‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Mélanges. Tome 2Chapitre 26 sur 67 · LES DEUX TABLEAUX · texte numérisé non relu

LES DEUX TABLEAUX

.Te suis dans l’un des jardins anglais qui entourent Bcdlam. J’y rencontre la pauvre Suzanne. Elle chante, mais elle pleure; ses ris se mêlent à ses larmes, et ses yeux rouges, flétris, égarés, disent assez l’aliénation de son esprit. Un drap grossier lui sert de manteau; ce manteau, qui se détache et tombe , laisse voir un beau corps flétri par la douleur: «Jeune infortunée, que fais-tu là, seule, er- « rantc, sans guide? — Je le cherche. — Qui? — Il U doit être parmi ces morts... — Viens avec moi , «prends mon bras; je te conduirai. — Tu l’as donc

« vu, tu le connais Je croyais O Waterloo!

« Waterloo ! «

Ce mot excite mon étonnement. Suzanne est Anglaise; l’azur de ses yeux, la beauté d’une carnation

SALOK u’nonACE VERSET. I91

que l’émotion colore vivement , l’or de sa chevelure en désordre , le caractère de cette tête appartiennent à la race saxonne. « Tiens , dit-elle , c'est là !» Et elle montre du doigt un hausse-col, troué par une balle; sou autre main s'appuie sur le haut de sa poitrine, les palpitations de son sein découvert indiquent la violence de son émotion. Je ne peux retenir mes pleurs.

«Qu’ils sont cruels! vois! ils ont attaché mon

« bras ; ils m’ont enchaînée » Une corde pressait

et meurtrissait sa main délicate. Je me hâtai de la détacher. Je me souviendrai toujours de ce regard douloureux et reconnaissant qu’elle jeta sur moi. Elle me fit asseoir auprès d’elle, sur un banc de verdure, à l’ombre d’une draperie rouge suspendue à des saules.

«Adolphe.... c’est le fils d’un officier français

«je le vis à Paris.... » Suzanne passait sur son front celle de ses mains qui était libre. Ses beaux yeux bleus se fixaient avec désespoir sur le hausse-col. Ea contraction pénible de ses sourcils et le rire subit de sa bouche me saisissent d’effroi. « Ce n’est « rien, continua-t-elle ; je suis bien , très bien.... Tu

«t’étonnes de l’état où je me trouve Hélas! ce

«combat, la poussière, les morts, le chariot des « blessés.... Vois.... j’ai encore de la paille dans mes « cheveux, mais je la garde ; je veux la garder tou- «jours.... C’est plus beau qu’une guirlande....

BEAUX-ARTS

«Ta présence et ta pitié nie font du bien; ma U tête s’éclaircit, .le te dirai bien vite.... Car ces niouiuents de raison, ces cruels nioments sont courts. «J’étais à Paris en i8i5; Adolphe m’aima, il me «plut. 11 est brave, Adolphe; il est beau, il est sen- «siblc. L’heure du combat venait de sonner; il U voulut partir; il s'arracha de mes bras ; il rejoignit « l’armée française. Mais je le .suivis; je lui appris « comment on aime. C’était bien mal à moi , n’est-ce «pas, de nourrir, pour un ennemi de ma patrie, « cette passion qui bride encore, qui brûlera tou- « jours, là, dans mon sein? T/amour, hélas! a tou- > jours été plus fort que ma raison ; c’est lui qui a « dévoré ma vie, bouleversé mon être, anéanti mes «facultés; enfin, je résolus de suivre Adolphe;j’a- «bandonnai tout.... et un soir... quel souvenir!... il « fallut l’attendre le jour de la bataille du Mont- « Saint-Jean... je l’attendis, je l’attends encore.,., il « reviendra; Shakespeare l’a dit...

U Yes ihf belowd shall corne again

« Et cependant je le trouvai sur le bord du ruis- « seau, parmi les morts; je m’aperçus, en saisissant ce «hausse-col, qu’il vivait encore; je l’accompagnai «jusqu’à Bruxelles, dans le chariot des blessés

' Haullet, ad. 111.

SALON DlIOUAOli VIcrtNF.T. I (J i

K I^e lendemain, je suis reveiuic, il était déjà {jtiéi'i j « je ne le trouvai plus.... il me cLerche.... »

Llle se leva; son délire la dominait; .sa main se porta vers l’endroit où Adolphe avait été frappé. Là... c’est là... criait-elle; le veut faisait lomhcrde ses beau.x cheveux la paille qu’elle y avait niéléc, et ce léger accident l'aflligeait plus que tout le re.ste. Pauvre Suzanne ! Uu gardien, qui l’avait long-temps cherchée, vint la reprendre, et je m’éloignai en pleurant.... Pauvre Suzanne!...

Je n’ai peut-être pas su rendre fidèlement la douloureuse éloquence de la pauvre Suzanne. Pour commentaire, que l’on choisisse le tableau qu’Horace Vernet lui a consacré.

Telle j’ai vu la belle et malheureuse Suzanne, telle le peintre l’a montrée. La corde injurieuse , le hausse-col du jeune Adolphe, la paille mêlée à sa chevelure blonde, le drap ejui pèse sur elle .sans la couvrir, rien n’a été oublié. Qu’elle est belle! qu’elle est triste à voir! Quel spectacle que cette alliance d’nne beauté parfaite, d'une passion sans bornes et d’une raison absente! On donnerait tout, pour chercher à rallumer dans cet être malheureux le flambeau de l’intelligence, éteint par l’amour et le dése.spoir!... Mais cela est impossible. On le voit, on le sent , le mal est incurable.

Comme tout est brûlant dans ec tableau ! Suzanne

MKr.<t>cC!t , T. II. 1 3

BEAUX-ARTS

y paraît dévftrée d'une fièvre convulsive. Ses lèvres sont à-la-fois ardentes et flétries. Ses yeux égarés chcrclicut en vain des larmes. Son sein , ses beaux bi •as , ses ebeveux mêmes, jusqu’à la pourpre de la draperie , et au ciel qui sert de fond, tout, dans celte composition, qui atteint le sublime, par l’énergie simple et la force d’expression , tout est brûlant comme les passions, tout est aride comme la douleur .sans espérance.

Heportez maintenant les yeux sur cette druidesse inspirée, dont l'œil noir parait, comme dit Milton, plein (favenir; comparez à la physionomie de la folle , la figure toute poétique de cette fille des Gaules ; l’esprit , la composition , la couleur des deux tableaux ! quelle merveilleuse variété de talent !

Digili.'Od by Googk

SALON d’hOUACK VERNET.

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