CHAPITRE III
De la morale clans les cabinets et dans les actes de la diplomatie.
Si l’alliance des mots morale et politique paraît avoir quelque chose d’étrange, d’incohérent, ce n’est point aux choses, c’est aux hommes qu’il faut demander compte de cette apparente contradiction.
La politique extérieure , telle que la raison la définit, telle que la morale l’avoue, a pour base la justice et la modération. Concilier à un peuple l’amitié de ses voisins, procurer des appuis à sa faiblesse , le défendre contre les prétentions de l’orgueil, contre les envahissements de la force, et, si jamais l’adresse peut être permise, ne l’employer qu'à maintenir des relations de bienveillance, à écarter des occasions de rupture entre des nations que la jalousie, l’ambition, et l’intérêt tendent sans cesse à diviser; tels doivent être le but et les moyens
1 11 est pénible d’avoir à dire que l’invasion de I*Espagnc a été la suite de cet acte de générosité.
I 48 DE LA MORALE
île cette branche de la politique que l’on a désignée
sous le nom de diplomatie.
La nature a varié les fruits de chaque climat; les arts, les sciences, les dispositions natives, ont jeté plus de variété encore dans les productions de l'industrie humaine. Les divers degrés de civilisation restreignent ou étendent les productions de l’industrie humaine. C’est dans cette combinaison des besoins des peuples, dans l’échange de ces besoins et des moyens de les satisfaire , dansles régies à établir pour opérer ces échanges, de manière à ce que l’intérêt de tous y soit conservé dans une proportion équitable, que doit consister uniquement l’art des négociations.
Mc voilà bien loin des opinions reçues, bien loin des sublimes combinaisons d’une politique transcendante, où la grandeur des vues cherche vainement à couvrir l’immoralité des principes et l’infamie des moyens : quelle pitié des idées si simples, si vraies, si naturelles ne doivent-elles pas inspirer à des hommes qui tiennent à honneur de 9e tenir le plus loin possible de la nature, de la vérité, et de la bonne foi ! Quelle distance entre cette politique, toute de bienveillance, de paix, et de philanthropie, et ces combinaisons profondes, ces calculs immenses, qui suspendent ou précipitent la chute des états et la ruine des nations !
lîn général, le langage de la politique des cabinets
DANS LES CABINETS
est équivoque; ses promesses n’ont rien de certain, ses démarches rien de positif : ses menaces mêmes sont ambiguës; et nous citerions la lettre de Tibère au sénat comme le chef-d’œuvre du genre, si la convention des généraux alliés sous les murs de Paris, en 1 8 1 5 , n’existait pas.
Souvent la politique affirme le mensonge, et nie la vérité avec une assurance égale; mais comme il est plus flatteur pour l’orgueil, et plus facile pour l’incapacité de commander que de persuader, elle jette son masque aussitôt que la force lui permet d’appuyer l’injustice.
Montesquieu , le premier, a fait cette remarque : « 11 y a long-temps, dit-il , que les princes chrétiens affranchirent tous les esclaves de leurs états, parceque le christianisme rend les hommes égaux; il est vrai que cet acte de religion leur était très utile; ils abaissaient par-là les seigneurs, de la puissance desquels ils retiraient le bas peuple; les princes, ajoute Montesquieu, ont ensuite fait des conquêtes dans des pays’où il leur était avantageux d'avoir des esclaves, et ils ont permis d’en acheter et d’en vendre, oubliant ainsi le principe religieux qui les touchait si fort. »
Autres temps, autres conventions de l'intérêt avec l’hypocrisie : de nos jours le gouvernement le plus égoïste devient tout-à-coup philanthrope, et stipule saintement l’abolition de la traite des noirs