UNE MADELEINE PÉNITENTE
Vain* ornement*, inutile iinpoeturc, Di»parai*>ez: U seule nudité Fut en naitftanl le fard de la beauté; Mai* U laidenr inventa la parure Imbert.
ta uentre, f'’tnus ; tristis abire soles!
O dée**e de l’Amour ! les plaisirs t'accompo{{nenl, et les regrets te suivent.
Amc. Poete.
Que fait-elle, que desire-t-ellc, à quoi peut-elle penser, cette grande odalisque nue et couchée sur une peau de lion qui fait ressortir la blancheur de sa peau? Un sablier est entre ses doigts. Attend-elle avec impatience l’amant qui doit venir bientôt? Non , le plus léger désir n'anirne pas les yeux de cette fille de l'Orient. En vain la mollesse du luxe, et tous les raffinements de la volupté asiatique l’entourent : elle presse avec insouciance les riches tapis qui soutiennent ses membres délicats. Elle n’est ni
SALON O’ilOUACE VERNET. 1 1;9
embarrassce de sa nudité , ni inquiète sur l’objet de ses amours. Elle n’est pas même sous le charme de la volupté. C’est une esclave qui attend sou maître.
L’artiste a fidèlement conservé les mœurs de l'Orient. Malheureusement, ces mœurs, qui ôtent à la vie ses prestiges, qui éteignent le feu de l’amour dans le plaisir des sens , offrent peu de ressource aux arts, et peu de séductions à l’imagination et à l’esprit. La beauté sans voile, qui, dans le fond du sérail , attend avec indifférence les caresses d’un maitre, est bien moins touchante pour nous, que cette autre femme' qui pleure dans le fond des bois les excès de sa vie passée. Les traces même des passions sont brûlantes. Cette ame tendre nous intéresse aux faiblesses qu’elle pleure. Il y a émotion; et l’émotion est, dans les arts, ce que l’électricité est dans la nature; un feu invisible, rapide, et contagieux, sans lequel rien ne vit, rien ne se meut, rien ne se communique aux sens et à la pensée.
Il n’est toutefois pas impossible, que cette belle pénitente, dont les yeux pleins de larmes demandent au ciel le pardon de ses longues faiblesses, ne soit la même que celte indolente odalisque , qui regarde si tranquillement couler le sable, en attendant l’heure de l’amour. Le pouvoir de l’imagination remplit eu un instant l’espace qui sépare ce»
* Im Miidcleme pénitente.
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lieux tableaux. La jeune odalisque a dix-liuit ans. Kleviie dans la paresse, dans l’unique science des plaisirs et de la beauté , elle a été arracliée à sa terre natale , et vendue un nabab de l’Inde, l’n an s’est écoulé dans un luxe sans bonheur, et dans des voluptés sans plaisir. C’est alors que M. Horace Vernet l’a peinte pour la première fois. Cependant elle a dft connaître l’amour. Elle a vu un jeune Européen employé à la compajjnie des Indes; elle l’a aimé, elle l’a suivi. Bientét, abandonnée et livrée àla-fois aux écarts des passions et aux mauvais conseils de l'infortune elle a passé la mer. Hélas! elle n’a pas trouvé dans l’Europe, dans cette vieille patrie de la civilisation et de l’iionneur , une main secourable qui l'arracliât à son triste sort. Un chanoine l’a convertie , un cardinal l’a prise pour maîtresse. C’est sur ce pied qu’elle se trouve à Home. Le cardinal meurt et la laisse sans re.ssources. Les malheurs de sa vie la jettent dans la dévotion. Elle se repent. Un beau jour, elle quitte les cardinaux, les chanoines, emporte une bible et une tête de mort, un chapelet et un scapulaire, et s’enferme dans une grotte , où elle vit d’aumônes. Vous la voyez; elle .s’appuie sur un rocher, et son corps flétri semble succomber sous le repentir, sous la douleur, .sous les macérations et les jeûnes.
Plaijjnons cette pauvre odalisque , et pardonnons-lui son apathie voluptueuse, en faveur de sc"s
SA LOIN Ü MOUACE VtUMiT. 201
peines et de son repentir. Mais combien elle est ehanjjéc! Ici, ses chairs sont d’une teinte si fraîche et d’nne si rcmarfpiable consistance, que l’on serait tenté de les prendre pour du marbre rose; là, son corps est flétri , pâle , affaissé. Gomme les larmes ont rougi, comme les élans de la piété et le feu des passions éteintes ont marqué d’un caractère de tristesse et de tendresse ces beaux yeux noirs! Mais
cette dernière observation me prouve que je me trompais: Todalisquc est blonde, et la pénitente est brune ; ce n’est pas la même personne. Je le vois enfin ; celle-ci est une Madeleine véritable , telle que nous la présentent les traditions chrétiennes et telle que les arts sont en possession de nous la retracer depuis plusieurs siècles.
Le j)ineeau spirituel de l’artiste a eu soin de traiter différemment les objets mêmes qui entourent la bayadère et la pénitente. La roche et les tristes instruments de piété sont touchés avec une espèce de négligence et de fougue, tandis que les tapis des Indes, le liouka, les vases, dans le portrait de l’odalisque , sont traités avec un fini extrême , et défient, dans leurs détails précieux et brillants, le pinceau micivscopiqite de Miéris lui-même.
Ces deux tableaux , preuves nouvelles de la singulière diversité des talents de M. Vernet, approchent chacun, sur une ligne opposée, sinon d’un défaut, au moins d’un écueil. Dans l’un, la facilité
BEAUX-AKTS.
du pinceau, s’est peut-être un peu trop abandonnée à sa verve rapide; dans l'autre, la pureté du dessin est poussée jusqu’à la recherche, et le coloris bizarre , les contours arrêtés avec une fermeté inconnue depuis le Cimabué, étonnent plus qu’ils ne séduisent, et n’attestent que la flexibilité merveilleuse d’un talent, qui s’approprie jusqu’aux singularités des autres maîtres.
U La chose pre.sque impossible en peinture, disait ■I David , c'est une femme couchée , absolument « nue. » Nous ne croyons pas que M. Vernet soit parvenu à résoudre entièrement le problème proposé par le grand maitre de la peinture moderne.
M. Ingres , il y a trois ans , essaya aussi de représenter, dans la même attitude, une odalisque, sans aucun voile , et ne triompha pas de la difficulté. La dernière singularité de ce rapprochement , c’est que la même manière se retrouve dans les ouvrages de ces deux peintres, et qu’ils aient voulu, tous deux, vaincre le même obstacle par les mêmes moyens, c’est-à-dire par une extrême simplicité de composition, par une couleur étudiée, et par une imitation éloignée du Giotlo. j
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