PYGMALION ET GAL.ATÈE
l’yjjinalion , célèbre statuaire de l’ile de Chypre , avait formé d’un bloc d’albâtre une femme si belle, du moins à scs yeux, qu’il en devint éperdument épris : ce n’est pas là que commence le prodige ; de tout temps on a vu des artistes amoureux de leur ouvrage. Pygmalion passa de l’excès de la vanité à l’ivresse du plus violent amour; depuis un an il se consumait près de ce marbre adoré ,
S’enivrant à longs traits
üti plaisir d’admirer les charmes qu’il a faits
Une nuit qu’il veillait dans le sanctuaire où il avait placé son idole , il invoque Vénus : « L’ordre de la « nature est troublé, s’écrie-t-il; deux êtres manquent « à la plénitude des choses ! » Il supplie la déesse de leur partager l’ardeur dévorante qui consume l’un sans animer l’autre Sa prière est entendue;
' Méiamorph. f traduction de Saint-Ange.
* J.-J. Rousseau, Pygmalion , scène lyrique.
le miracle s’opère ; le marbre s’assouplit , se colore; Galalée se meut, respire, elle est vivante. Pygmalion la voit et s’arrête immobile; il hésite, il ne jouit qu’en tremblant d’un bonheur qu’il prend encore pour le prestige d’un amour forcené.
C’est ce moment de crainte et d’extase qu’a judicieusement choisi M. Girodet, dans un tableau sur lequel je m’expliquerai avec la même franchise , avec la meme impartialité que s’il n’eût point été couronné par les amis et les élèves de l’auteur; que s’il n’eût point été l’objet d’nn chœur de louanges, d’nn concert d’adulations, dont on pourrait accuser la malveillance, si l’esprit de parti n’en avait donné le signal.
Galatée est belle; ses formes sont élégantes, sveltes, sans être grêles; sa figure est noble, d’un beau caractère. Je ne sais si le sentiment de la pudeur est le premier qu’elle devait exprimer; mais cette pensée rendue avec esprit est encore un heureux artifice, puisqu’elle a permis au peintre d’éluder, sans invraisemblance, la plus grande difficulté de son sujet , l’expression du regard. Comment , en effet , rendre le vague des idées , le conflit des sensations que doit éprouver un être dont les organes reçoivent à-la-fois tout leur développement, et qui naît tout entier à la vie , au sentiment, et à la pensée? Cet obstacle était insurmontable: M. Girodët n’a point cherché à le vaincre ; c’est connaître les bornes
llEAt’X-AUTS.
de l’ai’t, c’est faire preuve de force que de s’arrêter à temps.
I.es admirateurs exclusifs se sont récriés outre mesure sur cette animation graduée, sur ce développement de chaleur et de vie , dont on peut suivre les progrès sur le marbre qui palpite : sans doute ce travail atteste un pinceau habile, mais personne mieux que M. Girodet ne peut savoir avec quelle aisance le talent se joue d’une pareille difficulté.
Si je jne représente l’effroi, les transports d’admiration , de surprise et de reconnoissance que doit exciter dans l’ame de Pygmalion le prodige qui s’opère à ses yeux , je ne puis être entièrement satisfait de l’expression quelc peintre a donnée à cette figure : j’y vois de l’étonnement, mais j’y cherche en vain cette exaltation, ce bouleversement d’idées que la situation commande : Pygmalion approche ; sou premier mouvement devait être de reculer. Me dira-t-on que e’est l’instant qui suit que le peintre a voulu saisir, et qu’il a suffisamment indiqué par le geste que fait Pygmalion pour s’assurer de son bonheur? Le défaut d’enthousiasme est alors plus sensible: Galatée respire, son amant n’en doute plus; dès-lors ce n’est pas un doigt timide qu’appelle son sein palpitant.
Pygmalion est bien frais, bien rose, bien jeune, poui'un artiste déjà célèbre par ses chefs-d’œuvre.
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pour un amant dévoré d'une passion d'autant plus violente qu’elle est plus insensée. Il en est de l'amour comme de l'envie et de l'ambition , il flétrit les traits, il macère le corps de l’être dont il s’empare; quelque chose de plus sombre, de plus souffrant, de plus mélancolique, donnerait à cette tête le caractère qui lui est propre, et, en y réflécliissant davantage, M. Girodet en eût trouvé le type dans sa féconde imagination.
.le n’aurais voulu que deux figures dans cette composition; ce miracle de l’Amour avait-il besoin de sa présence? Quand un portrait est ressemblant, on n’écrit pas au bas le nom du modèle. Peut-être cette troisième figure était-elle nécessaire à l’ageneement du groupe principal ; mais, en riutroduisant dans celte composition, pourquoi raccourcir, pourquoi presser entre Pygmalion et Galatce cet Amour privé du jeu de ses ailes, et dont la position manque à-la-fois de grâce et de naturel? Rien de plus joli que sa figure ; mais la ruse et l’espièglerie que tous ses traits respirent ne sont pas l’expression juste du sentiment qui devrait l'animer; c’est la joie d’un triomphe et l’orgueil de la puissance que je voudrais y lire.
Le lieu de la scène n'est pas suffisamment indiqué, et je ne devine pas quel motif a pu déterminer M. Girodet à éloigner des yeux du spectateur
IlE AUX- AUTS.
tout ce qui pouvait lui appreuclro que cet amant est un sculpteur, et que la statue qui s’auime est l’ouvrage de ses mains.
La réputation de M. Girodet , comme dessinateur, est si justement acquise, que ce sont des doutes et non des observations critiques que je me permettrai, en considérant sous ce rapport quelques parties de son tableau.
La main gauche de Pygmalion ne paraît-elle pas détachée de son bras, et appartenir par le ton et la distance à un autre personnage? Son bras droit, et le bras gauche de Galatée ne forment -ils pas les mêmes angles , et n’offrent-ils pas une pose absolument semblable? Le sein gauche de Galatée n’estil pas un peu plus élevé que le sein droit, et les mains, calquées sur celles de la Vénus do Médiois, ne sentent-elles pas un peu l’empâtement du moule? Peut-on s’e.xpliquer naturellement l’attitude de Pygnialiou , dont on voit les épaules de face et le visage de profil? Enfin, retrouve-t-on les formes de la figure sous le manteau guindé qui l’enveloppe?
C’est au prestige de la couleur que ce tableau doit l’effet magique qu’il produit, et que l’on admire avant de s’en rendre compte. Ce corps si blanc de Galatée qui se détache inerveilicusement sur un fond d’une éclatante blancheur; cette lumière éblouissante et tempérée par la fumée des parfums qui colore les objets dont clic nuance et varie les
Digilized by Gçogl
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teintes , sont les résultats des plus heureuses et des plus savantes combinaisons. Je ne trouve à redire dans cette partie que le ton de couieur fdiencée du Pyf^malion : on croirait qu’il est peint sur porcelaine. Quant aux accessoires, aux bas-reliefs figurés sur le piédestal de la statue, tout y respire l'élégance, le goût et les études de l'antique , dont on sait que M. Girodet est plein , et qui distinguent son beau talent parmi les maîtres de notre école qui marchent ses égaux.
Ce tableau , qui renferme des beautés de premier ordre, a cela de particulier, que les défauts mêmes dont il abonde ne peuvent appartenir qu’à un talent supérieur, et qu’ils sont le fruit du calcul et dutravail le plus opiniâtre. Ti’autcur a voulu forcer son génie qui l’appelle à un genre plus sévère, et l’on s’aperçoit trop des efforts qu’il fait pour le vaincre.