUSION
grandes et plus décisives. Quelques insensés se promettent vainement d’arrêter la marche triomphale de l’esprit humain, et prennent pour de la lassitude la halte qu’il fait pour recueillir ses forces. Entreprise insensée! espérance coupable! Artistes, écrivrains, orateurs, vous tous qui influez sur l’anie de vos semblables; vous dont l’imagination et la pensée communiquent à la masse des hommes, par une sorte de commotion électrique, les sentiments qui vous pénétrent vous-mêmes ; maîtres de la parole, de la lyre et du pinceau , consacrez vos veilles et vos talents à faire passer dans tous les cœurs, à imprimer dans tous les esprits l’amour de ces vérités sublimes : concertez vos efforts ; que le marbre et la toile reproduisent, multiplient de toutes parts les actions vertueuses et les images des bienfaiteurs de l’humanité! Poètes, chantez les douleurs et les plaisirs du pauvre, le courage du héros citoyen , la mort paisible de l’homme vertueux. Orateurs, votre mission est plus directe : foudroyez le crime puissant , les erreurs consacrées ; défendez les droits de l’espece humaine ; ne transigez avec aucun devoir : il s’agit de fonder le culte de la justice, de la morale et des lois.
Que les traits de la muse comique atteignent les ridicules et les vices dans tous les pays, dans tous les rangs ; que Melpoméne frappe du fouet sanglant des furies les oppresseurs dumonde ; quelle évoque
CONCLUSION
5oi
les ombres des tyrans, et les appelle en jugement devant la génération vivante. Que la muse de l'Iiistoirc nous révèle leurs fureurs secrètes, leurs crimes cachés, les terreurs et les remords qui ont précédé, pour ces grands criminels, les supplices de l’autre vie. Que ceux qui , dans l’Europe, seraient tentés de mentir à des promesses solennelles, de forfairc à des serments sacrés, trouvent des accusateurs en Amérique; que les tribunes et les presses qui restent libres, réclament en faveur «les tribunes et despresses asservies ; que les orateurs français trouvent des soutiens dans les orateurs étrangers. Membres des cortès d’Espagne et du Portugal, du parlement britannique, du congrès américain, et des chambres législatives de France, vous êtes solidaires les uns des autres. Ce n’est plus la cause d’un peuple que vous plaidez, c’est celle du genre humain: formez une alliance plus juste, plus durable que celle des traités, fragile garantie de quelques intérêts privés.
Publicistes, journalistes de tous ces pays, élevezvous au-dessus de ces préjugés nationaux, vieux eufants de la politique et de l’erreur, qui ont trop long-temps divisé les nations : vous êtes appelés à la défense de tous les droits par la publicité de toutes les injustices: qu’aucune violence, qu’aucun abus du pouvoir ne puisse rester secret : dénoncez tous les crimes, nommez tous les coupables. Si, au pied du Vésuve et de l’Etna, sur les bords du Tibre
CONCLUSION
et de l’Aroo , dans les plaines du Piémont et du Milanais , on parvenait à étouffer les cris des opprimés, •pie ces cris soient répétés par les échos du Tage, du Mançanarès, de la Seine , de la Tamise et de la Dellaware. Il est des hommes qui ne peuvent jamais être bons ; eh bien ! qu’ils soient du moins forcés d’être justes.
Enfin qu'un concert universel de toutes les voix , de toutes les plumes, répète d’un bout du monde à l’autre • Louanges, honneur, à la vertu, dans quelque condition quelle se trouve ; honte et malheur au crime, quels que soient le nom et le rang du criminel.
NOTES