CHAPITRE IV
Relations diplomatiques.
Le principe de toute loi civile est de couvrir d’une garantie égale les intérêts de la faiblesse et ceux de la puissance, l'humble chaumière du pauvre et le palais somptueux du riche : ce principe est tiré de la morale universelle; celui de la loi politique, émané de la même source, veut que les intérêts, que les droits des petits états ne soient pas moins sacrés, pas moins imprescriptibles que ceux des puissances du premier ordre.
Ce priucipc n’a pas été invoqué cil vain par le roi de Sardaigne, par quelques princes d’Allemagne et d’Italie; c’est. en son nom que Genève s’est constituée de nouveau en république, et que Saiut- Marin même a vu respecter sa frêle indépendance : mais la patrie des Doria et des Dandolo, la patrie des vainqueurs de Lépante, étaient aussi des états souverains, et cependant le jour de la restauration n’a pas lui pour eux: de quel nom me sera-t-il permis d’appeler cette violation du principe fondamental de toute société? J’interroge la politique : l'ambition, la baine, ou l'intrigue me répondent.
RELATIONS DIPLOMATIQUES
Les publicistes qui admettent que tout homme est ennemi né des autres hommes ont dil, pour être conséquents, établir que tout état est ennemi des autres états, et faire de ce principe la base d’uuc politique toujours agressive et toujours menaçante; mais qu’ils en aient conclu que cette politique haineuse devait au besoin s’aider de la perfidie et de la corruption, c’est pousser l’immoralité jusqu’au délire, et la bassesse jusqu’à l’infamie. Cependant ces maximes perverses se trouvent jusque dans les ouvrages d’écrivains tels que l’abbé Mably, où elles sont à peine désavouées.
Quand les sept Provinces-Unics prirent les armes pour se soustraire à la domination espagnole, la France, dit l’abbé Mably, devait les seconder de tout son pouvoir; car elle trouvait un grand avantage à entretenir une révolte qui devait occuper une grande partie des forces de la cour de Madrid. Oui , sans doute, si la France eût été libre, si les Provinces-Unies eussent été ses alliées, c’était pour elle non pas une occasion , mais un devoir, de les aider à briser leurs chaînes; mais dans la position respective des deux états, la coopération du gouvernement français au soulèvement de la Hollande était une injustice envers l’Espagne ; la morale ne transige pas, même avec la liberté. Un siècle ne s’était pas écoulé que la France avait porté la peine de sa politique : les Hollandais se montrèrent les plus
1 56 RELATIONS DIPLOMATIQUES
implacables ennemis de Louis XIV ; ils humilièrent sa vieillesse, et furent au moment de l’ensevelir sous les débris de son trône : ingratitude odieuse dont nous les avons vus à leur tour subir le long et juste châtiment.
Écoutez les professeurs de cette politique immorale; ils ont des maximes à l’usage des grandes puissances, d’autres qui ne conviennent qu’aux états du second ordre.
Ils vous diront qu’une puissance dominante peut se montrer généreuse envers une puissance inférieure, mais quelle doit consommer à tout prix la ruine d'un grand état contre lequel la fortune s’est une fois déclarée; que, dans la crainte d’une guerre à venir, elle peut rompre une paix présente; que, lorsqu’une grande nation ne peut accroître sa propre prospérité, son gouvernement a le droit de chercher à détruire celle des nations rivales.
Quant aux puissances du second ordre, d’autres régies leur sont prescrites; dans la guerre elles doivent, sans hésiter, venir au secours du plus fort, et vendre leur défection au parti contraire, aussitôt que celui-ci ressaisit l’avantage. Dans la paix, leur rôle doit être, suivant nos docteurs de la science, de n’avoir aucune alliance fixe, de donner des espérances à tous les partis , de flatter les passions de tous les princes, les intérêts de tous les ministres, de se conserver libres de toute entrave, de toute
RELATIONS DIPLOMATIQUES. I 57
alliance , afin détre toujours en mesure de se vendre le plus avantageusement possible.
Quelque différent survient-il entre votre ennemi et l'un de ses alliés , voilà le moment favorable pour débaucher celui-ci, non pas en parlant à sa raison, en invoquant les droits de l'humanité, en lui montrant l'injustice de la cause qu'il soutient , les dangers de la cause qu’il favorise; mais en caressant sa vanité, en excitant sa jalousie, en flattant son avarice, en corrompant sa fidélité: tels sont les principes de l’abbé Mably; Machiavel n’a rien enseigné de mieux, et pourtant Machiavel n’était point abbé. De là cette détestable hypocrisie qui déshonore le langage des hommes publics, et fait de la fraude, du mensonge, et du patjure, le trait caractéristique de la diplomatie européenne.