‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 La morale appliquée à la politiqueChapitre 312 sur 318 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Page ii 2. Si la morale ne permet pas de ménager les vices d’un homme tel que Henri IV, de quel nom ne doitelle pas flétrir les désordres de la cour du grand Alcandre, et les turpitudes du Parc-aux-Cerfs ?

Les désordres de la cour de Louis XIV ont été représentés dans une foule de mémoires publics et secrets, de satires et d’apologies; carie vice couronné n’a pas moins de panégyristes que do censeurs, et plus encore d’imitateurs que d’apologistes. L’histoire elle-même n’a pas toujours regardé les faiblesses des princes comme1 indignes de souvenir. C'est ainsi qu’elle nous a fait connaître les premiers goûts de Louis XIV pour la baronne de Beauvais , et ses dernières amours pour la veuve de Scaron. Elle nous montre, entre

res deux extrémités île la carrière galante de Louis-lc Grand, mademoiselle d’Argenrourt , les deux nièces du cardinal Ma/a r in, madame de La Vallière , madame de Montespan , mademoiselle de Fontangcs, et plusieurs autres maîtresses moins qualifiée*.

Dans le même temps il régnait à la cour «le Charles II, roi d'Angleterre, une galanterie aussi générale et plus effrontée. La différence du caractère des «leux nations se faisait remarquer jusque dans leurs plaisirs. Dans l’une et l’autre cour, la corruption était la même; mais h Versailles les vices étaient polis, et à Londres ils étaient grossiers.

Le dix-huitième siècle a vu, dans une cour brillante de l'Allemagne, des scandales plus hanteux encore. Voici l’exemple que donnait alors la cour de Versailles, et que M. Lacretclle l’historien retrace avec beaucoup de fidélité :

« Louis XV, rassasié «les conquêtes que lui offrait la cour, fut

• conduit, par une imagination dépravée, à former pour ses plaisirs « uu établissement tellement itifame, qu’apres avoir peint les excès « «le la régence, on ne sait encore comment exprimer ce genre de «désordre. Quelques maisons élégantes, situées dans un enclos « nommé le Parc-aux-Cerfs , recevaient les femmes qui attendaient « les embrassements de leur maître. On y conduisit des jeunes filles

« YUmUU PAR LFVRS PARENTS OU QUI LEI'R ÉTAIENT ARRACHÉES. Elles en t

« sortaient comblées de dons, mais presque sûres de ne jamais re- « voir le roi qui les avait avilies, même lorsqu’elles portaient un gage « de ses indignes amours. La corruption entrait dans les plus pai- « siblcs ménages, dans les familles les plus obscures. Elle était sa-

• vainment et long-temps combinée par ceux qui servaient les dc- « hanches de Louis. Des années étaient employées à séduire des filles u gui n'étaient pas encore nubiles , à combattre dans de jeunes « femmes des principes de pudeur et «le fidélité. Il y en eut quelques « unes qui eurent le malheur «l’éprouver une vive tendresse, un at- « lâchement sincère pour le roi : il en parut touché quelques instants ; u mais bieutût il n’y voyait plus que des artifices pour le dominer,

« et il s’en rendait le délateur auprès de la marquise de Pompadour ,

« qui faisait rentrer ses rivales dans l'obscurité. L’insensibilité morale « s’accroissait chez le monarque lascif à mesure qu’il assouvissait et « réveillait encore la fougue de scs sens. Il n’entendait point le cri « des familles qu’il livrait aux discordes et au déshonneur. Roi chré- « lien , il ne rougissait pas d'un harem d'où la pudeur était absente

NOTES

« aussi bien que la jalousie. Amant dégradé, il livrait h la prostitu- « tion publique celles Je ses sujettes quil avait prématurément cormm- « pues. Il souffrait que des enfants nés Je ses infâmes plaisirs parti logeassent la destinée obscure et dangereuse de ceux qu'un père n'a -

■ voue point y et qui ont tout à craindre des leçons et de f exemple u de leur mère. Un fils, une fille de roi, pouvaient être livrés aux h châtiments ignominieux de la police ou des tribunaux. Il paraît « que ce fut dans l'année 1 7 53 que commença cet infâme établisse* « ment du Parc -aux- Cerfs. On prétend que le roi y faisait élever des «jeunes filles de neuf h dix ans. I \e nombre de celles quon y condui- « sitfut immense. Elles étaient dotées et mariées à des hommes vils « on crédules. Celles qui avaient eu un enfant du roi conservaient un « traitement fort considérable. Mademoiselle de Romans fut la seule « qui obtint que son fils fût déclaré enfant du roi. Madame de Pom- « padour réussit à écarter une rivale qui paraissait avoir fait une « impression profonde sur le cœur du monarque. On lui enleva son « fils , qui fut élevé chez des paysans ; et mademoiselle de Romans « ri osa réclamer contre cette violence quaprès la mort du roi. « Louis XVI lui rendit sou fils, qu’il protégea, et qui fut connu sous

■ le nom de l’abré de Boubbox. »

(Lacretelle, üist. du dix-huitième siècle , tom. IU, pag. 169, 170 et 171.)

«Élisabeth d’Angleterre, Marie d’Écosse, Christine de Suède,

• toutes les impératrices de Russie, ont eu des amants, dit le major

«M ; mais Catherine II seule, réalisant les fables scandaleuses

«de la reine d’Achem, et subordonnant l'amour, le sentiment et la «pudeur de son sexe à de honteux plaisirs, a profité de sa puis- « sance pour donner au inonde un exemple nouveau d’impudicité

■ et d'impudence. Elle osa ériger les fonctions d'amant en charge de « cour y y attacher des appointements y des honneurs , des prérogatives

• Cette charge fut la plus scrupuleusement remplie. Une courte ab- « sence, une maladie légère de celui qui l'occupait, suffisaient quel- « quefois pour le faire remplacer. C’était d'ailleurs l'emploi pour « lequel l’auquste souveraine montrait le plus de choix et de discer-

■ nement. Je crois qu’il est sans exemple qu elle y ait élevé un sujet «incapable; et, excepté l’interrègne entre Lanskoï et Jermolow, a elle ne l’a pas laissé vingt-quatre heures vacant. Douze favoris en » titre et en fonction se sont succédé dans celte place y DEVENOB la

NOTES

■ l'HF.Mihiifc de l’état. Soltykow, Orlow et Lanskoï furent les seuls que

• la mort lui ravit ; les autres , survivant à ses amours, possédaient » en paix des places ou «le* richesses qui les rendaient encore des « sujets d’envie pour l’empire entier... Platon Subow , lieutenant

• aux gardes, se trouvait le seul jeune officier auprès de Catherine » au moment de sa rupture avec Momnrow ; il fut présente à l’im-

• pératrice par Nicolas Soltykow, alors en grand crédit, elle leu-

■ demain on vit ce jeune homme donner familièrement le bras à sa

• souveraine, un grand chapeau à plumet sur la tête, chamarré « de l'uniforme des favoris, suivi de son protecteur et des autre»

• grands de l’empire , qui marchaient derrière lui chapeau bas ; la

• veille il avait fait antichambre chez eux. Le soir, après le jeu , «• on voyait Catherine congédier sa cour, et rentrer dan» sa chambre

• à coucher suivie de son favori; quelquefois son fils et «es petits-

■ fils étaient présents. I*e lendemain, le* vieux généraux, les an- > cicns ministres, remplissaient les antichambres de la nouvelle « idole, et l’on se prosternait devant elle, ("était un génie que l'oeil

■ perçant de Catherine avait aperçu; les trésors de l’empire lui

• étaient prodigués, et rien ne pouvait être comparé à l’impudeui

• de Catherine que la bassesse de scs courtisans. »

{Mémoires sur la Russie, tome Pr, de la page 1 33 à la page ifa)

Tous les élèves de cette vieille école du libertinage des princes n'ont pas encore disparu de la terre, qu’ils ont souillée et scandalisée; mais, morts ou vivants, tous également sont tombes dans un mépris où les enfoncent chaque jour davantage les louangeurs du temps passé.

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