‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 La morale appliquée à la politiqueChapitre 317 sur 318 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

Page 297. C’est particulièrement h ces époques terribles où les états ébranlés, etc.

Voici comment Cuoco', historien de la révolution napolitaine de 1799, rend compte des évènements qui suivirent dans ce pays la chute de la république :

■ Après le départ de Méjan, on vil se développer toute l'horreur du destin qui menaçait la république.

■ Il fut érigé dans la capitale, sous le nom de junte , un tribunal d’inquisition d’état ; mais déjà, depuis un mois, un certain Speziale , envoyé expressément de Sicile, avait ouvert une boucherie de chair humaine dans Procida , où il commença par condamner à mort un tailleur, pareequ’il avait fait les habits républicains des officiers municipaux, et un notaire qui, tout le temps de la république, n’avait occupé aucun emploi et était demeuré dans une parfaite indifférence. «C'est un fourbe, disait Speziale , il est bon qu’il meure. • Spanoj Schipani , Battistessa furent également condamnés. Ce dernier n'était pas mort au gibet, après y être resté suspendu durant vingt -quatre heures; lorsqu’on le porta à l’église, pour l’ensevelir, il donna quelques faibles signes de vie; on courut demandera Speziale ce qu’il fallait faire : Tuez-le , lut sa réponse.

« Mais la junte qu’on avait érigée à Naples se trouvait par hasard composée d'hommes de bien qui aimaient la justice et qui avaient horreur du sang. Ils osèrent dire au roi qu’il était juste et utile que la capitulation fût observée; juste, pareeque si, avant la capitulation, 011 pouvait ne pas y consentir, après l’avoir signée il ne restait d’autre parti que de l’exécuter; utile , parccqu’il est toujours dan-

gereux d’acroutumer les peuple* à se méfier de la parole des rois.

■ Ce fut alors qu'Aeton dit que si la capitulation restait sans exécution, on pouvait du moins attendre les effets de la clémence royale. Cest une vieille maxime du pouvoir en péril de promettre plus qu'on ne demande, pour se dispenser de tenir ce qu’il a promis. Il faut rendre justice à Paul I'r; il reconnut combien il importait que les peuples prêtassent foi à la parole des souverains; le cabinet russe insista toujours pour le maintien de la capitulation. Le plus grand nombre des officiers de la flotte anglaise comprirent aussi combien la viulatiou du traité allait jeter de discrédit et de liontc sur la foi britannique, puisque leur amiral était le véritable, l'unique auteur d'une telle violation du droit des gens.

“La junte cependant rappelait au gouvernement les lois de la justice, et , invitée à former des catégories des trente mille personnes arrêtées (car il n’y en avait pas moins dans toutes les prisons du royaume), elle dit qu'on devait mettre en liberté, comme innocents , tous ceux qui n'étaient accusés que pour des faits postérieurs à l’entrée des Français dans le royaume. La révolution ne pouvait s’appeler rébellion; les républicains n’étaient point rebelles, et le roi ne pouvait imputer à délit des actions commises pendant le temps qu’il avait cessé d’exercer la puissance souveraine dans le royaume. Vouloir établir la maxime contraire, prétendre qu’un peuple , après la conquête , conserve ses anciennes affections, et scs anciennes idées, c’est vouloir fomenter l’insubordiuation, éterniser la guerre civile, la défiance mutuelle, entre les gouvernements et les peuples; c’est détruire toute morale publique et privée. Si le gouvernement de Naples était demeuré vainqueur dans la guerre contre la France, si au lieu de le perdre il avait conquis un royaume, eut-il loué dans ses nouveaux sujets cette résistance opiniâtre, cet attachement invincible aux anciennes maximes et à l’ancien ordre de choses qu’il reprochait aux siens de ne lui avoir pas conservés? N’eût-il pas au contraire puni comme rebelle quiconque lui aurait trop ouvertement refusé soumLsiou et obéissance, et montré à découvert son inclination pour l’ancien souverain?

«Les principes de la junte étaient ceux de la raison, mais non pas ceux de la cour. Daus celle-ci, les avis étaieut partagés ; ou dit que la reine s’était opposée à ce qu’on traitât avec les républicains , mais que la capitulation ayant été signée elle voulait qu’elle

NOTES

fut observée. En effet, il était inutile de se couvrir d’opprobre pour perdre deux ou trois cents malheureux.

• Ruffo, auteur de la capitulation, voulait la maintenir, ce qui la mit en défaveur auprès de ceux qui conseillaient de la violer.

• Nelson, l'unique auteur de l’infraction du traité, ce même Nelson qui avait conduit le roi en Sicile, le reconduisit dans Naples, mais toujours son prisonnier, et jamais, soit en partant, soit en revenant, il ne 6e montra soigneux de la gloire de ce prince. A son départ , il le déroba aux témoignages d’affection que lui donnait le peuple, tant qu’il put apercevoir les vaisseaux qui portaient le monarque et sa famille. A son retour, il approcha assez près du rivage et conserva assez long-temps le roi sur son bord pour qu’il pùt être spectateur des massacres et des dévastations auxquels sa capitale était livrée ; il ne hui permit d’annoncer de pardon qu’aux lazzaroni qui avaient pillé son propre palais. Tous les malheureux que le peuple arrêtait venaient meurtris , couverts de poussière et de sang, exhaler à ses yeux leur dernier soupir. Était-ce dans de telles circonstances, dans un tel lieu , que le roi devait être donné en spectacle à ses sujets? Les vaisseaux mêmes qui entouraient le sien étaient remplis de malheureux expirants faute de nourriture, et à qui personne, au milieu des ardeurs de la canicule, ne songea même à envoyer un peu d’eau. Le cruel Nelson n’épargna pas au monarque l’horreur de voir ses sujets enchaînés sur le vaisseau même qu’il montait.

• La cour se lassa bientôt des soins importuns que prenait la junte pour reconnaître et sauver les innocents. Les magistrats honnêtes qui s’y trouvaient en furent écartés; il ne resta que Fiose , qui, des fonctions judiciaires les plus obscures, était parvenu à la charge d’auditeur de la province de Catanzaro, d’où il avait été obligé de fuir au temps de la république, et entré à Naples comme Marins dans Rome, respirant les massacres et la vengeance; Guidobaldi revint aussi, amenant avec lui, comme en triomphe, la cohorte des espions et des délateurs qui l’avaient suivi en Sicile. On leur adjoignit Antoine de Rossa et trois Siciliens, Damiani , Sambuli , et le plus scélérat de tous , Spezialc.

• La première opération de Guidobaldi fut de traiter avec le bourreau. D’après le nombre immense des malheureux qu’il voulait faire pendre , il lui paraissait que la rétribution de six ducats pour chaque exécution, accordée au bourreau par les anciennes ordonnances, allait lui procurer un bénéfice exorbitant. Il crut faire

NOTES

une opération financière, en proposant d’allouer un traitement fixe, du moins pendant une année, à l'exécuteur des hautes-œuvres.

« L'histoire nous offre mille exemples de royaumes perdus et recouvrés ensuite par la force des armes ; mais on n'en retrouve aucun où la soif du sauf* et la fureur des vengeances aient eu ce degré de barbarie.

« Un autre roi de Naples, Ferdinand Ier d'Aragon, capitula également avec une partie de ses sujets, et ensuite, les ayant attirés sous des apparences amicales, il en fit massacrer un grand nombre; mais les alliés de ce prince réclamèrent hautement l'exécution d'un traité dont ils s'étaient rendus garants , et l'historien Camille Porzio attribue à ce crime les malheurs qui, peu après, amenèrent la chute de la maison d'Aragon et son expulsion du trône de Naples.

• La vraie gloire d’un vainqueur est d’être clément : exterminer ses ennemis par la seule raison qu'on est le plus fort, est plus périlleux encore que facile; se complaire dans le sang , savourer goutte à goutte le calice de la vengeance, la prolonger audelà du péril et du moment de la colère, surpasser la férocité du peuple et même les terreurs des vaincus, revêtir la vengeance des formes sacrées de la justice, c'est exciter dans le cœur des hommes une indignation trop violcutc, pour quelle ne produise pas tôt ou tard de terribles explosions.

■ On connut finalement la loi de ïèse-majesté qui devait servir de règle à la junte dans scs jugements: loi terrible, publiée après les faits, et dont les innocents eux-mêmes ne pouvaient se garantir. Cette loi , d’après laquelle on a jugé près de trente mille individus, n’ayant jamais été publiée, j’en ai recueilli les principaux articles.

* l® Sont déclarés criminels de lc9e-majesté au premier chef (et

• par conséquent dignes de mort) tous ceux qui ont occupé les

• principaux emplois de la soi-disant république. • Par les principaux emplois on entendait ceux de la représentation nationale, du directoire exécutif, des commandements dans l’armée, et de la haute commission militaire. On regardait également comme coupables tous ceux qui avaient conspiré avant l’arrivée des Français; sous ce nom étaient compris les patriotes qui avaient occupé le fort Saint-Elme , et tous ceux qui étaient allés à la rencontre des Français dans Capoue et dans Caserte, quoique la cession de Capoue eût été faite par l’autorité légitime, et quoique, entre les privilèges de la ville de Naples reconnus par le roi , soit celui-ci : L’ennemi

NOTES

arrivé a Capoue , hi habitants de la capitale peuvent, sans être accusés de rébellion, prendre le parti qu’ils jugeront convenable , et même appeler l'ennemi. L'occupation de Capoue, cl de toutes le* provinces du royaume au septentrion de la ligue de démarcation, ayant été consentie par le gouvernement légitime, un nombre infini de personnes qui demeuraient dans la capitale, mais qui avaient des propriétés dans ces provinces, se trouvaient sous la domination française. Après la reddition de Capnue, toute autorité légitime avait cessé dans Naples ; aucun général, aucune force publique autour de laquelle on piit se rallier, n'existait au nom du roi, et, tout étant dans l’anarchie, il devait être permis à chacun de sauver, comme il le pouvait, ses biens et sa propre vie. Cependant, au mépris de ces considérations, tous ceux qui, dans les deux anarchies, avaient fait feu sur le peuple par les fenêtres, furent déclarés coupables, c'est-à-dire tous ceux qui avaient repoussé la force par la force, et empêché des scélérats attroupés et armés de brûler leurs maisons et d’égorger leurs familles.

■ a® Tous ceux qui s’étaient battus contre les Iroupcs du roi com-

■ mandées par le cardinal Ruffo. » Cet article ordonnait la mort de vingt raille personnes au moins, entre lesquelles étaient toutes celles qui se trouvaient réfugiées à Saint-Elme, qui, lors même qu'elles en auraient eu la volonté, n'auraient pas pu se séparer des Français.

* 3° Tous ceux qui avaient assisté à la plantation de l’arbre de * la place du Saint -Esprit ( pareequ’en celte occasion la statue de

■ Charles III avait été reuversée), ou qui s’étaient trouvés à la fête « nationale dans laquelle on déchira les bannières royales et an- > glaises prises aux insurgés. *

■ 4° Tous ceux qui, durant le temps de la république, avaient,

■ ou en parlant, ou en écrivant, offensé le roi ou son auguste fa- « mille. » L’ancienne loi du royaume exemptait de la peine de mort quiconque n’avait tenu que des propos; elle disait ; Si ces propos ont été tenus par légèreté, ils doivent être dédaignés ; si c’est par folie , il faut en plaindre les auteurs ; si c’est avec raison , on doit leur en être obligé; et si c'est jmr malignité , la clémence royale veut guils soient pardonnés. Mais la loi nouvelle condamnait à mort tous ceux qui avaient parlé ou écrit à une époque où personne peut-être ne pouvait rendre raison de ce qu’il avait fait. On vit alors qu’il ne suffisait pas de ne point avoir désobéi à la loi pour être en sûreté.

NOTES

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• 5° Ceux qui avaient manifestement témoigne leur adhésion à « l’établissement «le la soi-disant république. « Tous étaient compris dans ce deruier article; ce fut eu vertu de cet article que la tnallicurt'use San-Felice fut condamnée à mort. Elle n’avait commis d'autre crime que d'avoir révélé au gouvernement la conjuration «le badin lorsqu'elle était sur le point d’éclater. La San-Felice n'avait eu aucune part ni à la révolution ni au gouvernement. Cette action fut inspirée par la plus pure vertu; elle ne put résister à l'idée du massacre, de l'incendie et de la ruine totale de Naples, que les conjurés avaient projetée. Cette généreuse humanité, indépendants de toute opinion de gouvernement et de tout esprit départi, lui conta la vie; la cruauté fut poussée jusqu’au point de la faire entrer trois fois dans la chapelle ardente, au mépris «le l'usage du royaume qui veut que quiconque a enduré une fois cette agonie reçoive sa grâce. N’a-t-U pas en effet souffert la mort celui qui pendant vingt-quatre heures l’a vue inévitable et imminente? et néanmoins, violant toutes les lois «le la pitié, tous les usages du royaume, l'infortunée San- Felice, après un an, fut conduite au lieu de son supplice et décapitée.

-6° Ceux qui étaient inscrits à la salle patriotique, puisque dt: ■ leurs propres mains ils avaient souscrit à leur sentence de mort.»

■ On ne comprend pas pourquoi une réunion patriotique est un délit. Sans doute, sous une monarchie, une telle réunion peut cire considérée comme révolutionnaire, mais sous un gouvernement démocratique c'est une action indifférente; cependant, par un effet de sa cl«*mence naturelle, le roi se contenta «le faire condamne» ceux qui avaient prêté le serment à un exil perpétuel, et les autres a un exil de quinze années.

7° « Enfin ceux dont tout le crime consistait à n’avoir rempli que - des emplois subalternes furent réservés au pardon que sa majesté -se proposait d’accorder; » et, eu attendant ce pardon généreux, «les hommes «|ui n'étaient « oupables d'aucun crime languirent encore peudant une année dans les prisons. Mon Jils est innocent! «lisait une malheureuse mère à Speziale. Eh bien ! répondit-il , s'il est innocent r il aura i honneur Je sortir le dernier.

« L'exécution «le cette loi épouvanta jusqu'aux bourreaux de la junte. Elle aurait fait 3ool«:ver le peuple; sa cruauté même rendit la circonspection indispensable. Les listes de proscrits vinrent «le Païenne; mais la l«>i resta, afin qu’on pût imputer des crimes à ceux La Mon, vi. k appliquée a la poLmnrK. 30

NOTES

«lu'oii vomirait perdre, et laisser le glaive suspendu sur toutes les têtes. Les sentences étaient prononcées avant le jugement; quicon- «|ue i-tait destiné à la mort devait mourir, alors même que ce prétendu coupable se trouvait dans un âge où les lois ordinaires ne permettent pas de mettre un homme en jugement.

« On employait tous les moyens pour rechercher le crime; on n’en admettait aucun pour défendre l'innocence. Nuis témoins n’étaient reçus à déposer cil faveur de l'accusé. On les écartait, on les menaçait, on les intimidait, quelquefois même ils étaient envoyés en prison. Cependant le temps s’écoulait, et les accusés restaient sans défense : ni la faiblesse du sexe, ni U débilité delà vieillesse ne pouvaient sauver de la mort. On a vu condamner au dernier supplice des jeunes gens de seize ans, juger et exiler des enfants de douze. Non seulement les moyens de la défense étaient ôtés, mais tous les sentiments d’humanité étaient étouffes. Si la junte a été quelque* fois contrainte d’absoudre malgré elle un accusé par l’évidence in* vincible de son innocence, elle a reçu des réprimandes de Païenne pour un tel acte de justice , et a vu condamner arbitrairement ceux qu'elle avait absous ou condamnés à des peines plus légères. On ne trouva rien dans le procès de jt fuscari qui put le faire condamner; mais il avait montré trop de zèle pour la république , et l’on voulait sa uinrt. La junte reçut, dit-on, l'ordre de suspendre la sentence d'absolution, et de ne pas juger le procès jusqu'à ce qu’on eftl trouvé un motif de condamnation ; il est facile de deviner qu'au bout de deux mois ce motif se trouva. Pirelti , un des meilleurs citoyens et des plus illustres magistrats du royaume, fut absous par la junte; mais il fut condamné, par un décret venu de Païenne, à un exil perpétuel. Michel-Ange Novi avait été condamné à l’exil ; déjà la sentence s'exécutait; il était embarqué sur le vaisseau qui devait le jeter loin de sa patrie; mais il survient un ordre de Païenne, et JVovi va terminer sa carrière dans les cachots infects de la Fatnignana.

•* Grégoire Mancini avait été jugé et condamné à quinze ans d’exil ; il prenait déjà congé de sa femme et de ses enfants : Speziale l'appelle et le fait conduire , où ? à Ja mort. On a dit que les lois condamnaient, et que les rois faisaient grâce : à Naples oii absolvait au nom des lois, et l’on condamnait au nom du roi.

« Speziale, auquel était particulièrement remise la poursuite des personnes qu’un voulait perdre, n’épargnait ni les menaces, ni les 'Ujjgcslions, ni les artifices, pour servir la vengeance de la cour.

NOTES

Nicolas Fiant , son vieil aiui, était voué à la mort, mais il n’y avait à lui opposerai témoins ni aveux. Speziale se rappelle leur ancienne amitié; il lait sortir le malheureux Fiani du cachot où il languissait dans les fers, et le fait conduire, nou dans le lieu des séances de la junte, mais dans sa propre demeure. En le voyant il verse des larmes, il l’embrasse. Pauvre ami, en quel état te vois-je réduit! je mis las de faire le métier de bourreau. Je veux te sauver. Tu ne parles pas à présent à ton juge, tu es avec ton ami ; mais pour te sauver il est nécessaire que tu me dises de quoi tu te reconnais coupable. Foilà quelles sont les accusations portées contre toi. Devant la junte tu as fait sagement de nier; mais ce que tu me diras , la junte ne le saura pas. Les malheureux sont confiants; Fiani cherche dans ses souvenirs, il se croit des torts, il les confesse. Écris , lui dit h* monstre , car c'est un dépôt que je dois verser dans un autre sein; je craindrais que ma mémoire ne fût pas assez fidèle. Fiani écrit; il est renvoyé à sa prison, et deux jours après sa sentence de mort est portée. Speziale interroge Conforti ; après lui avoir demandé son nom, et quel emploi il avait occupé sous la république, il l'invite à s’asseoir, lui fait espérer sa grâce de la clémence du roi, lui dit qu’on n’avait à lui reprocher que les fonctions qu’il avait remplies, mais que l'acceptation d’une place éminente était quelquefois une marque de patriotisme. Ensuite il lui parle des prétentions que la cour avait sur quelques provinces de l’état romain. « Tu connais parfaitement, lui dit-il, de tels intérêts? — J'ai remisa la cour, répond Conforti, plusieurs mémoires sur cette matière. — Oui, mais tout a été perdu dans la révolution : refuserais-tu de t’en occuper de nouveau?» Et en pariant ainsi il lui fait presque espérer la vie pour salaire de ce travail. Conforti s’y livre avec ardeur, et reçoit pour récompense la mort *.

«Jamais l’aine atroce de Speziale n’a connu déplus grand plaisir que d’insulter les malheureux. Il se divertissait à passer presque* tous les jours quelques heures dans les prisons pour y tourmenter, par sa présence, ceux qu’il n'avait pas encore envoyés au supplice

» Ce fait, dit l auteur, me parait »i incroyable, que je me serais abstenu « de le raconter s'il ne m’avait pas été confirmé par des personnes dignes de

- loi. Mais, quand même elles n’auraient pas dit vrai, grand Dieu! quelle

- haine publique a-t-on du mériter avant de porter les homme' à imaginer, il

- débiter et a tronc de pareilles Imrreur.* ! ■

NOTES

Un soldai ivre tua un pauvre vieillard qui «'était un peu approche d'une fenêtre de sa prison pour respirer un air moins infect. Les autre» membres de la junte voulaient demander compte de celte action. «Que voulez-vous, dit Speziale; cet homme n’a fait que « nous épargner la peine de rendre une sentence. » La femme de Ba/fa lui recommanda son mari. « Votre mari ne mourra pas , lui « disait Spcziale, prenez courage ; Une sera qu'exilé. — Mais quand? « — Au plus tôt. « Cependant, bien des jours se passent ; elle retourne vers Spcziale , qui s'excuse sur ce que d’autres occupations l’ont empêché de terminer le procès de cet homme, et il la congédie en lui donnant les mêmes espérances que la première fois. « Pourquoi « insulter cette pauvre infortunée? lui dit alors une personne qui «était présente. » Baffa avait été condamné à mort; mais la sentence était ignorée de sa malheureuse épouse. Qui peut décrire le désespoir, les plaintes, les cris, les reproches de cette femme infortunée! Speziale, avec un froid sourire, lui dit : ■ Quelle tendre « épouse ! elle ignorait jusqu'au destin de son mari : voilà justement «ce que je voulais voir ! J'entends , tu es jeune, tu es belle , va cherm cher un autre époux ; adieu! *

« Sous la direction d’un tel homme, chacun peut comprendre quelle a été la manière dont les prisons ont été tenues, et combien de fois les malheureux qui s’y trouvaient renfermés ont désiré et invoqué la mort.

« La mémoire d’un pareil monstre doit subir son immortalité.

«Speziale affectait, dans l’exercice de son odieuse magistrature, une imperturbabilité qui cependant fut plus d’une fois déconcertée par les courageuses réponses de ses nombreuses victimes. En face de ce bourreau en toge, et sous le tranchant de la hache déjà levée sur sa tête, aucun ne démentit ce grand caractère que la liberté donne à ses défenseurs, et ne montra ni terreur ni faiblesse. Man tone , à qui Speziale demandait ce qu’il avait fait du temps de la république, répondit : J'ai capitulé.... J'ai capitulé fut sa réponse à toutes les interrogations. On l’avertit de préparer sa défense; mais il refusa de déshonorer sa cause en donnant à des assassinats juridiques les formes de la justice. Si la capitulation ne suffit pas pour ma défense, je rougirais , dit-il, d’en employer une autre.

* * Cirillo , un des plus savants hommes de l’Europe, interrogé quelle était sa profession sous le gouvernement royal, répondit :

NOTES. 565

Médecin. — Et sous la république? — Représentant du peuple. — Et devant moi, qui es-tu? — Un héros.

«Je t’enverrai à la mort, dit Speziale à V elasco. — Toi? je mourrai, mais non pas par ton ordre. Et en disant ces mots il s’élance par la fenêtre qui était ouverte, et se tue sous les yeux du scélérat, non moins étonné de ce courage que désespéré de voir sa victime échappée de ses mains.

« Ainsi moururent avec intrépidité Vatigliani , qui chantait en s’accompagnant sur la guitare au moment où on vint lui lire sa sentence, et continua après l’avoir entendue ; C Iran ali , qui, au moment de l’exécution, dit en regardant la (ou\c : J'aperçois parmi vous un grand nombre de mes amis ; prenez soin de ma mémoire , et vengez-moi ; Palomba , qui, déjà au pied de l’échafaud, répondit à celui qui lui offrait la vie s’il voulait nommer ses complices : Vil esclave t il te sied de vivre dans Cinfamie : pour moi, je préfère la mort; Grimaldi , qui, sc dégageant de ses liens, et après avoir inutilement cherché à s’échapper par la fuite, combattit vaillamment contre les soldats russes et napolitains qui le conduisaient au supplice, désarma deux soldats, et ne tomba au pouvoir de la troupe qu’après avoir été percé de coups. Le matelot qui avait été chargé de préparer le nœud fatal qui devait ôter la vie à l’amiral Garracciolo refusait en pleurant d’exécuter cet ordre cruel. Il est vraiment plaisant f lui dit l’amiral, que ce soit toi qui pleures quand c'est moi qui dois mourir.

•« Ainsi, dit Cuoco , tout ce que le royaume renfermait de bon, de grand, de savant et d’industrieux, périt misérablement contre la foi des traités, sous les yeux des Russes, sous les yeux des Anglais, auteurs, signataires et garants infidèles de ces traités. »

Page 3oi. 11 vaut mieux renoncer à toute justice que de faire de ceux qui doivent la rendre des instruments d’iniquité.

La cramte de l’invasion des principes de liberté avait porté la reine de Naples et son ministre Aeton à créer un tribunal extraordinaire sous le nom de junte d'état , pour juger les hommes accusés du crime nouveau de vouloir des lois et un gouvernement légal. Ce tribunal, dans sa courte durée, fit périr trois cents mal-

NOTES

heureux nue le peuple napolitain considéra toujours comme dinnocentes victimes sacrifiées aux terreurs du pouvoir, particulièrement le vertueux Emmanuel de Deo, à qui la vie fut offerte s’il voulait révéler ses complices, c’est-à-dire accuser ses amis; il préféra la mort à l'infamie.

* Au hout de quelques mois, une nouvelle junte , ou tribunal extra - « ordinaire , fut créée. On avait fait connaître quon avait besoin de

scélérats, dit l’historien Cuoco, et les scélérats accoururent en >• foule. La nation napolitaine sévit assiégée par un nombre infini « d'espions et de délateurs qui comptaient les pas, enregistraient

• les paroles, notaient la rougeur ou la pâleur du visage, obser-

- valent les larmes et les soupirs. On comptait parmi les membres « de ee tribunal un homme affreux nommé V an ni. La reine aimait « quon flattât ses terreurs, et Vanni lui avait dit souvent que le « royaume était plein de jacobins. Devenu juge, il voulut prouver « qu’il (l’avait pas calomnié ses malheureux compatriotes, et il fit •« arrêter un nombre immense de personnes comme prévenues de u jacobinisme. Ces prétendus jacobins furent entassés dans des « prisons étroites, humides, privées d’air et de lumière. Vanni « disait qu’il en fallait arrêter vingt mille. Cependant, au hout de « quatre années d’une déplorable agonie, il fallut les rendre à la h liberté, faute d'avoir pu trouver contre eux la moindre preuve de

• crime; car la plus légère suffisait à de tels juges pour prononcer » des condamnations capitales.

« Vanni , continue Cuoco, semblait toujours ramener ses regards « et sa pensée nu-dedans de lui-méinc, comme s’il eût craint de les « manifester au -dehors. Son visage, d’une couleur cendrée, portail « tous les signes qui décèlent les aines atroces. Son allure était « irrégulière; il marchait par sauts et par bonds à la manière du «i tigre : toutes ses actions tendaient à porter le trouble et la ter- « reur chez les autres, et tous ses sentiments et ses impressions se- « crêtes le remplissaient lui-même de trouble et de terreur. Il n'a «. jamais pu loger plus d'une année de suite dans In même maison. 4 et, semblable en cela aux tyrans d’Agrigente et au protecteur « Cromwell, il ne courbait presque jamais deux nuits de suite dans « la même chambre. Comme il savait qu’il méritait la mort, il se

croyait toujours au moment de la recevoir : destinée que la jus-

- ticc divine a rendue commune aux tyrans et aux agents de la « tyrannie.

NOTES

- Van ni , animé à la perte des peut» de bien par le» éloges et ic> « récompense» , ne mit plus de frein à ses poursuites : il accusa eu

■ masse tous les juges, et en particulier Chiriga , Terreri et Mazzo- « chi } président du conseil , trois personnages illustres par leur « savoir, leurs vertus, et dont rattachement à la personne du roi « était universellement reconnu. Si Vanni eût triomphé dans son «accusation, personne n’était plus en sûreté, foute garantie dis* « paraissait. Mais la coupe de ses iniquités était pleine, elle déborda, « et le sang dont il l'avait remplie retomba sur sa tête; il fut destitué « et banni de la capitale. On essaya cependant d'adoucir la rigueur « de cet exil, mais en vain : une sombre fureur s'empara de l’ame - ambitieuse de Vanni; scs terreurs et scs remords le portèrent h se u donner la mort, que, pour l’honneur du gouvernement et le res* •* pect de la justice, il eût dû recevoir d’une autre main, et avant « d’avoir immolé tant de victimes à sa propre ambition et aux ter* ** rcurs de la cour. Celte mort précéda de quelques jours Centrée * des Français dans le royaume de Naples. Ayant demandé à se « réfugier en Sicile avec la cour qu’il avait si atrocement servie,

■ une faveur si faible lui fut pourtant refusée. Il ne lui restait plus «* d'asile que la tombe, et il s'y précipita ; mais avant de se tuer il « écrivit ce billet :

« L’ingratitude d’une cour perfide, les justes craintes que m’inspire «l'ennemi terrible qui s’avance, l’impossibilité de me procurer un « asile, m’ont décidé à m'arracher une vie dont je ne puis plus sup- « porter les terreurs. Qu’on n’iniputo ma mort à personne, et puisse « mon exemple servir de leçon à tous les inquisiteurs d’état , à tous « les bomincs assez lâches, assez pervers pour se faire rîiistrumcnt « des vengeances du pouvoir. » ( CüOCO, Essai historique sur la révolution Je Naples. Deuxième édition. Milan, 1 8o(>. J . V. Inquisizione Ji itato. )

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