PREMIÈRE VISITE
C’est une belle chose qiie les descentes de croix , que les ascensions , que les saintes femmes au Calvaire , que les martyrés de toute espèce ; niais enfin cela a été fait cent fois par les grands maîtres de l’art: les Michel-Ange, les Raphaël, les Titien, les Guide, les Carrache, les Rubens, les Poussin, ont épuisé ces adorables sujets; ceux de leurs successeurs qui ont essayé et qui essaient encore de les traiter f après eux ne me semblent ni moins présomptueux ni moins ridicules, si j’ose le dire, que le seraient des poètes dramatiques qui s’aviseraient de refaire Al/ialie, Polyeucle, Mahomet ou la Tartufe.
Est-il nécessaire de multiplier ces sublimes images pour en orner nos temples? Que nos jeunes peintres n’aient pas honte de suivre l’exemple des Vandick, des Tintoret, en commençant par copier les chefs-d’œuvre des maîtres, et qu’ils songent qu’une bonne copie de la Transfiguration, àafiaint- Jérôme, fera plus pour leur réputation que vingt pastiches , prétendus originaux , où l’on ne ntmar-
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cpie le plus souvent que les risibles efforts d'un talent novice, semblable à la chétive pécdre du grand fabuliste, qui s'enfle si bien qu’elle finit par crever.
M. Giroux me semble, à cet égard, avoii; eu la afcule idée raisonnable ; il a établi , dans la rue du Coq , une manufacture de tableaux d'église ; je la recommande à tous les marguilliers du royaume, avec d’autant plus de confiance, que, sans avoir l’honneur d’être marguillier moi-même, j’ai cependant eu l’occasion d’en apprécier les avantages.
Depuis dix anS, j'allais passer la belle saison dans un Village de la Basse-Normandie, et tous les dimanches, après la messe ( où j’assistais aussi régulièrement que les coryphées du Conservateur), le curé du lieu me faisait remarquer, avec des regrets toujours nouveaux, la nudité de son maîtreautel que l'on avait dépouillé, pendant la révolution, de l’image de Saint^Iicbel <pi le décorait.
J’ai toujours eu beaucoup de vénération pour cet archange guerroyant^ et j’éta^tfur-tout très sensible à la plainte de ce bon curé qui ne prêchait que les jours de pluie: sans Ini rien dire de la surprise que je lui ménageais pour l’année suivante, je fis prendre bien exactement la mesure du cadre où figurait jadis le vainqueur de Satan; et, de retour à Paris^ je commandai chez M. Giiq^tllp grand Saint-Michel qui me fut délivré deux mois après. Pour la modique somme de cinquante écus je me
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trouvais ainsi possesseur de copie d’un chefd’œuvre de Raphaël, laquelle passe encore pour un original dans toute laBasse-Normandie. Le saint fut inauguré dans sa chapelle à la grande satisfaction des habitants et du curé,' qui poussa la reconnaissance jusqu’à me recommander au prône, avantage que n’ont peut-être jamais eu les pères de la Quotidienne, qui se croient meilleurs catlioliques que moi , mais qui ne sont certainement pas aussi bons* chrétiens. Ce court avant-propos ne paraîtra déplacé qu’à ceux qui n’ont pas vu, ou qui n’ont p^s encore entendu parler de l’exposition dont je*me sois chargé de leur rendre compte.
Je suis du nombre de ceUx qui n’aiment point les tableaux de plafond , où les objets renversés ne se présentent jamais qu’en raccourci , et où toute illusion est détruite par le seul fait de l’attitude qu’il faut prendre pour les examiner; aussi n’ai-je fait, en passant , qu’une seule observation sur les deux nouveaux plafonds du grand escalier, l’un peint par M. Abel Pujol, et l’autre par M. Meynicr.
Dans le premier, dont le sujet est la Renaissance des arts, j’avais cru remarquer que la figure allégorique représentant la Gravure tenait à la main une planche du Serment des Horaces; et je savais gré à M. Abèl «Pujol de cet hommage publiquement rendu, dans un tableau de commande, au premier des peintres français, dont la patrie de Rubens a
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si hpuorableioeut accueilli l’cxiL Je blùjuais toutefois M. Ihijol de n’avoir pas poussé le courage jusqp’à faire nieutiou de ce détail iuiportaut dans ^ livret où chaque artiste est admis à donner nue explication sommaire des morceaux qu'il expose; quelqu’un à qui je communiquais cette réllexion me fit lire, à la fin du livret, au seul erratum qui s’y trouve, les mots suivants en caractères, imperceptibles: » Page 5,‘à la suite du second alinéa du sujet « des plafonds, ajoutez: on remarque sous le bras « de cette dernièjjc (la Gravure) une planche repré- « sentant le tableau des IIouaces, premier chef- « d’œuvre qui ait ramené l'école française à la pureté « du goût antique. » J’ai conclu de là que le peintre avait fait sou devoir en trouvant le moyen de rappeler le chef de l’école française, et que le courtisan avait fait sou métier en évitant avec beaucoup d’adresse de nommer un illustre proscrit.
Je suis entré au Salon à dix beures, avec la foule; je me laisse un niofnent entraîner par elle de salle en salle, et je me livre aux réflexions vagues que font naître dans mon esprit la variété des objets sur lesquels se promènent mes yeux, sans s’arrêter précisément sur aucun.
Si quelqu’un prétendait, comme autrefois, fixer l’époque où nous vivons, à la seule inspection des tableaux de cette exposition, tous les siècles, excepté le nôtre, se présenteraient successivement à Mci.akces, t II. 6
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sa pensée; après avoir fait le signe de croix ^ comme on l'a dit, à la vue de tant de crucifix, de tant de ^adoncs, il ne tiendrait qu’à lui de se croire au saint temps des martyrs , des couvents et des capu> cins. En parcourant la galerie, où tant d'uniformes qu’aucun gouvernement n’a jamais reconnus, où tant de sabres teints du sang français viendraient frapper ses regards, il se croirait nécessairement transporté aux jours déplorables de la ligue; puis, en cbangeant de côté, et ne voyant plus que des preux armés de toutes pièces, que des troubadours aux genoux de leurs dames, que des donjons et des tourelles, il réaliserait dans sa pensée le rêve gothique de M. de Montlosier, et jurerait ses grands dieux que nous sommes revenus au siècle d’or de la chevalerie.
Ijcs saints, les moines, la puissance, la richesse, tous ont trouvé des peintres, à cette exposition, excepté la patrie. C’est en vain qu’on y chercherait un grand monument élevé à la gloire nationale. Pour la première fois, depuis vingt-cinq ans, elle a trouvé nos artistes sans pinceaux et sans souvenirs.
A l'exception de trois tableaux , toutes les grandes compositions ne présentent que des sujets religieux, destinés à des églises, et commandés, dit-on , par M. le ministre de l'intérieur; en faisant cette œuvre méritoire, son excellence n'a pas réfléchi que nos églises gothiques, privées de lumière, et par consé-