SUR L’OPÉRA FRANÇAIS
MÉI.ANGES, T. II.
SUR L’OPÉRA FRAINÇAIS.
Le moment est-il bien choisi pour parler des jeux du tliéàtre?je le crois, lies Fraïu’ais ont fait un léger changement aux vœux que formaient jadis les Romains : la gloire cl des spectacles ont de tout temps été leurs cris de ralliement; la première les a soutenus au - dessus des orages politiques où ils ont vécu pendant trente-cinq années; les autres, en leur offrant l’image des triomphes qu’ils ont obtenus, des prodiges qu’ils ont surpassés, les enorgueillissent encore aujourd’hui dans leurs revers en les plaçant sans cesse entre l’image du passé et les promesses de l’avenir. Le théâtre fait partie de notre gloire nationale, et celle-là du moins n’a rien à craindre des coalitions étrangères. I/oligarchie des Corneille, des ^lolière, des Racine, des Voltaire, etdesQuinault, est la seule indestructible. Je réponds par ce peu de mots au reproche que l’ou peut inc faire de jeter une semblable question à travers le débordement des dissertations de la plus haute politique, et je persiste à pcn.ser que nulle
circonstance ne peut être plus favorable pour parler d'un spectacle ,
Où dans un doux eiirlianteincnt Le citoyen chagrin oublie ICt la guerre, et le parlement,
Les iuipùts, et la pairie;
Et dans l’ivresse d’un moment Croit voir le lionlicur de la vie.
Dans quelque ouvrage que ce soit, un auteur a jiresque toujours un but secret vers lequel il se dirige à l’insu du lecteur qui l’accoinpagne et qu’il égare pendant la route par des marches et des contre-marches sans nombre; j’y vais plus franchement en indiquant d’avance le point où je me propose d’arriver: j’ai l’intention de prouver que le drame lyrique parvenu au degré de perfection où il peut atteindre un jour est de toutes les compositions théâtrales la plus belle, la plus imposante et la plus difficile ; celle où , fort loin encore de cette perfection, nousavons cependant acquis la plus incontestable supériorité sur tous les théâtres de l’Europe. Je ne dois pas craindre, après avoir établi cette vérité sur des faits antérieurs, qu’on me .soupçonne d’avoir voulu donner mes ouvrages pour des preuves; mais je les présente au public à l’appui de quelques idées nouvelles sur un art dont je me suis assez occupé pour me convaincre que le
ESSAI sua l’oPÉKA FllANÇAlS. 229 génie, aidé de toutes les ressources du talent poétique , peut seul espérer d’en atteindre la hauteur.
Le nom d’Opéra que uous avons emprunté aux Italiens, .soit qu’il s'applique au théâtre même ou aux pièces qu'on y représente, ne spécifie et conséquemment ne signifie rien : celui A' Académie de Musique a plus de prétention sans avoir plus de jii.stesse. Dans le premier .sens, la dénomination de Théâtre des Arts est celle qui convenait à ce spectacle; et rcx|)ressicn de mélodrame, devenue si ridicule par l'emploi qu'on en a fait, appartenait exclusivement à un genre d’ouvrage dont l'aetion se chante, et dont la musique dirige la pantomime.
Les Italiens sont les premiers qui aient mis le drame en musique; mais Qiiinault n'en est pas moins l'inventeur du véritable opéra, malgré les misérables parodies lyriques de l’abbé Perrin et de l’organiste Cambert, comme Corneille est le père véritable de la tragédie, malgré les informes essais de'Mairct et de Trissino.
L'opéra, tel que Quinault l’a conçu, tel que l’a si bien défini Marmontcl, est un épisode, ou une partie de l'épopée dont la muse du théâtre s’empare et qu’elle met en action avec le secours de la musique, de la dan.se, et de la peinture.
11 suit delà que cette œuvre dramatique, devant réunir le prestige de tous les arts, ne peut naître
BKAUX-ARTS.
cjiio du concours des talcuts divers qui participent à sa création, sinon dans une proportion égale, du moins dans un degré nécessaire.
Pour fixer en peu de mots la part que cbaeun doit prendre dans cette vaste composition, je dirai que le poëte est chargé d’eu concevoir et d’en dessiner le plan général; d'indiquer les situations et les caractères et de suggérer des inspirations à ses collaborateurs; que le musicien doit ajouter à la mélodie du langage poétique, à la force des impressions, à l'énergie des sentiments; quele chorégraphe en s’emparant, au profit de la pantomime, des scènes où l’action semble se ralentir, doit enchanter ces repos, habilement ménagés, par tous les prestiges de son art, sans jamais perdre de vue le sujet principal; que le peintre enfin doit y fixer en quelque sorte la pensée par la représentation et la disposition des objets matériels qui réalisent aux yeux les rêves et les riants mensonges de l’imagination.
.le me représente la muse de l’opéra sous la figure de l’enchanteresse Armide , dans un séjour magique où la nature entière est soumise à ses lois : tantôt , les yeux pleins de langueur et de volupté , elle s’assied sous un frais boeage qu’embaume le parfum des fleurs, qu’éclairc un jour douteux et nuancé par les teintes variées de l’écharpe d’iris : le zéphyr anime le seaux et le feuillage d’un souffle harnionieux.
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ESSAI SUR l'opéra FRANÇAIS.
Mais tout-à-coup un bruit de guerre se fait entendre; la muse se lève, détache ses guirlandes, remplace par un casque la couronne de rose qui parait sa tête; elle vole au combat, et s’entoure de tout l’éclat de la gloire.
L’amour avait trahi ses vœux , la victoire échappe à son courage; son regard, devenu farouche, évoque les puissances infernales et les contraint à servir sa vengeance ; à sa voix les torrents se déchaînent, les volcans s’ouvrent , les cités frémissent, et l’épouvante est dans tous les cœurs.
Mais l’orage terrible, que les passions ont un moment soulevé, s’apaise au premier sourire de l’amour; le calme renaît, l’air s’épure, Armide a désarmé l’enfer, et son triomphe paisible se prépare au milieu des jeux et des fêtes.
L’imagination du poète suffit pour enfanter ces merveilles ; mais il a besoin pour les réaliser d’associer à son talent celui du musicien, du chorégraphe et du peintre.
Un opéra, pour remplir toutes les conditions du genre, doit donc être l’ouvrage collectif de quatre auteurs différents: cette nécessité reconnue détermine naturellement l’ordre que j’ai suivi dans cet essai sur le drame lyrique : la poésie, la musique, la danse et la peinture considérées uniquement comme partie constitutive de l’opéra, en forment les divisions principales.
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IIKAUX-ARTS.
Le Poëme.
En partant du principe qu'un drame lyrique est un fragment d’épopée mis en action et destiné à être représenté sur uu théâtre , il est facile d’en déterminer le genre et d’en établir les principaux caractères. La muse épique doit présider à l'invention du sujet, et celle de la ti'agédie en régler l’ordonnance ; toutes deux doivent concourir à son exécution et l'embellir à l’envi de leur divin langage.
L’opéra est susceptible d’autant de variétés que l’épopée d’où il tire sa source. Il peut être héroïque, national, comique, pastoral, et même bouffon, à la manière de l’Ariostc, de Voltaire, de Butler', et de Cervantes; mais il doit conserver jusque dans ses plus grands écarts, jusque dans son extravagance même, cette sorte de dignité qui dédaigne de prendre ses modèles dans la nature triviale, et d’exciter le rire par des tableaux burlesques.
Les Frauçais seuls ont un théâtre lyrique; les Italiens qui en ont eu la première idée, se sont égarés à la recherche du nouveau monde qu’ils avaient aperçu (en parlant ailleurs des poètes lyriques, j’aurai occasion de mettre cette vérité dans tout son jour): je ne parle pas de ce qu’on appelle
* Auteur du poeme ^ Uudibrm.
ESSAI suit l’opéra français.
opéra en Angleterre et eu Allemagne; ces plates mMstniosités, du moins sous le rapport littéraire, som»au-dessous de toute espèce de critique.
Le poète est incontestablement le premier et le plus important auteur d'un opéra; l’invention lui appartient; il trace le dessein général de l’ouvrage; il laboure, il sème, il féconde le champ que ses collaborateurs sont chargés d’orner et d’embellir.
Choix du sujet.
La fable, la féerie, et l'bistoirc dans ce qu’elle a de plus héroïque, sont les seules sources où l’auteur doive puiser sou sujet.
Le sujet doit être«tel qu’une scène suffise à l’exposition , que les caractères s’y présentent fortement contrastés, que les situations alternativement passionnées, douces, terribles, et toujours nobles, y naissent les unes des autres ; que les tableaux variés s’y succèdent dans un ordre naturel , qu’un intérêt puissant, où doivent dominer les passions tendres, s’y fasse constamment sentir; et qti’enfin le merveilleux y vienne ajouter à l’éclat du spectacle sans uuire à l’intérêt de l’action. Ce dernier précepte a besoin de quelques développements.