CHAPITRE III
Ile la morale- ministérielle.
Si, des hauteurs où plane sa pensée, le moraliste abaisse ses regards sur ce monticule qu’on appelle Irène, au pied duquel s’alitent ces insectes brillants qu’on appelle courtisans et ministres, il n’aperçoit que des créatures dégradées par la servitude, la bassesse, ou la flatterie. Il faut toute la paresse de l’esprit humain, toute la puissance d’une habitude de quinze siècles, pour expliquer comment un si profond degré d avilissement, un oubli si complet de toute morale, ne frappe qu’un petit nombre d’esprits observateurs.
Malheureusement il en est des dépravations morales comme des difformités physiques; elles choquent à la première vue, elles repoussent les moins délicats; mais, à force de voir des objets hideux, ou s’y habitue, et on finit par s’apprivoiser même avec des monstres : L'accoutumance, comme dit Montaigne, vient à bout (le [antipathie la plus forteel la plus naturelle.
Cette puissance d’habitude explique pourquoi chacun s’éloigne avec horreur de l’assassin obscur teint du sang de sa victime, tandis qu'on accueille
I l6 DK LA MOHAI.K MIN1STÉH1ELLK.
avec tant d'empressement, avec tant de respect, l'assassin politique couvert du sang des nations; pourquoi le citoyen qui dresse des embûches à la bonne foi d’autrui perd toute confiance, toute considération parmi ses égaux , taudis que tel homme d’état, dont la vie entière n’est qu’une longue perfidie, qu’un tissu de fraude et de mensonge, marche fièrement entouré d’hommages , et voit sans cesse augmenter son crédit.
Qu’au milieu d’un cercle un homme se lève et dise : « Les convenances sociales sont faites pour les « autres; soumettez vos paroles aux lois de la dé- « cence, et vos actions aux régies de la morale, j’y «consens, je l’exige même. Pour moi, je n'aurai «d’autres règles que mes goûts, mes passions, ou « mon caprice ; je ne donnerai pour limite à ma vo- « lonté que les bornes de mes désirs. « De tels aveux, s’ils ne passaient pas pour l’effet subit d'une altération mentale, seraient qualifiés de grossière et cynique impudence; mais que, renfermant toutes ces déclarations en quelques mots, un homme détat monte sur le plus élevé des théâtres politiques, et s’écrie : « Oui, c’est l’arbitraire, tout l’arbitraire que «je demande en mon nom, au nom de quatre ou «cinq de mes amis, dans le seul intérêt de notre « autorité, contre l’intérêt et la sûreté d’une tren- « taine de millions d’hommes confiés à notre garde. » ITn pareil discours, en pareille circonstance, sur un