‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Mélanges. Tome 2Chapitre 15 sur 67 · QUATRIÈME VISITE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME VISITE

Pour suivre la vieille et juste comparaison qu’Horacc établit entre la peinture et la poésie, je dirai que le paysage (à prendre ce mot dans sou acception vulgaire) est à l’im de ces arts ce que le poème descriptif est à l’autre. Tous deux ont pour objet principal et trop souvent unique, rimitation de la nature inanimée; aussi tel peintre ou tel poêle pense-t-il avoir atteint la perfection , quand on a dit de son ouvrage: « cela ressemble beaucoup à des arbres, à des eaux, à des rochers. » Si l’on admet que cette partie de l’art, comme ils l'entendent, constitue un véritable genre, il faudra convenir que

Tous les genres sont bons, excepté celui-là.

Mais on n’en sera pas réduit à cet aveu , du moins pour le paysage, si l’on renferme dans ses limites toute l’étendue de son domaine.

Ce bocage est délicieux ; un ruisseau limpide y serpente à travers les fleurs ; la lumière et le zéphyr semblent se jouer dans le feuillage; j’applaudis un moment à cette muette imitation dont mes yeux vont se détourner, lorsque j’aperçois, à l’ombre de

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ces bois , un groupe de villageois dansant au son du chalunicau ; leur joie à laquelle je m’associe, s’augmente de l’aspect charmant des lieux où elle éclate; mais , si le peintre déployant tontes les ressources de son génie, me montre, dans un coin de son tableau, une jeune bergère et son amant , séparés de la foule, et découvrant la pierre d’un tombeau où je lis ces mots : Et moi aussi, je fus pasteur en Arcadie; cette belle composition s’empare à-la-fois de toutes mes facultés : l’esprit et le cœur émus de ce contraste mélancolique de l’amour et de la destruction, des vains éclats de la joie et du silence éloquent de la tombe, je m’abandonne à la douce rêverie qui s’est emparée des deux jeunes amants.

Cet artiste , me dites-vous , est habile à saisir et à fixer sur la toile les phénomènes de la nature ; il a su peindre , sous un ciel' chargé des plus épaisses vapeurs, le débordement des eaux, près de submerger la cime la plus élevée des montagnes : je regarde de loin ; quelle monotonie de couleurs , quelle absence d’effet et de lumière! nulle opposition; tous les objets se perdent , se confondent dans le brouillard humide dont ce tableau semble couvert; je m’approche avec indifférence; je regarde et je crois entendre les gémissements de quelques malheureux qui se débattent sur l’abîme prêt à les engloutir : quelle est cette femme échevelée sur la pointe d’un roc que les eaux n’atteignent pas encore? c’est une

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mère, elle s’efforce de saisir son enfant que son epoux dispute à la rage des flots; je nrarrête, je n'ai plus assez de temps, assez d’yeux, assez d’admiration. C’est le DÉLUGE DU POUSSIN !

J’ai exprimé toute ma pensée ; pour s’élever à la dignité d’un genre, le paysage doit être historique; les personnages peuvent n’y être qu’accessoires ; mais cet accessoire est indispensable ; sans cela point d’action’, poiut d’intérêt. Considéré sous ce point de vue, le paysage se rapproche de ce qu’on appelle le genre, et doit prétendre aux mêmes honneurs. Ce n’est pas seulement en partant de l'idée que je me suis faite du véritable paysage, que je place en première ligne le tableau de l’attaque tfun convoi près Salinas; ce n’est pas non plus par égard pour l’empressement extraordinaire dont il est l’objet : en fait d’art, la foule ne fait i*ien à l’affaire; mais, ù ne considérer le tableau du général I.e Jeune, que comme une simple étude de la nature, je ne vois à cette exposition qu’un très petit nombre d’ouvrages du même genre qui puissent lui être comparés pour la vérité de l'imitation locale , la correction du dessin et l’harmonieuse distribution de la lumière : tout serait dit en fait d’éloge , si l’auteur s’était contenté de peindre un site agreste , où se voient quelques anciens châteaux des Maures , ruinés par le Cid ; mais la beauté de la décoration n’est là que ce quelle doit être, un moyen d’ajouter à l’intérêt de l’action.

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Un convoi sorti de Madrid le 2.5 mai 1812, ramenait en France des prisonniers anjjlais, de.s blessés, des dames espagnoles et fran(;aises, des officiers de différents corps qui avaient l’ordre de rejoindre d’antres armées; quand fout-à-coup, des bandes de guérillas, sous la conduite du général Mina, sortent d’une embuscade et fondent sur le convoi; dans cette épouvantable mêlée, il s’agissait de mettre de l’ordre dans la confusion , de détacher les groupes sans les séparer de l’ensemble, et de faire ressortir du fond du sujet même les scènes héroïques et touchantes dont il se compose : c’est où excelle le talent du général Le Jeune, et le tableau que j’examine est je crois la meilleure preuve qu’il en ait encore donnée.

« Ces soldats blessés s’entraidant des membres qui leur restent , et faisant aux femmes un rempart de leurs corps; la marquise de la Manca, présentant sa poitrine aux balles de l’ennemi pour en garantir ses filles , tandis qu’un officier avec une jambe de bois se dévoue pour les sauver ; la vivandière Catherine, le sabre au poing, s'élançant sur l’ennemi prêt à frapper son mari hors de combat ; le petit tambour Jules servant de guide à son père aveugle et s’emparant de son épée pour le défendre ; M. Deslandes , secrétaire du roi , tombant sans vie dans les bras de sa femme; » toutes ces circonstances, liées avec beaucoup d'art, sont développées dans une

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mesure si juste, qu’aucune ne s’empare exclusivement de l’atleution du sj)cctatcur. M. le fjénéral Le Jeune ii’a pas oublié, dans un sujet national, une action qui honore les prisonniei-s anglais ; les guérillas leur offrent des armes et les invitent à combattre contre nous , les Anglais refusent , et s’armant au contraire des fusils de nos malades, ils s’en servent pour notre défense et rentrent en France avec le convoi; cette action est noble et généreuse; les Anglais étaient dignes de suivre , dans ce cas , l’exemple que nous leur avons souvent donné, mais peut-être n’appartenait-il qu’à un peintre français de consacrer, dans un monument public, un trait aussi honorable pour le caractère de notre éternel ennemi.

Je ne m’arrête pas à quelques critiques de détail que j’ai entendu faire de ce tableau; la couleur est peut-être un peu crue, le terrain trop évidemment disposé pour y mettre les groupes à l’effet, les figures trop nombreuses, trop finies pour le point de perspective où elles se trouvent ; peut-être les ombres portées n’y sont-elles pas toujours la conséquence naturelle de la position des objets : ces remarques ont etc faites en ma présence, mais je n’en ai pas senti la justesse, et , bon ou mauvais, c’est mon jugement que je donne.

Le paysarje historique de M. M'^atelet est inférieur, pour l’cxécuiiou, à son paysarje romantique, exé-

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cuté d après des éludes faites dans les rostjes; c’est le tableau capital de ce peintre , et , seul , il sulfirait pour placer son auteur au rauf; des premiers maîtres des écoles étrangères; mais ee n’est après tout, qu’une belle et vaste solitude, où je cherche en vain quelqu’un à qui parler. Dans l’autre, grâce à M. Ilyppolite Le Comte, je trouve Henri If'' et le capitaine Michaud. I.a fijjure du roi est pleine de force et d’énergie; ses traits expriment bien ce courage généreux qui savait écarter le péril sans jamais sacrifier à de simples soupçons. Environné d’as.sassins, les uns formés à l'école des jésuites, les autres instruits à la cour d’Espagne, et même à la sienne , Henri dédaignait les précautions outrageantes et toujours inutiles; il ne souffrit pas qu’on inventât des complots pour le débarrasser de ses ennemis , et il aima mieu.\ ignorer ceux qui se tramaient contre lui, que de risquer de faire périr des innocents; on n’a pas toujours été aussi scrupuleux.

Ce groupe est bien eu scène , et les figures sont d’une correction suffisante. Ee paysage est digne du pinceau de M. Watelet ; on y remarque de b.:aux effets de lumière et de perspective; mais je n’ai pu m’expliquer comment un ruisseau coulant sur un terrain peu incliné, et sur un fonds bien uni, se trouve couvert de vagues écumantes, lorsque le feuillage n’est pas même agité. l’angloss assure qu'il

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u'y a pas d’effet sans cause : s’il a raison, M. Watclet a tort.

Me voici transporté dans une autre forêt, sous un ciel orageux qui répand ses ombres dans l’air et sur la terre. Les nuages, les arbres, les rochers, offrent peu de matière à la critique; mais il n’en est pas ainsi de la machine d’opéra sur laquelle .lu- Bon arrive pour présider à l’hymen iVEnëe el de Didon, qui va s’improviser dans la grotte où ils cherchent un refuge. Celte machine, tout informe qu’elle est, n’est cependant pas un hors-d’œuvre; sans elle , comment aurais-je reconnu la belle reine de Carthage, dans cette femme courte, épai.sse et cam.ardc, emmaillottée de mousseline; et le his de Vénus, dans ce gros garçon coiffé d’un bonnet phrygien, et si lourdement embarrassé dans son manteau ?

Ce temple est bien celui des Euménides ; je le reconnais au bois sacré qui l’entoure , et à la cruauté des prêtres qui l'habitent : ils repoussent un suppliant ; c’est CEdipe. La tendre Antigone les invoque en vain; ces ministres de baine et de vengeance sont insensibles à ses larmes. Le temple, d’architecture pesante , le bois de cyprès , le ciel , voilé d’épais nuages, les aspérités du site, tout, dans ce tableau de M. Raymond , est empreint de la couleur antique et sombre du sujet; mais j’ai remarqué, dans

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