CHAPITRE PREMIER
Qu’cst-ce que la politique?
D’après la définition la plus universellement admise, la politique est l’art de gouverner les états.
Elle se divise en politique intérieure, par laquelle on entend la conduite du gouvernement à l’égard des citoyens; et en politique extérieure, ou conduite du gouvernement dans ses rapports avec les gouvernements étrangers.
Un grand poète a dit de la politique moderne quelle était fille de l’intérêt et de l'ambition, et mère de la sédition et delà révolte. En effet, le fanatisme lui-même a moins produit de maux que la politique: plusieurs religions ont été consolantes et douces, plusieurs sectes sont charitables et tolérantes. La politique a toujours été décevante et cruelle; presque tous ses projets ont eu pour but l’oppression ou la conquête ; son art consiste à surprendre par des alliances, par des traités, quelle
rompt ou quelle interprète au gré de l'intérêt et des passions qu’elle sert. Les vêpres siciliennes, les massacres d' Irlande , la Saint-Bartliélemy, la dépopulation de [Amérique , tous les grands crimes qui ont ensanglanté et désolé la terre, la politique les conseilla. Ce fut elle qui dit aux Espagnols : « Ces douze millions d’hommes que vous avez conquis, et que, de si loin, vous voulez tenir sous le joug, le briseront un jour; égorgez-lcs puisque vous ne pouvez en faire des esclaves; » et ils furent égorgés. La religion et l’avarice n’étaient que les auxiliaires de la politique dans ce massacre de tant de nations innocentes.
On parle depuis long-temps de politique supérieure, de combinaisons d’un ordre élevé, de raisons d’état , de coups d’état : toutes ces expressions sont identiques, toutes sc réduisent à ces mots, nécessité, injustice. La raison d'état est un voile grossier dout on couvre une grande infamie; le coup d’état est un voile sanglant qui couvre un grand crime. La ruse avilit la politique, comme l’hypocrisie dégrade la religion.
Les moralistes et les législateurs des peuples se sont trop souvent joués de leurs semblables. Les uns et les autres ont été tour-à-tour indulgents par bassesse et sévères par orgueil; ceux-là ont élevé si haut la vertu, que le plus sage a désespéré de l’atteindre ; ceux-ci ont tellement élargi, tellement
La morale appliquée a la politique. 7
aplani la route de l’arbitraire, que la voie la plus périlleuse est néanmoins devenue la plus commode, et que l’art de gouverner les hommes n’a plus été que l’art de les tromper et de les asservir.
Justinien a divisé son code en droit civil, droit politique, et droit des gens; je ne puis reconnaître qu’un seul code, celui de la morale. En vain , depuis le subtil Scott jusqu’aux disciples de Locke; depuis les commentateurs du code retrouvé à Ainalfi jusqu’aux plus dévoués défenseurs de l’autorité absolue ; en vain casuistes, publicistes, jurisconsultes, et philosophes se sont-ils amusés, à l’envi les uns des autres, à embrouiller la théorie de nos devoirs, à compliquer, altérer, obscurcir les notions primitives de la justice; je ne puis voir, dans leurs divisions arbitraires, dans le chaos de leurs formules, que les rayons oblitérés du principe central dont ils émanent.
L’histoire de presque tous les temps n’est qu’un tissu de violations de traités, de guerres injustes, de paix frauduleuses , d’atrocités politiques, et de lâches apologies. Chimistes empoisonneurs, les professeurs de droit public n’ont songé, pour la plupart, qu'à manipuler l’espèce humaine dans l’intérêt de la puissance. Le temps est venu de ramener aux seuls vrais principes la plus haute et la première des sciences , puisqu’elle a pour objet de fonder sur la morale le bonheur, la force, et l’indépendance des nations.
Préparés par une révolution de dix siècles qui a eu ses phases, ses repos, ses développements, et dont nous venons de voir, si ce n’est le dernier, du moins le plus terrible éclat, les hommes de l'Europe, et les Français sur-tout, sont prêts à reconnaître cette grande vérité, que la morale publique et la morale privée, que la politique et la philosophie, ont leur source commune et divine dans la morale, c’est-à-dire dans la conscience universelle.
Au nombre des maximes adoptées parles publicistes, il en est une plus particulièrement à leur usage, et qui leur sert à justifier tous les crimes politiques: selon eux, le salut (les rois, le salut des peuples est la loi suprême; comme si le salut des peuples et des rois pouvait se trouver ailleurs que dans le respect de la justice, où réside le salut de l’espece humaine. Us rendaient hommage à cette grande vérité, ces généreux citoyens d’Athènes qui refusaient d’entendre une proposition de Thémistocle qu’Aristide trouvait injuste, bien quelle parût utile aux Athéniens.
11 était plein de cette pensée conservatrice du genre humain, cet orateur de l’assemblée constituante qui s’écria: Périssent les colonies plutôt qu’un principe! Ce mot, alors plus calomnié qu’approfondi, exprimait avec énergie une vérité à laquelle tous les gouvernements de l’Europe se sont cm-
DF. LA POLITIQUE, pressés de rendre hommage en abolissant la traite des nègres; tous ont répété: Périsse le système colonial plutôt que de désavouer le principe éternel que nul homme ne peut être 1 esclave d'un autre homme, et que le commerce des noirs est un trafic infâme !