‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 La morale appliquée à la politiqueChapitre 94 sur 318 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Suite du même sujet. — Négociations, traités, garanties politiques.

Les Romains, qui ont conquis le monde, ne faisaient point la guerre sans la déclarer, sans en proclamer les motifs et le but; après la victoire, ils ne proposaient pas des conditions plus dures aux vaincus; après des revers, ils ne se montraient pas moins

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exigeants. Cette condoite pouvait être dictée par une profonde politique; mais elle avait aussi le caractère d’une honorable franchise : elle décelait deux vertus étrangères à l’esprit étroit et à l’aine dépravée de nos hommes detat; le courage dans le malheur et la modération dans la prospérité. Qu'il y a loin de ces déclarations des Romains à la déclaration de Francfort!... Mais j'abandonne brusquement un parallèle où nous aurions trop à rougir, et je me réfugie dans les doctrines générales, en laissant à chacun le soin et le choix des applications.

J’ai dit que les traités de paix qui ne sont pas fondés sur les lois éternelles de la morale, auxquels la justice n’a point présidé, que la sincérité n’a point souscrits, ne sont que des trêves fallacieuses, et n’opposent à l’ambition que d’impuissantes barrières.

Pour en assurer l’exécution , dit un grand publiciste, nos aïeux avaient imaginé d’en faire jurer à chaque contractant l’exécution rigoureuse sur les reliques des saints : mais les saints négligeant de punir les parjures, du moins dans ce monde, on eut recours à des princes étrangers pour garantir la paix, et la paix ne fut pas mieux garantie par la parole des princes que par les reliques des saints.

Il reste une dernière ressource, c’est de prendre, pour garantie des traités de paix et d’alliance, la

GARANTIES POLITIQUES. lOÿ

frauchise et la modération qui les auront dictés. Ce moyen n’est pas seulement le plus honnête, il est aussi le plus sûr : les fruits de l’arbre d’iniquité sont d’airain, ils tombent de haut, il n’est point de couronne qu’ils ne brisent, et tôt ou tard, dans leur chute, ils écraseront la tête de l’imprudent qui plantera cet arbre de la mort. Autant vaut essayer de la vertu ; c’est une grande innovation à introduire dans la diplomatie, j’en conviens; mais peutêtre est-il plus difficile que périlleux d’en tenter l’essai.

Admirables résultats de la diplomatie moderne ! lies soldats ont posé les armes, les cabinets restent en guerre; à des batailles sanglantes, auxquelles présidaient du moins l’honneur et le courage, ont succédé d'ignobles combats où la jalousie, la corruption, la ruse, se disputent la sueur des peuples, sèment de toutes parts les défiances, et préparent de nouvelles ruptures au moment où elles signent de solennelles alliances. Les aigles, les lions, les léopards se reposent de leur triomphes, et abandonnent l’empire aux loups et aux renards. Cette odieuse politique n’est pas nouvelle ; la foi punique fut déshonorée par les Romains ,mais la foi romaine était-elle plus sûre? Montesquieu, qui ne s’est peutêtre pas assez mis en garde contre les illusions de la gloire et de la puissance de ces Romains, dévastateurs de l’univers, après avoir compté la religion

l6ü NÉGOCIATIONS, TRAITÉS,

du serment au nombre des causes de leur grandeur, convient cependant que Home ne faisait jamais la jraix de bonne foi; quelle avait soin d’introduire dans tous ses traités des clauses insidieuses, et de nature à commencer la ruine de l’état qui les acceptait. Ces fiers Romains n'avaient pas honte de se faire une arme du sens équivoque des termes de leur langue: c’est ainsi qu’ils détruisirent Carthage, qu’ils s’étaient engagés à conserver par un traité authentique, en déclarant qu’ils avaient promis de conserver la cité et non pas la ville.

Depuis le champ disputé par les Ardéens et par les habitants d’Aricie, dont les Romains, appelés comme arbitres, s’emparèrent pour mettre les plaideurs d’accord, jusqu’aux trésors de Ptolomée, roi de Chypre, dont ils se firent héritiers de son vivant, tous leurs traités portent le même caractère, et pourraient figurer sans trop de désavantage dans les archives de la diplomatie moderne.

Sous le régne de Marc-Aurèle, les Sarinates, désespérant de vaincre les Romains, commandés par Cassius, envoyèrent demander la paix pour cent ans, mais sous la restriction mentale de la rompre deux années après. N’est-ce pas là le modèle de tous les traités de paix, qui se sont faits depuis au nom de la très sainte Trinité? Tous commencent par ces mots : Il y aura désormais et à perpétuité une paix inviolable, une union sincère, une amitié par-

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