‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 La morale appliquée à la politiqueChapitre 73 sur 318 · IO · texte numérisé non relu

IO

naturelle de laquelle découlent toutes les autres. Bacon l’avait proclamée en deux mots dans son accroissement des sciences : Leges legtim sont (il y a des lois aux lois elles-mêmes). L’oracle de Bacon était trop profond , trop subtil , trop bref pour être compris: l’explication verbeuse qu’en donna Grotius ne le rendit pas beaucoup plus clair.

Puffendorff ne fit qu’appliquer au système incohérent du publiciste hollandais la netteté de son esprit et la concision de son style.

Pour plaire à une cour en danger, Hobbes ne crut pouvoir mieux faire que de représenter l'espèce humaine comme des troupes d’animaux malfaisants par instinct , qui ont besoin des chaînes de la tyrannie. Doit-on compter au rang des écrivains politiques celui qui dit à l’homme: Tu n'es qu’un animal féroce: te juste et l’injuste, le vice et la vertu, sont des chimères dont la volonté de tei chefs doit seule fixer les limites; le seul bonheur auquel tu puisses prétendre ne peut naître pour toi que de la soumission la plus aveugle aux ordres de tes maîtres ?

Je me tairai sur Machiavel aussi long-temps qu il me sera permis de croire que son Prince est la satire la plus sanglante et la plus amère de la tyrannie, et que l’auteur du Discours sur la première décade de Tite Live , a voulu , comme Sylla , ramener parmi les hommes le sentiment de la liberté, en les épouvantant du spectacle de l’arbitraire. Ce-

MAX1MIS IMMORALES

pondant, il faut le dire, Machiavel eut des élèves sur tous les trônes; Charles-Quiut portait par-tout son livre avec lui; on appelait le même ouvrage la bible de Catherine de Médieis; et ces hommes de pourpre et de sang, cardinaux, conseils, témoins, apologistes de la Saint-Barthélemy, ne juraient que par le Prince de Machiavel.

A l'époque où nous vivons, un publiciste anglais, M. ( îoitld Francis Leckie, dont je livre les coupables maximes à l'indignation publique, n’a pas craint de dire; « Morale et justice n'ont rien à faire «avec la politique; jamais on ne les vit siégera un « congrès ; ces vertus ne sont pas plus de mise dans «les intérêts des peuples que dans les questions de «physique, de chimie, et d’architecture. »

Cet Anglais révéle ainsi sans pudeur le mystère d'iniquité qu il nous expose sous le nom de système politique. Traiter les nations comme des matières à expérience, les diviser, les broyer, les pressurer, suivant qu’il convient aux préparations ministérielles, voilà ce qu’il appelle diplomatie; et en adoptant sa définition, vous auriez, en effet, tout aussi mauvaise grâce de réclamer les lois de la morale et de la justice en faveur d’une nation opprimée que si votre pitié niaise s’intéressait à l’oiseau expirant sous la machine pneumatique.

Qu’un disciple de Voltaire, de Rousseau, de Montesquieu, représente humblement à M. Gould

MAXIMES IMMORALES

lOJ

Leckie qu'il est assez peu raisonnable qu’une centaine d’bonnnes coiffés d’un diadème sur la surface de la terre, gouvernés, la plupart, par leurs ministres, par leurs flatteurs, ou par leurs maîtresses, ravagent le monde et répandent le sang humain à grands flots, le publiciste anglais ne manquera pas de lui répondre par la logique des antécédents, qui justifie en effet tous les crimes; il lui prouvera que les annales diplomatiques de l'Jîurope n’offrent qu'un éternel combat de ruses, de violences, de perfidies et d atrocités; que de tout temps les hommes, comptés par tète, out été tantôt exterminés par ceux qui se les disputaient, tantôt vendus, corps et hiens, au plusoffrant etdernier enchérisseur; il définira la diplomate telle que l’experience de dix-huit siècles nous la montre, lin chaos d’imposture et d’injustice; il lui montrera, sur la carte, tous ces pays conquis et reconquis cent fois; ceux-ci devenus l'apanage d'une altesse; ceux-là hypothéqués pour les frais d’une guerre que doivent payer ceux à qui on l’a faite; d’autres enfin que les princes sont convenus de prendre pour appoints dans tous les comptes qu’ils ont à régler ensemble.

LFVRE M.

De la inorale dans les liommes publics.

Page 1