‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Mélanges. Tome 2Chapitre 10 sur 67 · CINQUIÈME VISITE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME VISITE

Je traversais le Palais-Itoyal, m’acheminant vers la salle d'exposition des ouvra^jes de sculpture, lorsque je rencontrai Léonard qui s’y rendait comme moi -, il n’était pas encore dix heures , nous nous assîmes pour reprendre l’entretien de la veille.

> Je trouve, lui dis-jc, quelque chose de plus positif dans la sculpture que dans la peinture; on est moins seul avec une statue qu’avec un portrait; et l’imagination, en présence de Galalée, peut aller jusqu’à concevoir le délire de Pygmalion. Il n’y a pas de degré dans l’impossible ; pourquoi donc l’esprit se préte-t-il plus facilement à l’idée d'animer le marbre que la toile ? C’est que , dans le premier oas , le prodige est en quelque sorte commencé : déjà l’image est en relief; les formes sont réelles; pour achever de leur donner la vie, il ne manque plus qu’une étincelle du feu céleste. De ce que cet art est peut-être plus près de la nature , n’en doiton pas conclure qu’il offre , par cela même , moins de difficulté? pour moi je m’en tiens à la décision de cet aveugle de naissance à qui l’on présentait son portrait et son buste ; il tâta celui-ci et en apprécia

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très bien le travail et la ressemblance ; mais quand on l'assura que les mêmes traits, nuancés des couleurs que la nature leur donne, se trouvaient aussi sur ce carre de toile où sa main ne trouvait qu’une sui'façe plane, sans le moindre relief, il prononc^a, ce me semble judicieusement, qu'en supposant l’imitation également parfaite , l'art le plus difficile devait être celui où tout était prestige. *■

Cette question , que je me permets de décider sans égard aux autorités respectables qu’on peut m’opposer, sans répondre aux nombreuses objections qu^on peut m’adresser, me conduirait, pour peu que j’eusse un livre à faire sur ce sujet, à rechercher lequel de ces deux arts a précédé l’autre , et celui auquel les anciens attachaient un plus hanf. dqjré d’estime ; j’arriverais , je crois , à prouver que les temps héroïques où l’on place les Promélhée , les Dédale, les Pygmalion, auxquels on fait remonter l’origine delà sculpture, sont antérieurs aux siècles historiques où fiorissaient les premiers pein*tres dont il soit fait mention dans l’hi'stoire, les Gigès, les Enchir, les Burlaque, et que néanmoins la même célébrité s’attachait en Grèce aux noms des Lysippe, des Phidias, des Praxitèle, et à ceux des Zeuxis, des épelles et des Protogènes ; mais une pareille dissertation me ramènerait trop lentement à l’objet spécial qui nous occupe. Je me contenterai d’une seule obseivation générale qui trouve ici son

application particulièi'c : on a souvent répété que ces deux arts, lapeintui'e et la sculpture, ont une destinée à-peu-près semblable dans leur décadence et dans leurs progrès; l’époque actuelle^ me semble démentir en partie cette assertion : notre école de peinture est aujourd'hui , sans aucune eomparaison, la première de l’Europe ; mais je ne pense pas que nous puissions également nous prévaloir du nombre et de la supériorité de nos artistes, pour réclamer la pitééminence dans l’art de la sculpture. — Rien cependant n’est plus vrai , et pour vous en convaincre, examinez les bas-reliefs exécutés au Ijouvre depuis quelques années; et si li; préjugé ne vous aveugle pas, vous conviendrez que , sous beaucoup de rapports, le ciseau de Cartelier , de CbauHet , de Lemot, de I^paty et de Roland n’est point inférieur à celui de Jean^Goujon'. Comparez ces ouvrages avec la sculpture monumentale exécutée sous Louis XV, et vous serez forcé de reconnaître que nos statuaires actuels ne ressemblent pas plus à Lemoine (l’auteur du Tombeau du cardinal de F/eujj) que David, Gérard, Girodet, Gros et Guél'in ne ressemblent à Carle-Vanloo et à Boucher.

Eu bien compte en mal , tous les arts qui ont le dessin pour base suivent la même direetion , et la

* Depuis cette exposition de 1817 un jeune statuaire, M Bra, a pris un rang très distin^é parmi les maîtres de Tai t.

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forme d'une pièce d’orfèvrerie sera toujours plus pai^ faite au temps où l'on dessinera le mieux. Les artistes du même temps ont nécessairement de fréquents rapports entre eux ; ils discutent ensemble le système d'étude qu'ils adoptent , et si quelques uns obtiennent de la célébrité en suivant une voie particulière , tous veulent y entrer dans l'espoir d’obtenir le même succès.

Voyez si , au temps de la décadence des arts en Italie, le Bernini, qui passait pour le premiet statuaire de l'époque , ne drapait pas comme le Carie Maratte, et si le Boromini, dans son architecture, ne s’éloijjnait pas, dans le même sens, de la noble simplicité des formes adoptées par les anciens.

— Cependant, répondis'je, vous ne pouvez nier ^que nos premiers peintres ne soiet^ plus estimés dans l’étranger que nos statuaires. — Cela tient peut-être à ce que leurs tableaux y sont connus par la gravure ; au reste , je ne veux point établir de comparaison entre les individus , mais seulement entre les arts qui sont de même origine.

11 peut arriver sans doute qu’il y ait à certaines époques, dans un art plutôt que dans un autre, un homme d'un talent transcendant. $ous Louis XIV, le premier des artistes était sans contredit le Pujet. I^a nature n’est pas obligêo de produire dans une forêt, à côté d’un chêne d'une élévation prodigieuse, des sapins de la même hauteur; mais ne ju-

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gez jamais les hommes sur leur réputation contemporaiue, même à l'étranger; n’oubliez pas que le Dominicain eut de son temps bien moins de réputation que le Guide, et que notre Pujet fut réputé inférieur aux Coustou ; n'oubliez pas non plus qu'uit ministre des arts , comme on en a vu beaucoup en France, qui n’estimait que le mérite étranger, fit venir à grands frais le Bcrnini, pour faire à Vei'sailles une maavaisc statue équestre de Louis XIV , qu’on a été obligé de reléguer à l'extrémité de la pièce d’eâu des Suisses , sous le nom romain de Curtius.

Dix heures venaient de sonner, nous allâmes au Louvre , et la première figure qui attira notre attention fut YJjttx de M. Dupaty.

— Il est aisé de voir, lui dis-je, qu’en taillant soq. marbre l’auteur avait son Homère sous les yeux.

— On a dit de même que Phidias et Elupbranor apprirent du chantre d’Achille à représenter le maître des dieux , et l’un n’est pas plus vrai que l’autre; mais delà frappe l’imagination de ceux qui ^ ne sont pas initiés à la pratique des arts , bien plus * que si l’on disait que M. Dupaty , en étudiant son modèle, avait présent à sa pensée quelques uns des chefs-d’œuvre de l’art grec.

— Mais où les Grecs ont-ils pris leurs modèles de beauté? — Dans la nature : envoyez nos artistes dans l’Orient , dans les lienx où l’es|iéce humaine n'a pas

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dégénéré par des croisements de race continuels, ils y trouveront encore les) types du Jupiter, de l’ÀpoUon et de la énus.

— Vous pourriez bien avoir raison; j'ai vu de ces fl{pires-là sur les bords de l'indus et du Gange. Quoi qu'il eu soit, cette statue est pleine de chaleur et de mouvement; tout y respire l'inspiration poétique: qu'un amateur italien en fasse l'acquisition , qu'il la transporte à Naples, et que dans deux ou trois mille ans'* on la trouve sous les ruines de cette ville, j’entends d’ici ce qu’en diront les ^^scoDti de ce temps- là. — Il est plus piquant de se représenter à cette époque un descendant de l’auteur des Lettres sur fJlalie voyageant sur cette terre classique, et • contemplant cet Ajax de famille awc le meme en- {lioiisiasme que le président Dupaly éprouvait en présence de V Apollon pythien. Remarquez , je vous prie , que je ne compare pas les ouvrages , mais les époques. — Oui , sans doute , on calomnie le temps ; sa rouille a plus d’éclat que les plus brillants rayons de la gloire contemporaine. — Cette statue est d’un ‘très bel effet; c’est bien là l'idée qu’on se forme de ce terrible Loerkn qui ne respectait guère plus les dieux que les filles des rois , et que Pallas tua d’un coup de foudre pour venger l'honneur de Cassandre. Le mouvement du héros pour se cramponner au rocher où il se vante d’échapper au naufrage, malgré les dieux, est un ne peut plus pittoresque, et

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l'espèce d'exaf^ération qu'on peut y trouver 'est justiHée par la nature de la situation , et par le caractère du personnage. Le seul. défaut que je trouve à cette %ure passe pour une beauté dans notre école moderne ; l'étude anatomique s'y fait trop sentir ; les èôtes et les muscles- qui s'y attachent sont trop également prononcés, trop symétriques. Défions^' nous de la pédanterie , même dans les arts ; elle y est plus que par-tout ailleurs ennemie de la grâce et du naturel.

— üans cette figure de Narcisse, M. Beauvallet a mis plus de soin que d'élégance; cette statue est correcte , mais froide ; on n’y remarque ni défaut capital ni beauté saillante. — Le peu d'effet qu'elle pçnduit tient sur-tout à la pose ; une statue assise manque presque toujours de mouvement et de vie; . la sculpture a sur la peinture l’avantage du relief des formes ; l’artiste s’en prive en partie en ne disposant pas sa figure^ de manière à l’isoler, autant que possible, du bloc de pierre dont il l’a tirée.

M. Le Gendre-Ilérat a traité le même #ujet; son Narcisse n’est peut-être pas exécuté avec la même finesse que celui de M. Beauvallet, mais la tête est d’une expression pleine de charme et de mélancolie. ,

— Le domaine de la peinture est bien plu# vaste que celui de la sculpture; l’une retrace tout ce qui est visible, l’autre est limitée à ce qui est palpable :

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l’ane peut mèttre en scène unearmée entière , l’antre ne peut {Grouper que deux cru , tout au plus , trois personnages ; ce qui réduit beaucoup les sujets historiques , ou même mythologiques , dont limitation peut convenir à la sculp||[|p (je ne parle pas des basreliefs, qui sont de véritables tableaux en pî(|^), T/action de l’esclave Jndroclès^jl^SÊtim dans le cirque par le lion contre lequel il doit condrattre , s’offre d’clle-méme au ciseau du sculpteur , et M. Galderary s’en est emparé fort habilement. On distinjgue-sur la figure d' Androclès la triple expression dn courage, de la terreur et de la surprise — Ce morceau est bien composé; l’ensemble en est imposant, mais plusieurs détails donnent prise à la critique. Est-ce à la main d’un athlète ou d'une femme qu’oppartiennent ces doigts effilés et relevés par le bout? Les doigts des mains sont efféminés , ceux des pieds sont difformes , pliés , pressés les uns contre les autres. On dirait du pied d’un petit-maitrp du dernier siècle , emprisonné depuis vingt ans dans un soulier pointu: Ce n’est point la nature, ce sont les cordonniers qui font ces pieds-là , et il ne faut ni les sculpter ni les peindre.

— La jolie chose que cet Amour de Chaudet !

quello composition gracieuse! quelle exécution légère ! £ette jolie statue est l’ouvrage du seul rival de Canova pour le charme et la grâce, et de son

maître pour la pureté ÿu dessio; M. Cartelier s'est montra digne d’assocîer son ciseau à celui du célébra sculpteur dont tes arts, après plusieurs années, déplorent epcore la perte : cet Amour a été terminé sous sa direction.

— Dans un assez grand nombre de portraits exposés par M. Desennc, je n’ai distingué que le buste du célébré Lagrange, où l'on trouve, avec la ressemblance, quelque idée du caractèae du modèle. — Dans la statue du général Colbert, le néme artiste a lutté sans le moindre succès contre le désavantage du costume moderne. Celui du siècle de Ix>uis XIV, un peu plus^ pittoresque qup le nôtre, est encore moins favorable à la sculpture, qui n’a décidément que le choix entre le nu et les draperies à l’antique.

En tenant compte à M. Duparquier de cet obstacle du costume, auquel il a cru devoq; s’asservir, on sera satisfait de sa statue de Duguay-Trouin ; la tête a de l’expression , et la pose , sans recherche et sans affectation , a tout le mouvement nécessaire^

Je n’en dirai -pas autant du Sully de M. E...; sa poitrine gonflée le fait rassembiler au Therme égyptien , encore que l'agencement du manteau soit large et pittoresque ; cette attitude d’un héros appuyé sur son épée n'est -pas celle qui convenait le mieux au iage UMai$ti;e ami d’Henri IV ; je l’ai^is mieux

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aimé nettoyant le tapis oq déchirant la promesse de mariage que son maître avait faite à la marquise de Verneuil.

— Que dites-vous de cette Hébé? — Que s’il suffisait pour animer cette statue d'en être idolâtre, o6us aurions vu se renouveler le miracle de Pygmalibn. Sans partager le délire de quelques amis de l’auteur, on convient assez généralement quecette figure S Hébé est agréable, que les contours en sont purs et gracieux, et pétris d'une main délicate; mais pour qui l'examine dans son ensemble, il devient évident que la partie supérieure de cette statue appartient à un corps, et le bas à un autre; la tête et le buste sont, à l’égard du reste, d’une petitesse démesurée. Le buste de Talma, que l’on doit au ciseau du même artiste, est peut-être le meilleur portrait qui ait été fait de ce grand tragédien.

De toutes les statues destinées à la décoration du pont Louis X\7 , la plus belle à mon avis est celle du bailli de Suffren : on n’imagine pas un plus beau caractère de tête, et une expression plus vraie. — 11 est fâcheux qu’on ne voie que cela du corps ; tout le reste est enseveli, sous les vêtements; cependant on doit savoir gré à M. liC Sueur de l’arLavec lequel il a modifié, dans cette statue, le costume ingrat » *

* Expression dont Sully sc serrait , en parlant 4u travail par quel il commençait la journée à quatre heures du matin.

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qu'il avait à rendre : le manteau est jeté fort habilement ; j'aurais seulement voulu que les plis en fussent plus larges et moins uniformes.

Puisque M. Malle nous avertit que son bas-relief représentant fa Peinture doit être exécuté en marbre pour la fontaine de la place de la Bastille , où je ne vois pas trop ce que la Peinture peut avoir à faire , je l'engagerai à donner plus de relief à ses figures, à condition qu’il^inc promettra de mettre plus de correctiou.dans son dessin.

>/. La reine Marie-Antoinelle à genoux devant un prie-Dieu est un morceau distingue par le choix du sujet, et même, en quelques parties, par une exécution précieuse ; entre autres défauts , la tête me semble tournée d’une manière peu naturelle.

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