‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Mélanges. Tome 2Chapitre 40 sur 67 · DÉDIÉ AU COMMEFICE DE FRANCE · texte numérisé non relu

DÉDIÉ AU COMMEFICE DE FRANCE

On a fait peu de livres sur l’industrie; une sorte de dédain, dont les grands écrivains ne se rendent pas compte, détourne leur pensée de ces occupations manuelles, de ces travaux mécaniques, qui fertilisent tout, qui répandent par-tout l’abondance et la vie , et sans lesquels on verrait la société se dissoudre et les penseurs mourir de faim.

L’imagination qui conçoit, le talent qui exécute, tels sont les deux grands moteurs de la machine sociale ; le génie , qui .spécule et contemple; l'esprit , qui combine les idées abstraites , décorent l'édibce que l’industrie élève.

Le tort des peuples barbares est de tout accorder à la puis.sancc matérielle; l’erreur des nations civilisées est d’accorder trop d’influence à la puissance morale, et de réserver leur admiration pour

* Ce discours servait de préface à une brochure de circonstance qui fut publiée en i8ai, sous le titre: Etat actuel <lc rinJustrie /itfiifaisc* ou coup d'ceil »tr fcxpnsitinn de ses prodints dans les salles du Louvre y en 1819.

lM>i:STIUK.

des spéculations trop souvent stériles; l'industrie rétablit l’équilibre entre ces deux pouvoirs.

Vouloir appuyer la société sur des abstractions, c’est renverser la pyramide, et chercher à la faire tenir sur sa pointe.

Les peuples sans industrie sont nécessairement destructeurs; les nations industrieuses sont nécessairement conservatrices. Honneur à l’Industrie! elle a civilisé le monde : ses découvertes, ses combinaisons, ses progrès, sont les seuls garants certains de la pi'ospérité des états; c’est elle, comme le dit Voltaire, et non pas lor ou [argent, qui leur donne l’abondance et la richesse.

L’industrie influe sur les arts et sur les lettres; et, en favorisant les découvertes, elle agrandit la sphère intellectuelle. La puissance du génie de rhonime n’est pas moins fortement empreinte dans l’invention de la pompe à feu , que dans l'inven- , tion du poeme épique; dans la découverte de la machine à faire des bas, que dans l’art de narrer les actions humaines en vers ou en prose.

La seule découverte de l’imprimerie a été plus avantageuse aux progrès de l’esprit humain, que les sublimes intelligences d’Aristote, de IJacon, et de Voltaire.

Elle est un germe immortel de perfectionnement et d’émancipation parmi les hommes. Semblable à. cette course aux flambeaux, en usage parmi les

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Grecs , et où l’on voyait les lumières changer de mains sans jamais s’éteindre; par elle, les conquêtes des siècles passés se transmettent au.x siècles à venir; la pensée ne peut plus mourir; la civilisation ne peut plus reculer. Puissance plus forte que tous les rois de la terre, l’imprimerie, désormais, unit par une chaîne invisible et iudissoluhlc, les hommes de tous les lieux et de tous les âges; elle brave les commotions politiques, les invasions des barbares, la sottise et la tyrannie des gouvernements.

Ils ont droit, sans doute, à l’admiration des siècles, les génies immortels, qui semblent avoir étendu jusqu’aux régions célestes l’empire de la raison humaine; mais c’est à la reconnaissance des hommes à consacrer les miracles de cette industrie bienfaisante, à qui la civilisation est redevable de ses progrès.

Quelle patience, quelle sagacité, quelle intensité de méditation n’attestent pas ces milliers de découvertes, dont nous recueillons les fruits avec tant d’indifférence, et je dirais même d’ingratitude, en songeant que les noms de la plupart de leurs auteurs sont restés inconnus!

Quel est l’inventeur de la charrue? Quel est celui qui a trouvé le moyen de fondre un sable grossier et d’en former des murs transparents; de parcourrir les mers sur la foi d’une aiguille aimantée; de

INUCST lUE.

mesurer le temps, de forcer l’eau à remonter vers sa source; d'asservir, de transformer tous les éléments; de tirer de la vapeur la j>lus lé(jère un des agents les plus puissants de la nature? On l’iguore.

Ce n’est peut-être pas dans la pensée écrite, mais dans la pensée ulile mise en œuvre, c’es-à-dire dans l’industrie, qu’il faut cliercber le dernier effort de l'esprit liuinain.

Essayons d’en suivre le développement. L’industrie chez les anciens obtint de grands résultats et laissa d’immenses lacunes'. C’est à eux ([ue nous devons la métallurgie, l’architecture, l’emploi des plantes textiles et tinctoriales, les instruments et les pratiques' de l’agriculture. Les Babyloniens, qui ne savaient pas construire une voûte, savaient teindre la pourpre. Les memes lîgypticns, qui semblaient parodier la nature, en élevant à la surface de la terre les carrières qu’elle enfouit dans ses entrailles, les constructeurs de ces colo.sses immortels parleur masse, et digues, par leur j)csantcur informe, de servir de monuments à la plus ancienne race des rois oppresseurs; ces Egyptiens eu un mot, qui ne nous ont légué que les vestiges gigantesques de l’cn-

' Dans la première édition de rc discours j'avais commis ù cc sujet qucUpics erreurs que j’ai redressées dans cellc'-ci, d'après les excellentes observations qui m’avaient été faites dans un ar* ticlc du journal du commerce ( novcmbic iHai )], dont je regrette de ne pas connaitre l'auteur.

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faticc de l'arcliitecturc , savaient varier les couleurs des étoffes de laine, et diversifier leurs dessins par les combinaisons les plus infjcnieuses de la chaîne et de la trame. I^e lin travaillé avec une étonnante perfection servait aux vêtements de leurs prêtres et de leurs monarques. Le coton, qu’ils cultivaient et qu'ils mettaient en œuvre, était la parure de leurs femmes, et rornement de leurs maisons.

C’est ainsi que l'iiistoirc tout entière de l’industrie chez les anciens offre, si j’ose le dire, une hémisphère lumineuse et une hémisphère de ténèbres. Les Grecs si richement. dotés sons le rapport de rintellifjence et de l’imaqlnation ignorèrent l’usage de la (jrue, ce levier si puissant et si simple. Fidèles à un système politique, qui les déshonore à jamais, ils négligeaient le moulin à eau qu’ils avalent inventé, pour ne point laisser leurs esclaves sans occupation et sans supplice. Phidias ornait de statues des palais superhes; et la gravure, qui n’était point encore inventée, ne pouvait perpétuer ses chef-d’oeiivres. Long-temps avant que les soiries de l’Inde fussent connues, Aspasie portait de la soie de Coos, d’une finesse admirable; et son boudoir, enrichi de tableaux deParrhasiusctd’Apelle, n’était éclairé que par des morceaux de bois d’olivier, qui brûlaient dans des réchauds d’argent. Sans boussole, et sans instruments astronomiques, les navigateurs grecs, visitèrent des côtes éloignées; mais, ni leur

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INDC^XRIE.

audace ni leur adresse, ne pouvant assigner d’une manière précise la position des lieux et leur situation respective, leurs plus importantes découvertes furent donc perdues pour leurs successeurs. Toujours occupés de la rectification de leurs calendriers, tantôt retranchant un jour, tantôt une heure, tantôt un mois de l’année, ils se virent forcés d’errer de conjectures en conjectures , et de théories en théories. Singulier mélange d’ignorance profonde et de connaissances précieuses. Dans ce conflit bizarre de lumière et d’ombres, que présentent à l'observateur les annales de l’ancieone industrie, on ne peut s’empêcher de rendre hommage au génie des Grecs, dont la force et l’éclat se trahissent encore dans ses incertitudes et dans ses écarts.

Ces Romains, qui laissèrent dégénérer entre leurs mains victorieuses quelques unes des industries que les Grecs leur avaient transmises , ont cependant quelques titres à fixer l’attention du philosophe qui veut éclaircir l’histoire peu connue des arts utiles. Ce peuple roi, qui ne connaissait pas l’usage des vitres , fabriquait avec ses laines de Padoue des draps pluches comme ceux d’Égypte, et de fort beau.x tapis; il faisait avec les laines blondes de Tarente, de Modène , et de la Fouille, des draps fins comme ceux de Milet. Le lin, proscrit comme plante épuisante par les agronomes latins, était cependant em- ^iloyé dans les fabriques impériales. Les Romains

ixüiiSTUu;.

maîtres du monde, et qui dédaignaient pour euxmêmes la pratique des arts industriels, l’encourageaient dans les provinces. En Espagne, ils faisaient fabriquer de beaux moueboirs ; et en Portugal , une espece de tissu , que Pline nomme scutute, scuUitala, et qui comparé à de la toile d’araignée par le même auteur devait ressembler à l’espèce de tulle que les Anglais appellent spidersweb.

Héritiers de ces générations laborieuses, profitons de leurs travaux sans jeter un regard méprisant sur les erreurs de leur génie , auquel manquait l’expérience. Le hasard et la marche leute des temps nous réservaient une foule de découvertes qui ont multiplié pour nous , sans que nous devions en tirer vanité, les jouissances et les commodités de la vie. Nest-ce pas dans les temps le plus calomniés par les historiens, qu’ont germé la plupart de ces inventions si fécondes, qui donnent à l’industrie moderne ime immense supériorité sur l’industrie antique? Ce fut alors que les Belges justifièrent la prédiction de .Jules César, qui les signalait comme le peuple le plus industrieux de toutes les Gaules. De leur sein les arts se sont répandus dans le nord et dans l’ouest de l’Europe. L’Angleterre apprit d’eux à faire des draps; la France à faire des toiles. T/CS premiers , ils dérobèrent à l’Italie le .secret de ses verreries, de ses tapis, de ses fabriques de soie. De simples négociants de Bruges surpa.s.sèreut le

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faste de nos rois. Anvers devint la banque de commerce du continent, l'entrepôt de’toutcs les productions du globe.

La sphère de l’industrie s’agrandit bientôt à l'infini. Un continent nouveau surgit tout-à-coup du sein des mers, comme l’a prédit Sénèque et cette grande découverte est préparée par plusieurs autres. La découverte de l'imprimerie perfectionne la gravure, et celle-ci conduit à l’art des cartes réduites , où Colomb a déjà marqué la place de cette Amérique qu’il doit découvrir , et à laquelle un autre donnera son nom.

Los essais chimiques produisent la poudre à eanon, qui change le système militaire, et prépare de loin la révolution politique qui devait s’opérer dans le gouvernement des peuples.

Les armes à feu nécessitent des recherches dans l’art de travailler et de fondre les métaux ; la mécanique marche à pas de géant; les inventions se multiplient et naissent les unes des autres.

' Venient annij setcula serisf Quibus oceanus vincula rcrum Laxetf novos<fue Thetis delegat Orbes y atquc ingens pnteat teilus ,

AVc sif terris ultima Thule.

Médécy^a. II.

Dans des siècles reculés , l'occan découvrira de nouveaux mondes; un continent immense frappera nos regards, ctTbulé ne sera plus la limite du monde connu.

INDUSTRIE. 293

Après avoir fait du verre , on le taille ; le hasard en rapproche les frafjments , et les objets se rapprochent eux-mêmes de l’oeil qui les observe. Il s’établit une chaîne immense et compliquée de découvertes et de perfectionnements; vaste réseau dont la pensée même ne peut suivre les développements et déterminer l’étendue.

Tel est l’effet de cette intelligence appliquée aux besoins des sociétés humaines : l’industrie a change la face du monde; et le commerce, qui grandit avec elle, a marqué les rangs parmi les nations civilisées.

Boulton , le mécanicien , avait raison de répondre au roi d’Angleterre qui lui demandait compte de ses occupations: Sire, je fais ce que vous aimez tant, du pouvoir. En effet, c’est du pouvoir, et du pouvoir au-dessus de celui des rois, que cette industrie , qui , en dix ans, élève une ville comme celle de Manchester; qui donne à quelques marais habités par des pêcheurs la prépondérance dont la Hollande a joui si long-temps; qui élève au sein d’une île fangeuse un colosse de puissance dont les bras s’étendent d’un pôle à l’autre.

C’est du pouvoir, que cette industrie qui rapproche les étoiles, mesure la terre, attire et dirige le feu du ciel , et , par la seule vapeur de l’eau , parvient à soulever des masses aussi pesantes que les monuments de l’orgueil insensé des rois d’Égypte.

INDirSTHlE.

L'industrie est le premier des pouvoirs, car c’est le plus utile. Ma pensée s’irrite, mon cœur se froisse à l’aspect des images d’Alexandre, de César, ou de Charlemagne; je ne vois autour d’eux que ravages et destruction. Mes yeux s’arrêtent-ils sur la statue que Charles-Quint fit ériger à G. Bukel, qui trouva le secret de saler et d’cucaquer les harengs ; je m’incline avec respect et reconnaissance; j’ai devant moi l’image d’un bienfaiteur de l'humanité.

L’industrie est un pouvoir dont l’influence morale est plus forte, plus profonde que son action immmédiatc; c’est un pouvoir de liberté, de philosophie, de civilisation. Qui pourrait calculer les maux qu’a faits à la France , le bien qu’a fait à l’Europe, la révocation d’un seul édit? L’industrie des protestants exilés de la France a porté chez l’étranger, avec ses richesses, toutes les conquêtes de la patience et du génie, et cette haine du fanatisme, que le souvenir de la patrie absente ne fait qu’accroître de génération en génération.

Les peuples artistes, les peuples industrieux , tiennent en main les destinées du monde. Etablissez une manufacture dans un désert, il se peuple; sur un terrain stérile , il devient fécond ; sous un ciel malsain, il s’épure; par-tout où l’industrie se montre, elle vivifie , elle domino.

.T’ai défini l’industrie, « la pensée utile en ac-

tion: » avant de l’examiner au point de perfection où elle 'est parvenue, jetons un coup d’œil rapide sur scs progrès et sur l'influence que les sciences ont exercée sur elle.

Un moine allemand s’occupe d’alchimie , et découvre par hasard, dans une combinaison tout industrielle, le secret de la poudre à canon; la route de la physique expérimentale est ouverte , et l’on voit sortir d’un cloître le premier rayon de cette lumière qui devait, sous le nom de chimie, éclairer le siècle où nous sommes , et opérer dans la science une révolution complète.

Galilée devine la forme et le mouvement de la terre ; le voyageur Drake vérifie son assertion : et la terre tourne, en dépit du pape, des cardinaux, et de la prison où Galilée est jeté à soixante-dix ans, pour avoir découvert une vérité en contradiction avec le miracle de Josué, attesté par les livres saints.

Pascal mesure sur le Puy-de-Dôme la hauteur de l’atmosphère. Toricelli découvre que l’air pèse; Harvey, que le sang circule. Bayle vérifie leurs expériences, les fait connaître, appuie les démonstrations de doutes philosophiques, et apprend à ses contemporains à soumettre à des expériences rigoureuses la matière et même la pensée.

Descartes se laisse entraîner peu" son génie au-

IM)i;STIUK.

delà des bornes géométriques qu’il a reculées : déslors il sort du positif; il ne découvre plus,*il ima- (];ine; il fait un système.

Newton et Leibnitz, en fondant la véritable philosophie sur la nature, le calcul, et l'expérience, ouvrent à l’industrie une carrière sans bornes, 011 toutes les connaissances humaines, rendues positives , vont concourir à son triomphe.

C’est au profit de la morale et de la raison que l’industrie aufjmente ses conquêtes : les lumières dont elle s’entoure pénètrent à sa suite dans toutes les classes de la société; les peuples s’instruisent , les préju{;és s’affaiblissent; plus on apprend, plus on doute, plus on examine. L’industrie, qui renverse ces idoles de temple et de palais, que Bacon dénonçait à la haine publique , est à jamais fidèle au culte de la loi divine et humaine, et à leurs vrais interprètes. Éclairée sur les choses et sur les hommes, elle les apprécie dans l'intérêt général; elle n’adore pas la tyrannie sous le nom de gouvernement; elle ne confond pas la bas,sesse avec l’obéissance, la superstition avec la piété, la fraude avec la politique.

Hans les régions stériles, dans les climats favorisés du ciel , rindustrie est également puissante. Tantôt suppléant à la fertilité du terrain par le perfectionnement de la cultnre; tantôt multipliant, échangeant , transportant les productions du sol ,

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Tindustric est par-tout créatrice ou auxiliaire : en Hollande, on lui doit tout; en France, elle est, pour ainsi dire, une seconde nature. L’examen approfondi des effets des mœurs et du gouvernement sur l’industrie des différents peuples d’Europe serait la matière d’un ouvrage ; je me contente d’esquisseiles premiers traits de ce vaste tableau.

La brillante Venise a perfectionné tout ce qui tenait aux besoins du luxe. Ses rapports de commerce avec l’Orient, sa domination maritime, son gouvernement aristocratique , son goût pour la galanterie H^t les plaisirs, déterminèrent la pente de son industrie; une élégance bizarre, un goût fantastique, présidèrent à rétablissement de ses manufactures.

L’Espagne et le Portugal, devenus maîtres des trésors d’un nouveau monde, dédaignèrent l’industrie,

Qui se fraie à pas lents la route à la richesse.

L’industrie méprisée se vengea cruellement ; la terre devint stérile; l’ignoBance s’accrut, et les bûchers de l’inquisition s’allumèrent. En vain le Potose .s’épanchait en flots d’or sur l’antique Ibérie ; la mort était dans le cœur de l’empire; et ces richesses exotiques, semblables à certains breuvages, ne donnaient au corps social qu’une vitalité passagère, qu’une force convulsive, dont l’épuisement devait être la suite.

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Un peuple, impatient d’un joug honteux, se réfugie dans un coin de terre, ou plutôt de boue, sur un terrain noyé, incapable de fournir à la subsistanec de la vingtième partie de ses habitants; il aehcte sa liberté au prix de quarante ans de guerre contre la tyrannie.

Le vainqueur reste pauvre, mais indépendant et maître de ses marais. Le courage et la patience ont rendu libres les Hollandais; l'industrie saura les enrichir. Ils forcent i« mer à rentrer dans ses limites; se ressaisissent des conquêtes qu'elle a faites, et défendent leurs rivages contre une nouvelle iu-4l|| vasion des flots qui les menaeent de toutes parts.

Une ardeur infatigable, une économie qui calcule les deniers et qui eompte les minutes, une navigation de eahotage qui finit par envahir l’Océan , élèvent en deux siècles la république batave au plus haut degré de puissance, et bientôt son commerce n’a d’autres bornes que celles du monde.

La seule pêche du hareng occupe cinquante mille Hollandais et trois milie bâtiments. Fille de l’Industrie et du Commerce, cette république honore et consacre son origine dans son gouvernement, dans ses institutions et dans ses moeurs. Le pouvoir souverain est entre les mains d’un conseil de marchands; tous les grands emplois sont confiés aux hommes de l’industrie; et deux banquiers, ambassadeurs, imposent à l’orgueil de Louis XIV les con-

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INDUSTRIE. 2gt)

(litionsdela paix deMunster.Rivalede l’industrieuse Angleterre, la Hollande devient la médiatrice des couronnes, la protectrice de ses anciens maîtres; *et, pendant près de deux siècles, exerce sur les destinées du monde une influence, qui devait trouver son écueil dans les usurpations du stathoudérat.

Au seizième siècle, le Danemark n’entrait point dans le système politique de l’Europe: au commencement du dix-huitième siècle, la Suède, guerrière, était encore ignorante de toute industrie. Ces hommes du septentrion, qui n’avaient jusqu’alors employé que dans les combats le fer dont leurs montagnes abondent , n'apprirent que dans ces derniers temps à le changer en or par un trafic utile. Six ou sept mille ouvriers établis à Copenhague , vers 1700, et le perfectionnement de la culture et des engrais en Suède et en Norwège, contribuèrent plus cfflcaccmcut à la conquête du rang politique où CCS régions se sont élevées , que le sceptre de Gustave-Vasa et l’épée de Charles XII.

En suivant la marche géographique de l'industrie européenne, nous rencontrons cet empire immense, barbare et civilisé, fertile et désert, partagé entre les glaces du pôle et les feux du tropique, la Russie. Tout-à-coup, et comme par enchantement, les arts et les sciences se trouvent transportés dans ces contrées hyperboréennes: des vaisseaux remplissent scs poi ts; des palais, des monuments s’élèvent ; des

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canau.x s’ouvrent ; une activité prodigieuse se communique à une nation serve, et conséquemment oisive; la volonté, l'industrie d’un seul homme, a opéré ce miracle. Pierre-le-ürand a donné le premier et le seul exemple du despotisme appliqué à la civilisation d’un grand peuple.

La tyrannie d’une aristocratie ignorante et ambitieuse, plus insupportable que l’autocratie moscovite, n’a jamais permis que l'industrie se naturabsât en Pologne. Le luxe grossier des starostes, et les folles dépenses de cette multitude de magnats , de palatins ignorants et vaniteux, ont arrêté l’industrie dans ses premières sources, en prêchant d’exemple au peuple le mépris de l’économie. Quelques fabriques rares, mal dirigées, et sans cesse interrompues par la guerre, n’ont jeté, en Pologne, qu’un éclat passager; les Polonais n’ont su ni exploiter leur terre féconde , ni fonder une banque publique, ni exporter leur superflu. Veut-on savoir combien sont nuisibles les mauvaises institutions, il suffit de lire l’histoire de la Pologne, où la beauté du climat , l’abondance des choses nécessaires à la vie, le courage, l’esprit des habitants , l’héroïque intrépidité des aines, n’ont pas suffi pour fonder une nation. Comment ne pas s’attrister sur le hasard qui préside au berceau des peuples, et qui fait dépendre le bien-être ou le malheur de tant de générations, des premiers chefs que la fortune leur donne?

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L’industrie , en Allemagne , n’a pu se développer que bien faiblement, à travers les édits et les ordonnances contradictoires de tant de princes souverains, unis dans un seul intérêt, celui de leur pouvoir.

Les mines d’argent que ce vaste pays renferme auraient pu compenser le défaut de ports qui nuit à son commerce, si le droit de battre monnaie, devenu presque banal et soumis à une foule d’iutrigues de cabiuet, n’eût en quelque sorte paralysé cette branche de richesse , en la réduisant à fournir la matière de la monnaie courante. Comment les hommes, après tant d’expériences, n’ont- ils pas encore appris que la source de tous leurs maux est dans les lois qu’ils s’imposent, ou se laissent imposer; dans le défaut d’institutions libérales, qui seules font les âmes fortes et les nations grandes?

En Pologne, la fièvre intermittente d’une liberté fausse; en Autriche, l’assoupissement continuel d’une monarchie enrégimentée, féodale, et catholique ; dans tous les grands états du continent européen, le pouvoir absolu, a entravé dans sa marche le géant de l’industrie, toujours prêt à verser sur sa route les trésors d’abondance dont il dispose. Une observation générale, dont je ne chercherai pas à presser les conséquences, c’est que la Saxe, seul état de l’Allemagne où l’industrie eût alors semé quelques germes productifs , avait adopté la réforme

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de Lutlier. La même remarque peut s’appliquer à la Suisse, où les cantons catholiques sont constamment restés , par rapport à l'industrie , au-dessous des cantons protestants, qui se couvraient d'usines et de fabriques, tandis que les autres se couvraient de chapelles , de couvents , et de mendiants : on sait que l’industrie genevoise fut fondée parles religionnaires français, qui vinrent y chercher un asile par suite de la révocation de l’édit de Nantes.

Sans liberté politique et religieuse point d’industrie • veut-on des preuves matérielles de cette vérité, deux ou trois villes isolées, sur la Baltique, vont nous les fournir. Elles n'avaient d’autre bien que leur indépendance; mais le lien commercial dont elles s’unirent ne tarda pas à leur assurer une existence politique. L’industrie errante se fixa au milieu d'elles; et, sous le nom d’Anse tcutonique, elles formèrent une chaine de communication entre le commerce du Nord et celui de l’Allemagne. liCs grandes puissances européennes qui avaient dédaigné leur pauvreté se trouvèrent intére.ssées à protéger leurs comptoii's et leurs vaisseaux. Les caques de harengs , préparés par les citoyens des villes anséatiques, versèrent -bientôt la richesse dans les trésors de Hambourg et de Dantzick , tandis que le Vatican vivait d'annates et d’aumônes , et que Rome, la ville éternelle, empruntait .sur gage aux juifs de

INDUSTIUE.

SCS faubourgs. Malheureusement l'amour de la patrie n’avait pas présidé à cette association des villes anséatiques; ce corps manquait d'ame, et l’intérêt divisa ce qu’il avait uni.

L'aventureuse industrie des Portugais tient davantage à riiistoire de la navigation, qu’à celle des manufactures' et des fabriques, dont je m’occupe plus particulièrement. Ce peuple doit être aujourd’hui convaincu qu’il eût mieux fait , pour son bonheur et même pour sa gloire, de travailler à fonder sur le sol natal sa richesse et sa liberté, que de courir les mers en forbans , pour y massacrer des hommes et s’emparer de leurs dépouilles : les Portugais commencent une ère nouvelle, sous de plus favorables auspices.

Je me hâte d’arriver à l’Industrie rivale des deux grands peuples modernes, la France et l’Angleterre.

C’est sans doute un beau phénomène dans l’ordre politique, que la grandeur et la richesse immense où le commerce a élevé cette île sauvage, cette Thulé que les Romains considéraient comme la dernière limite du inonde. L’Angleterre , longtemps ignorée, plus long-temps barbare, qui produisait à peine assez de blé pour nourrir ses rares habitants; qui ne possédait pour tous trésors que quelques mines de cuivre, d’étain, de plomb et de fer; s’est élevée, paudes effoits inconcevables d’in-

INDUSmiK.

clustric, au plus haut point de fortune (je ne dirai point de grandeur et de gloire), ou jamais nation ait atteint.

.T écarté en ce moment toute réflexion morale; une tyrannie exclusive, une mauvaise foi systématique, des moyens injustes, une avidité sans bornes, un orgueil féroce, révoltent le sage; mais l'historieu de l’industrie admire les prodiges qu’elle opère, et laisse au philosophe à venger la cause de l'humanitc.

Toujours en lutte avec un climat épais et lourd, forcés de suppléer à l’indigence du sol et à la sévérité de la nature , combattant sans cesse pour se créer des institutions, les Anglais, au milieu des convulsions sanglantes de leur histoire, qui devrait être écrite de la main du bourreau (comme l’a dit énergiquement Voltaire), les Anglais divinisèrent l’industrie et le commerce. Le prix du temps leur a été connu ; les secrets d’un travail opiniâtre leur ont été révélés; l’Angleterre s’est couverte d’usines et de fabriques, et l’industrie s’est accrue avec la liberté.

L’Angleterre fleurissait par ses institutions; la France, patrie des âmes nobles, sol fécond en tous genres de gloire, grandissait malgré ses institutions, sous l’influence d’un climat favorisé des dons de la nature, et par le perfectionnement d’une civilisation, dont la faiblesse et l’ÿveuglcmcnt de ses maîtres ne parvinrent pas à arrêter les progrès. Que

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I on comp.Tfc les entraves dans lesquelles ont f'émi si lon;;-temps en Fiance, Inulnstrie, le commerce, la littérature et les arts, avec la liberté dont ils ont joui en Aii(;leterre sous Henri Vlll, le plus absolu de scs rois; que l’on conqiare cet esprit, ou, si l’on vent, cet éj]oisine national du [leiqile anglais, .avec l’isolement des volontés, avec le peu d’ensemble des efforts tentés en France, et toujours contrariés par le stupide orfjucil de l’aristocratie: on jugera de quelle supériorité individuelle les Français doivent être doués, pour avoir maintenu, dans des siècles d’esclavage polititpie, une rivalité, dont il me semble que M. Gaillard a mieux indiqué les résultats qu’il n’en a apprécié les causes.

Obstacles de toute espèce, opposés à l'industrie et au commerce, cbaos dans la jurisprudence, légèreté dans les mœurs, disputes oiseuses et interminables en théologie et en littérature, misérables intrigues de cabinet, folles dépenses, dilapidations des courtisans, double asscrvi.ssement à la cour et à la Sorbonne: tel était le caractère de cette vieille monarchie qui avait à lutter contre l’indépendante Angleterre. Qui peut aujourd’hui assigner le degré de prospérité où les Français doivent atteindre, (|uand des lois et des institutions sagement libres, en enflammant les âmes de l’amour de la patrie, en ramenant tous les esprits au culte de l’indépendance, permettront au caractère national de sodé-

MliLASGtS , T. 11.

INDUSTniK.

veloppcrdans toute son énergie native, et laisseront aux habitants de cet heureux pays l’emploi de leurs facultés supérieures? Tout doit céder à la Franco libre, que j’oserais comparer alors à ces miroirs d’acier poli, taillés à facettes, qui se renvoient mutuellement la chaleur et la lumière, et dont le foyer irrésistible réduit le diamant même en vapeur.

Les faits parlent, l'expérience est là; plus un peuple a de liberté, plus sa pensée est forte et plus son industrie est féconde. C’est à sa liberté politique que l’Angleterre est redevable de cette puissance industrielle et commerciale, à laquelle aucune nation n’était encore parvenue, et que nous voyons s’affaiblir par une déviation successive des principes qui l’ont fondée.

C’est une noble image, que ces ballets de laine sur lesquels siégeaient jadis lesmembres de la chambre des communes et le président de la chambre des pairs; nos petits -maitres voyageurs en riaient, mais Voltaire et Montesquieu y voyaient le trône de l’industrie.

Si la considération attachée au commerce, l’encouragement accordé aux expéditions lointaines, l’espece de honte réservée à l’oisiveté noblement indigente, l’amour du travail exalté jusqu'à la passion , ont opéré en Angleterre des prodiges d’industrie, il est juste d’avouer que de graves inconvénients y sont nés de ces mêmes avantages.

Diyilizcr!! Coo<îlc

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LVjjoisme national a fondé sur lo monopole' la supériorité du commerce aiijjlais; l’avarice et la prodigalité ont viciélecaractèrepublic; des milliers d'Iiommcs condamnés pour ainsi dire aux travaux des manufactures, se sont vus enchaîner, pendant leur vie entière, au métier cpii les nourrit à peine, tandis qu’un maître avide s’enrichit en peu d’années du fruit de leur labeur. Ce mouvement d’activité générale, presque tout mécanique, a dû faire avorter des facultés supérieures, et détourner des beauxarts, des esprits faits pour s’y livrer. Mais ces liantes considérations morales n’appartiennent pas au sujet que je traite. .le considère ici l’industrie comme une puissance, et l’Angleterre comme un e.xemple de l’influence prodigieuse que cette puissance peut avoir sur les destinées d’un peuple.

Non loin de cette terre des roebers et des brouillards, existe un vaste pays, que le soleil échauffe sans le brûler de ses rayons, <jue de beaux fleuves arrosent sans l’inonder; qu’ombragent des bois antiques: que couvrent de riches mois.sons et de gras pâturages; dont le sol varié fécoude à-la-fois l’olivier de l’Orient, le sapin du Nord, et l’oranger du Midi. Là toutes les matières jircmièrcssont abondantes, les animaux sont domestiques, le ciel est doux ; l'homme est ardent, sensible, vaillant, créateur. Ce pays, c’est la France, cette seconde mère des arts, des sciences, et de l’industrie, qui eût fait

INUL'STRIE.

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oublier la première, si des institutions tour-à-tour despotiques et féodales, n’eussent, pendant dix siècles, contrarié scs efforts ou corrompu ses bienfaits.

L’industrie française ressemble à ces ruisseaux dont la source est si élevée, et la pente si rapide, qu’ils parviennent à se frayer une route à travers les buissons , les ronces et les obstacles de toute espèce qui s’opposent à leur cours.

.le lie parlerai pas des premiers tissus des Gaulois barbares, de leurs peaux de bêtes attachées avec une ceinture de ronce, de quelques procédés d’agriculture qui leur assuraient déjà de grands avantages sur leurs voisins ; je me contenterai de dire que l’art de la teinture était connu des Gaulois bien avant la conquête des Romains; qu’ils coloraient habilement la laine de leiii-s agneaux ; que la navigation avait fait quelques progrès parmi eux, et que l’épée gauloise que Urennus jeta dans la balance, indiquait un genre d'industrie perfectionné dont les Romains ne tardèrent pas à faire leur profit.

Une colonie de Phocéens établis à Marseille commença la civilisation des Gaules, en y introduisant les arts industriels et les douces mœurs de la Grèce ; en y plantant l’olivier, qui devait consacrer les souvenirs de rilyssus aux rives de la Durance; et la vigne, à laquelle cent générations d'hommes ont

INDUSTRIE. 3o9

clù l’oubli de leur.-; maux, la vigueur de leurs corps et la gaieté de leurs festins.

Marseille bâtie, un coiiiinerce et une navigation long -temps célèbres, des temples, des palais, des fêtes riantes , une population moitié grecque et moitié gauloise, unissant la simpbeité des mœurs cbampêtres et l’énergique activité qu’exigent la conquête d’un élément terrible et l’audace des entreprises lointaines ; tel fut le spectacle que donnèrent à la Gaule encore barbare les industrieux émigrés de la Phocide.

Les mœurs phocéennes firent en peu de temps la conquête de la Gaule; et l’industrie, dont j’esquisse rapidement l’bistoire , s’y montra bientôt sous les formes élégantes^de la Grèce, dont les nouveaux colons apportaient les modèles.

La conquête des Romains, qui ne connaissaient eux-mêmes d’autres arts que ceux des Grecs, en déploya le luxe dans les Gaules : l’inondation des Barbares avait fait rétrograder l’industrie de plusieurs siècles, lorsque Cbarlemagnc parut. Ce conquérant d’une espèce nouvelle, fit de la guerre un moyen de civilisation, et comprit, qu’il ne pouvait asseoir le trône immense qu’il s’était élevé que sur la double base des lois et de l’industrie.

Charlemagne, le plus grand homme de son siècle et des dix siècles qui suivirent son règne , fonda tout en France: les sciences, le commerce, l’industrie, et

INnUSTIME.

3 lo

les arts. Ses lois sur les matières civiles et religieuses sont admirables pour son temps : il prescrivit F uiiifoimité (les poids et mesures, réprima la mendicité, rétablit la marine, fit construire des ports, ouvrit des écoles, et attira près de lui, de tous les points de l'Europe, les hommes les plus industrieu.x. Des Italiens transportèrent en France leurs fabriques et leurs comptoirs : les premières manufactures de draps s’établirent sous son règne, et l’orfèvrerie dut à sa magnificence, dans les cérémonies publiques et religieuses, le perfectionnement de son exécution. La piraterie danoise, qu’il parvint à réprimer, doit être mise au nombre des causes qui firent fleurir l’industrie sous le règne étonnant de Charlemagne.

“ Après moi, disait-il souvent en répandant des larmes, que deviendra l’empire que j’ai fondé?" Dans ce temps-là ou n’osa pas lui répondre : Votre empire deviendra ce qu’est devenu celui de Sésostris , celui d’Alexandre, celui de César ; ce que deviendront tous les empires dont la grandeur éphémère reposera sur un seul homme, et n’aura pas dans les lois, dans les institutions, dans la liberté publique, une garantie de .sa durée.

Ijes eraintes prophétiques de Charlemagne se réalisèrent dans toute leurétendue ; gloire, coiniuerce, bonheur, tout s’anéantit avec lui; les lumières, auxquelles il avait ouvert un passage , s’éteignirent au

INOUSTIUE.

milieu des discoi’des civiles; et les iudigues héritiers du grand homme, au nom desquels les prêtres régnaient, étouffèrent sous le poids des exactions et de la tyrannie la plus hautaine, les semences d’industrie, que leur illustre prédécesseur avait fait germer.

Mais eu politique, comme dans la nature, la vie sort quelquefois du sein meme de la corruption ; cet ascendant du sacerdoce, si funeste aux progrès des arts et de l'industrie, devait, deux cents ans plus tard , contribuer à leur l'cstauration. [iCs croisades que le pape Urbain II précba par la bouche de rierre-l’Ermitc , précipitèrent sur l’Asie , la plus grande partie des prêtres et des nobles de l’Europe, et cette heureu.se migration allégea beaucoup le joug féodal. Elle ouvrit au commerce des routes inconnues jusque-là; les produits de l’industrie asi<itique furent échangés contre les métaux de l’Europe; et les nouveaux besoins deluxe, qu’amena ce trafic, au sein d’une guerre si funeste, devint un motif d’émulation pour les fabricants. De vieux châteaux abandonnés ou vendus par leurs nobles propriétaires, reçurent de l'industrie une destination plus utile; des manufactures s’y établirent; à Lille, à Cambray', à Laval, on fabriqua des toiles; .\micns, Iteims, Arras, Beauvais, s’enrichirent de plusieurs fabriques de draps. Le goût des parfums orientaux se répandit, et en peu de temps l’art de la

INUL'STIlIli.

parfumerie se naturalisa dans le midi de la France. En un mot, les'sanfjlanles croisades, par une compensation aux maux dont elles affligeaient l’iiumanité, ramenèrent parmi nous la brillante aurore d’une civilisation nouvelle, dont les progrès, longtemps contrariés, mais soutenus par les trois plus grandes découvertes de l’industrie humaine, l'imprimerie, la boussole et la poudre de guerre, ne devaient plus être interrompus.

L’esprit d’entreprise dirigea pendant long-temps l’industrie de l’Europe vers les contrées lointaines et les découvertes périlleuses. L’art de la navigation s’agrandit, mais les innmifactures ne reçurent d’abord que très peu de perfectionnement. L’Amérique se vcngca dcs cruautés de ses conquérants, en leur livrant des métaux précieux, mais féconds en désastres; en leur ^offrant, sous l'appât des jouissances nouvelles, des vices hideux et des maladies horribles ; cependant des productions diverses et utiles, rassemblées dans’ses ports, se répandirent dans l’ancien continent , et devinrent pour le commerce de nouvelles sources de richesses.

L’Europe ne tarda pas à sentir qu’elle allait tomber sous la dépendance du monde qu’elle avait découvert. Déjà les produits de l’ancien hémisphère ne suffisaient plus aux échanges du café, du sucre, et de l’indigo , devenus objets de première nécessité ; en vain les gouvernements dominateurs de ce

INDUSTIllE.

monde esclave, ordonnèrent-ils aux colons de cesser la culture et la fabrication des denrées et des objets que les métropoles pouvaient leur fournir ; ces moyens tyranniques, consacrés par des ordonnances réunies sous le nom de Code noir, ne mirent qu’un bien faible poids dans la balance du commerce, où la masse des produits indigènes de l’Amérique rompait toute espece d’équilibre.

Le développement de l’industrie européenne fut une suite nécessaire de cette luttte si désavantageuse, en apparence, au commerce des vieux peuples. Les nations actives dlevcreiit des manufactures, d’autres les imitèrent par jalousie : les arts industriels prirent tout-à-coup un essor inattendu; et l’invention de l’imprimerie, en éclairant leurs progrès, étendit leurs conquêtes.

En ob.servant que la France ne prit d’abord que la plus faible part au mouvement général qui suivit la découverte de l’imprimerie et celle de l’Ainérique, j’expose, dans toute sa honte, le gouvernement sous lequel languissait alors notre pays; je dis pays, car il n’y a de patrie que pour les peuples libres. Les discussions religieuses, les vexations féodales, les guerres d’Italie, et les fureurs de la Ligue, semblaient avoir dépensé toute cette chaleur d’ame, toute cette vivacité d’action qui caracte'risent la nation frant^aise. L’industrie languissait, les arts ne fai- .saient aucune conquête. Privés de manufactures.

ISDUSTIUE.

nous étions obligés de recourir aux nations étrangères pour les objets de l'usage le plus frétjuent; la France, plus monacale encore que monarchique, vieillissait, en arrière de toute civilisation, quand le soldat béarnais monta sur le trône.

« Celui-là , dit r«iville-Gomblain ‘ , ne sentait pas <1 son roi; il n'était accompagné ni de gravité ni de

« majesté « Cet excellent prince (heureux acci-

denl de la nalure, suivant la belle expression de l'empereur Alexandre) songea au peuple qu’il aima et dont il fut aimé, permit à son ministre d’établir l’économie dans sa cour , protégea l'agriculture , encouragea l’industrie, et fonda dans le midi de la France la première manufacture de soie.

Mais le meilleur roi, sous le régime du bon plaisir, ne peut que jeter au hasard les germes du bien, au milieu d’institutions vicieuses qui finissent par les étouffer. Ainsi, dans l’espace de huit siècles, on a vu deux rois français, Charlemagne et Henri IV, essayer de fonder leur puissance sur la prospérité nationale; mais le génie ne se lègue pas avec le pouvoir despotique , et les nobles essais de ces deux grands monarques périrent avec eux.

Louis Xlll, ou plutôt H ichelieu, s’occupa d’abaisser les grands et la maison d’Autriche, dans le seul intérêt de son ambition personnelle , et sans aucun

’ Mémoires^ tomc II.

NUUSTniE.

profit pour la libertc publique; sous ce régne, l'iiiclustrie toujours entravée ne marchait que par saccades, et retombait toujours après quelques efforts; une volonté puissante parvint à la relever pour quelque temps.

Louis XIV aspirait à tous les genres de gloire; il sentit tout ce que les couquétes de l’induslrie et du commerce pouvaient ajouter d’éclat à sa couronne; il commanda des miracles, Colbert les exécuta. L’t*tranger reparut dans nos ports; des primes encouragèrent le commerce, le pavillon français s’élança sur les mers; les savants, les artistes, accoururent de tous les points de riùirope ; l’anatomiste Winslow, l'astronome Cassini, le mathématicien lluygens, le physicien Roemer, les manufacturiers Ilindret et van Robais, désertèrent leur pays natal, et vinrent chercher en France un sol plus favorable au développement du génie.

Avant cette époque, la Hollande nous fournissait les toiles, l’Angleterre la bonneterie, l’Italie les étoffes de soie , l’Allemagne les armes blanches et les instruments aratoires, Venise les glaces, la Saxe les porcelaines, et le Brabant les dentelles; nos draps ne pouvaient soutenir la concurrence avec ceux d'Espagne. La volonté de Louis XIV, les encouragements prodigués par Colbert , des ameliorations dans le système des douanes, développèrent tout-à-coup le génie national, si long-temps

INDUSmiE.

comprimé; la France entra en parta{;e du commerce du monde, et l’industrie prit l’essor.

Malheureusement sa direction se ressentit de la main qui la lui avait imprimée, et ses premiers efforts eurent pour objet les superfluités du luxe, et non les besoins du peuple : la France avait des fabriques de brocards d’or et d’argent, des manufactures de glaces, de tapisseries, de dentelles, de draps superfins; mais elle restait tributaire de l’étranger, pour la quincaillerie, pour les toiles, pour la papeterie, pour les cuirs, pour tous les objets d’une utilité générale et d’une consommation journalière.

Cet état, plus brillant que solide, devait bientôt s’évanouir ; les volontés du maître et de son ministre n’avaient pu donner à l’industrie qu’une vie passagère et factice. En voyant combien de chaînes pesaient de toutes parts sur les arts et sur les métiers; combien étaient absurdes et arbitraires les règlements et les ordonnances, qui régissaient un système industriel où la liberté n’avait aucune garantie, il était aisé d’en prévoir la prompte décadence : le génie du monarque s’affaiblit, les prêtres ressaisirent leur proie; l’édit de Nantes et la mort de Colbert précipitèrent la ruine de l’industrie.

Persécutés par le petit-fils d’un roi qu’ils avaient placé sur le trône, les protestants, par qui fleurissait en France l’industrie manufacturière, se virent contraints à s’expatrier, et à porter chez l’étranger

IMDUSTRIE.

les fruits de leur expérience et de leurs découvertes. L’embarras des finances accumula sur les manufactures d’intolérables impôts; et par la plus stupide des imprévoyances , pour remédier à la pauvreté du moment, on tarit les sources d’une richesse éternelle. Alors on remit en vigueur ces jurandes et ces maîtrises, entraves honteuses que l’avarice fiscale imposa à l’industrie dans les temps barbares ; que l’envie et l'incapacité conservèrent, et dont l'orgueil et la sottise ont de nos jours proposé le rétablissement. Le respect pharisa'ique pour les réglements de Colbert , dont aucun avantage ne compensait plus la sévérité , vint rétrécir encore le cercle, où s’exercait l’industrie; indifférente aux changements amenés par le goût et la mode, elle ne consultait ni les usages, ni les besoins, ni les mœurs, et ne s’écartait point de rornicrc profonde où la routine avait tracé sa marche.

Puisqu’on n’a pas craint d’invoquer à la tribune nationale le l’etour des jurandes et maitrises, esquissons en quelques lignes l’histoire de cette honteuse institution, et montrons jusqu’où l’esprit de parti peut porter la déraison ou la mauvaise foi.

Les maitrises et jurandes sont des privilèges institués eu faveur des petites communautés, aux dépens de la grande communauté de l’état. Pour les mettre sous l’abri d’un nom respectable , on s’est imaginé d’en faire remonter l’origine à Louis IX; mais

IN DUSTIUK.

il est juste de dire (|iie les confréries d’arlisaiis instituées parle saint roi, et dans lesquelles les ouvriers les plus anciens et les plus habiles avaient droit d'inspection sur les plus jeunes, n’avaieut rien de eonitnun avec les corporations des jurandes et inaitriscs. I^cs établissements de saint Louis, sans aucun droit, sans aucun privilège exclusif, n étalant que des écoles d’industrie, où l'on peut di^a reconnaître rautcur de quelques institutions qui entraînèrent la cbnte complète de la féodalité, et de cette i>raginatiijue qui mit un frein aux exactions de la cour de Uotne.

Cette espèce de surveillance paternelle des ouvriers sur leurs compagnons ne pouvait d'ailleurs entraîner aucun inconvénient, ù une époque où les arts industriels étaient encore au berceau ; où l’extrème simplicité des habitudes (qu’il ne faut pas confondre avec la pureté des mœurs) était telle , que l’on voyait communément deux magistrats eu robe SC rendre au palais, montés sur la même mule. Deux cents ans plus tard, sous Henri 11, l’histoire nous apprend que Gilles le Maistre, premier président, stipulait avec scs fermiers « qu’en lui apportant leurs redevances, ils lui amèneraient une cliarrctle couverte et bien garnie, avec de la lutille en dedans, pour asseoir sa femme et sa file; et en même temps, une ànesse pour sa chambrière. » Le président luimême, monté sur sa mule et suivi de son clerc à

INOUSTHIE.

pied, ouvrait la niarclic; et c’est dans cet équipage que le premier magistrat de la France, aux jours solennels, se rendait à Fontainebleau poury liarangucr le roi.

Les institutions patriarcales de saint Fouis étaient bonnes pour le temps où elles furent créées; niais loin de recevoir des successeurs de ce monarque les modifications commandées par le changement des mœurs et les progrès de la civilisation, elles furent converties par le despotisme en lois destructives de toute espèce de coimnerce et d’industrie.

Les corporations se créèrent un chef, sous le nom de roi des merciers (merca(ores, marchands, négociants). Un seul individu obtint le privilège , et le monopole de l’industrie française. Ce roi de fabrique n’épargna pas .ses sujets; il exigea des taxes, se fit payer chèrement les lettres d'oppreulissacje, de compmjnonnafje , de maîtrise : il troubla les fabricants dans l’excrcice de leur industrie; il ordonna des visites continuelles , sous prétexte de vérification de poids et de mesures, d’expertise d’ouvrages, mais en effet pour faire payer des exemptions dont il grossissait son trésor royal : car, un roi, dit Ilabelais, ne saurait vivre de peu.

On se lassa de la tyrannie du roi des merciers, comme on se la.sse de toutes les tyrannies ; l'autre monarque fut accablé de plaintes, de réclamations; et successivement aboli, relevé, modifié de mille

3ao

INDUSTIUE.

manières, ce sj'slème absurde des corporations se traîna jusqu’à nous de siècle eu siècle, au milieu du cri [uiblic et de la détresse du commerce.

Le plus dissolu et le plus incapable des princes, Henri III, organisa définitivement les inaitriscs et jurandes : un édit, barbare dans le double sens du mot, établit en principe que le monarque pouvait, seul, donner au sujet le droit de ti-availler, et que le privilège de gagner son pain à la sueur de son front émanait du trône en droite ligne. Le même édit fixait la nature et le temps du travail; les divers degrés par lesquels l’apprenti devait j)asscr; le nombre d’individus qui pouvaient exercer la même profession, mais sur-tout, la somme d’argent que chacun devait payer au trésor. Ou offrit aux plus industrieux le leurre criminel d’un monopole exclusif; aux riclics les moyens de se faire recevoir inhitres sans apprentissage et sans instruction; on basa sur l’injustice, sur l’ignorance, et l’arbitraire, le plus abominable des impôts, puisqu’il portait exclusivement sur la classe laborieuse ; la cupidité, la sottise, et l’envie, concoururent à l’établir.

Les auteurs de ce plan de finance, qui n’avaient pour but que de multiplier les exactious (en multipliant les entraves données à l’industrie, sous prétexte d’en perfectionner les moyens ) oublièrent néanmoins de faire entrer dans leur système , qui devait comprendre toutes les branches de travail.

la première et la plus importante des industries, celle qui exige une plus longue expérience, une plus grande variété de connaissances, l’agriculture. 1/impudence fiscale des agents du despotisme recula devant l’idée de faire des corporations d’agriculteurs, et de créer des syndics, des maîtres, des compagnons et des apprentis laboureurs : on respecta du moins la liberté de la charrue.

Plus les corporations étaient odieuses, plus leur organisation pre'seutait de difficultés : le peuple gémissait ; des édits et des archers répondaient à ses plaintes. Vers la fin du régne de Louis XIV, tous les bourgs et toutes les villes du royaume furent soumis à cette infâme servitude : on créa des bataillons d’officiers extorsionnaires , qui achetaient du gouvernement le droit de nuire au commerce. Il y eut des commissaires auneurs de toile , auneurs de draps, langayeurs de porcs, peseurs de foin, visiteurs d’eau-de-vie; des huitriers suivant la cour, des commissaires empileurs de bois, des inspecteurs de prunes et d’abricots, des vérificateurs d’eau de la reine d’Hongrie, etc. , etc.

Étranges officiers publics ! Les communautés s’empressèrent d’acheter toutes ces charges, et multiplièrent les vexations pour en payer la finance. La .seule énumération de tous ces agents [destructeurs du commerce et de l’industrie, et des droits perçus par le fisc et les jurandes, exigerait un volume en-

UNDUSTniE.

tier: maîtres anciens, maîtres modernes, grandes et petites jurandes, communautés patentées ou non patentées, syndics et grands -gardes, enregistrements, lettres de maîtrise, droit royal, droit do réception, droit d’ouverture de boutique, lionoraires du doyen, honoraires des jurés, de l'iiurssier, du clerc; droit de cire, de chapelle, de bienvenue, des gardes-jurés, du clerc de la communauté; imposh tion annuelle pendant le temps de l’apprentissage et du compagnonnage, etc., etc, etc., etc. Il fallait passer par tous ces degrés, payer tous ces tributs pour exercer la plus infime des professions; et, si l’on n’avait pas de quoi payer les frais de son apprentissage, mendier son pain, voler su ries grandes routes, et aller expier au bagne ou sur l'échafaud le crime du gouvernement, qui mettait l’homme pauvre hors de la loi civile, en lui ôtant tout moyen et toute espérance de se rendre utile à la société!

Telle fut, jusqu’en iSyy, la stupide incohérence des réglements, c’est-à-dire des entraves mises au commerce et à l’industrie, que la fabrication des toiles peintes était inteidite en France, en meme temps que les prohibitions les plus sévères défendaient l’introduction et l’usage des toiles étrangères.

U On inquiétait (dit l’abbé Morellet, dans un « ouvrage intitulé ; Réjlexions sur la libre fabrication «fies toiles peintes) y on inquiétait les citoyens, sur-

ISDUSTlilE.

Il tout en province et jusque dans la capitale, par Il des visites domiciliaires ; on dépouillait les femmes « à l’entrée des villes; on envoyait des hommes aux Il {jalères pour l’introduction d’une pièce de toile ; “ enfin , toutes les tyrannies financières et comnier- II eantes étaient employées pour arrêter les projjrès «de l’industrie, et pour empêcher le peuple fran- « <;ais de s'habiller et de se meubler à bon niar- « ché. «

Je n’ai pas indiqué la dixième partie des absurdités, des abus, des vexations, dont ce dépi'orablc système était la source : on aurait pu croire', à l’examiner dans son code réplémentaire, que l’industrie était une chose essentiellement nuisible, dont le léfiislatenr s’élait efforcé d’arrêter les progrès, et que le travail était un crime, à la répression du(|uel il avait employé tout son pouvoir.

Dans un pays où le ridicule a tant d’empire, on peut .s’étonner qu’il n’ait pas renversé une institution où l’arbitraire, l’avarice, et la vanité semblaient SC disputer le prix de l’extravagance; une institution fondée sur la hiérarchie de quarantedeux mille offices' et officiers, attachés comme autant de sangsues au corps du commerce. Ne suffisait-il pas, pour ruiner le système des corporations et des jurandes, d’énuniércr cette immense quan-

’ V*oyc* Forbonnais.

INDUSTIUE.

tité de taxes bizarres , et ces procès continuels qui devaient en être llufailliblc résultat? Quelle source intarissable de satire et de plaisanteries que ces inimitiés de corps, que ces guerres de professions d’autant plus envenimées que les parties belligérantes étaient plus voisines. Un traité de paix entre les Grecs et les Turcs n’est pas plus difficile à faire aujourd’hui, que ne l’était alors un armistice à conclure entre les fripiers et les tailleurs : quel était le caractère distinctif de l’habit neuf? à quel signe pouvait-on reconnaître qu’une veste avait été portée? à quel degré de service une culotte rentrait-elle dans le domaine public? Toutes ces questions insolubles et mille autres semblables, devenaient la cause ou le prétexte d’innombrables actions portées devant les tribunaux. Les maréchaux, les forgerons, les cloutiers, les taillandiers, les ferronniers, les serruriers, les poseurs de sonnettes, formaient autant de corps d’armées, toujours en présence, toujours prêts à se battre pour l’intégrité de leurs frontières qu’ils ne connaissaient pas, et dont personne ne pouvait assigner les limites. S’il arrivait qu’un serrurier fabriquât des clous , qu’un cloutier limât un pêne, qu’un maréchal foqjeât, qu’un taillandier ferrât, la guerre était déclarée; on plaidait à outrance; et on léguait â ses derniers neveux, avec les outils du métier, les procès dont les successions étaient grévées de père en fils. En prenant

un terme moyen entre dix mille francs et un million, on a calcule que les seules communautés de Paris dépensaient annuellement cent mille écus en plaidoiries.

Les honteuses entraves dont le gouvernement avait garrotte l’industrie, l'empêchaient seules de prendre l’essor. M. Turgot, administrateur philo sophe, entreprit de les briser, et fit rendre l’édit du a 5 février 1776, qui supprimait les maitrises et jurandes; mais l’inti'igue , qui le renversa du ministère, ne tarda pas à les rétablir; il était réservé à l’assemblée constituante d'en débarrasser définitivement la France.

Une fois libre, le géant a pris sa course. En vain les orages d’une révolution terrible, en vain les discordes intestines et les guerres étrangères ont épuisé la France et bouleversé son sol : les arts industriels ont fleuri au milieu des laves du volcan et sur les cendres de l’incendie. Nos ateliers étaient vides ; les ouvriers étaient devenus soldats; les plus vieux emportaient au tombeau le secret de leur expérience ; le maximum pesait sur le commerce; d’énormes impôts frappaient les matières premières ; les manufactures pouvaient, d’un moment à l’autre, devenir la proie d’un peuple en furie : la dénonciation d’un artisan ivre pouvait perdre l’entrepreneur le plus estimé : la terreur des échafauds ou celle du .sabre, paralysait tous les esprits, enchaînait tous les bras :

INDUSTRIE

c’est cependant au sein de ce chaos , c’est pendant la succession de dix gouvernements et de trente campagnes de guerre , que se sont préparés et opérés les prodiges du génie industriel des Fran<;ais.

«C’est (dit une femme dont la pensée est tou- «jours virile quand elle échappe aux petites pas- «sions qui trop souvent la gouvernent), c’est à la « suppression des maitriscs , des jurandes, de toutes « les gênes imposées à l’industrie, qu’il faut attribuer « l’aceroissement des manufactures et l’esprit d’en- « treprise qui s’est montré de toutes parts : enfin « une nation, depuis long-temps attachée à la glèbe, <1 est sortie, pour ainsi dire, de dessous terre; et l’on « s’étonne encore, inaljjré les fléaux de la discorde « civile, de tout ce qu’il y a de talents, de richesses « et d’émulation dans un pays qu'on délivre de la « triple chaîne d’une église intolérante , d’une no- « blesse féodale, et d'une autorité royale sans li- « mites »

La population de la France, depuis l'époque de son émancipation politique , a augmenté de plus d’un sixième: les mariages beaucoup plus fréquents dans la classe ouvrière, une plus grande aisance toujours croissante, le morcellement des grandes

* Madame de Staël: Consitieratiom sur la revoluiion frunvaiie , tome I", page 184

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ISUUSTUIK. 327

propriétés, telles sont les causes principales de ce phénomène.

L’arbre de l'industrie, libre d’étendre ses racines, s’est enrichi de branches nouvelles. On a remplacé momentanément la cochenille par la garance, l’indigo par le pastel, le sucre de cannes par celui de betteraves; on a découvert dans le bois l’essence du vinaigre; on a trouvé dans des substances vulgaires des produits précieux que personne n’y soup- (;onnait.

De nouveaux appareils pour la distillation des vins ; de nouveaux procédés dans l’art de blanchir les toiles, de chauffer les appartements, les cuisines, les fabriques ; d’éclairer les maisons les ateliers et les mes, ont porté l’économie dans les habitudes les plus nécessaires de la vie. L’art de peindre les toiles, conduit à sa perfection , a mis à la portée des dernières classes des vêtements tout à-la-fois plus élégants et plus solides. Le chimiste a révélé au teinturier le secret de nouvelles couleurs; les cuirs et les peaux de toute espèce ont reçu en un mois des préparations qui exigeaient autrefois une année, et l’on a trouvé dans leur fabrication la double éco nomie du temps et des frais.

* C’0St l'inQi^nicur français Lelion qui a fait pour l’éclairage, le chauffage, etc., ces découveiics importantes, dont les Anglais ont recueilli les premiers fruits.

INÜL'STUIK.

Ce qui donne sur-tout une vive satisfaction au philosophe ami de sou pays, qui ne voit que des égaux dans scs compatriotes, c’est la pensée que tant de progrès n’ont pas seulement favorisé le luxe, et satisfait l’opulence, mais que l’indigent sur-tout doit les bénir. Grâce aux bienfaits de cette industrie populaire, le pauvre, aussi, peut goûter sinon les jouissances du luxe, du moins les plaisirs du bien-être. 11 peut échauffer son foyer, le garnir d’une poterie salubre , compacte et de forme élégante; munir sa demeure de verres blancs et solides; .SC préparer un lit plus doux au prix dont il payait la paille de son grabat. L’eau qu’il boit, filtrée par le charbon, peut avoir été, sans inconvénient, puisée au milieu des immondices dont se charge une rivière qui traverse une grande ville. A-t-il le germe de quelque talent? les écoles d’iii-struction mutuelle .sont ouvertes, et la plus modeste chaumière peut avoir sa bibliotlièque en éditions stéréotypes.

Tous les genres de quincailleries mieux fabriqués; l’imitatiou perfeclionnée de ces nombreux tissus de laine et de coton, qui formaient l’apanage exclusif de l’Inde et de l’Angleterre; la création ou, pour parler plus juste , la formation de l’alun , de la soude, de la potasse, des couperoses ,. par la combinaison directe de leurs principes constituants ; la fabrication de toutes les sortes de sels ; les eaux

INUUSTIUI^.

minérales les plus nécessaires à la médecine, sortant élaborées de la comue du chimiste; enfin notre industrie, rivale en tous points de celle des nations les plus florissantes qui s’étaient enrichies de noÿ découvertes ; tels sont les fruits de la liberté du travail, qui n’est elle-même qu’un des résultats de la liberté publique.

Dans l’espace de temps qui s’est écoulé depuis l’exposition dont je vais rendre un compte sommaire , plusieurs attaques ont été faites contre l’industrie nationale ; la seule qui mérite quelque attention, du moins par le caractère de celui qui l’a dirigée, est celle dont la tribune de la chambre des députés a retenti, et dont le commerce de Lyon a été spécialement l’objet: on n’a pas craint de dire que la suppression des corporations avait été pour cette seconde capitale de la France , le signe de la ruine de toute industrie. On peut être tenté d’ajouter foi à une pareille assertion , quand on l’entend sortir de la bouche d'un fabricant de cette ville ; et ce n’est qu’après avoir recueilli sur les lieux mêmes les renseignements les plus exacts, qu’on peut se croire autorisé à démentir formellement un fait énoncé avec tant d’assurance. Je mettrai encore cette fois les calculs à la place du raisonnement ; c’est la seule manière de répondre à l’esprit de parti.

Eu 1 789 , il n’existait à Lyon que quatorze mille cinq cents métiers.

INDUSTRIE

En 1830, on en comptait vingt-quatre mille.

Dans les années 1 •787, 88, et 89, on tirait du sol des produits en soie , pour une valeur moyenne de dixliuit millions.

On en faisait venir de l’étranger pour vingt-quatre millions huit cent mille francs.

D'où il suit que la lolalité des manufactures de France, à cette époque, consommait annuellement pour une valeur de quarante-deux millions en soies indigènes ou exotiques.

Eu 1820, les fabriques de Lyon ont consommé pour vingt-trois raillions de soie de Franco, et vingtdeux millions de soie étrangère; en tout quarantecinq millions, c’est-è-dire pour une valeur de trois millions de plus, dans la seule ville de Lyon, qu'il ne s’en consommait, en <787, dans le reste de la France.

Quant aux produits matériels des vingt-quatre raille métiers qui existent à Lyon, au moment où j’écris, si l’on observe qu’ils sont plus que doublés par le perfectionnement introduit dans leur construction, par la mécanique de l'invention de M. .lacquard , on sera forcé de convenir que je reste beaucoup au-dessous de la vérité , en n’annonçant qu’une augmentation du double, dans les produits «pii sortent aujourd’hui des fabriques de Lyon.

Recusera-t-bn l’autorité d’un écrivain presque gothique, M. de Rubis , qui commentait au seizième

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siècle les privilèges de Lyon , et qui s’exprimait ainsi sur les privilèges et les maîtrises:

«A Lyon, les métiers, hors les orfèvres, les har- « hiers et les serruriers, ne sont jurés comme en «plusieurs villes du royaume: et ce, à l'occasion « des jurés et de la liberté du commerce, par vertu « de laquelle est loisible à gens de toute sorte et de «toute nation, de venir librement habiter en cette «ville, pour y exercer leurs trains, trafics, et mé- « tiers, sans être astreints à aucune maîtrise, actes «d’expérience, et ebef-d’œuvres , et a cette liberté «donné un tel fruit, que nos métiers ont été jus- «qu’ici les plus parfaits et les plus excellents de ce « royaume. »

Veut-on une preuve plus incontestable encore des progrès immenses de cette branche d’industrie?

Les comptes rendus de M. Turgot et de M. Necker font monter de dix-buil à vingt-quatre millions les exportations des fabriques lyonnaises , avant la révolution; cette même export^ion, tant à l’étranger qu’à l'intérienr de la France, s’est montée, en 1820, à plus de soixante-quinze millions : accroissement d'autant plus extraordinaire , que l’Angleterre, qui s’approvisionnait autrefois de soieries à Lyon , a naturalisé chez elle cette branche d'industrie.

Cette ville ne s’est même pas contentée de perfec-

liNUUSTKlK.

tionncr ses anciennes fabriques, clic a fait une conquête importante sur l’industrie étrangère. En 1 789, la fabrication du crêpe était le partage exclusif de ^ la ville de Bologne; et telle est la supériorité que Lyon s’est acquise en peu de temps dans ce genre d’industrie , que Bologne, hors d’état de soutenir la concurrence , l’a abandonnée entièrement à sa rivale. *

Cette espèce de dénonciation contre l’industrie des Lyonnais, avait pour but et pour conséquence de déplorer la perte de ces admirables corporations, auxquelles, à en croire M. Pavy, Lyon avait été redevable de son ancienne prospérité : on vient de voir ce qu’il y a de vrai dans ces doléances : un fait achèvera de mettre en lumière une vérité, à laquelle je me flatte que cet ouvrage servira de développement : La liberté est le premier besoin du commerce.

Une seule industrie, celle des tireurs d’or, est encore entravée dans sa marche par le droit de largue que s’est réservé le gouvernement dans le tirage de l’or. Ce droit est un privilège , et ce privilège tellement nuisible , qu'une branche d’industrie exclusivement française, dont l’Europe et l’Asie étaient jadis tributaires, s’est naturalisée sur plusieurs points commerciaux de notre continent ,

* Ix; tirage du fil d"or jusqu’à une grosseur donnée.

et que Lyon , où eette industrie a pris naissance , est obligé maintenant de tirer de l’étranger la plus grande partie du fil d’or qu’elle emploie dans ses fabriques.

On a encore avancé comme un fait , que le système des corporations était la seule garantie qu’on pût avoir à Lyon, contre les émeutes des ouvriei’s. Cependant il reste prouvé que, depuis i744> époque des réglements de corporations , on peut citer c|uinze ou vingt révoltes, plus ou moins caractérisées (une entre autres, dans laquelle le chef de la maréchaussée fut tué sur la place); et que , depuis la suppression de ces mêmes maîtrises , il n’y a pas eu la moindre émeute parmi Tes ouvriers de cette ville.

Les fabriques de rubans de Saint-Gliamont et de Saint-Etienne, du département de la Loire, out également pris une extension proportionnée à celle des manufactures de soieries de Lyon.

Un fait isolé, mais frappant, fera mieux sentir encore la bienfaisante influence que la révolution a exercée sur l’industrie.

Dans les montagnes des Vosges se trouve la petite ville de Giiebviller, à laquelle donne son nom la vallée où elle est bâtie. Là dominait , avant la révolution, un saint et noble chapitre : un princeabbé le dirigeait; seize quartiers de noblesse étaient nécessaires pour y être admis; des revenus immen-

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ses embarrassaient les bons pères, qui ne cessaient de faire bâtir, et qui ne pouvaient qu’à {^rand’ peine se défaire de leur superflu. Le bon lioninie l'a dit :

.... Dieu prodij'iic scs biens A ceux qui fout voeu d’étre siens.

Ce profond silence qui favorisait le doux repos des cliannines , et que les oremus seuls interrompaient, cette bienheureuse fainéantise, cette population sacrifiée au bien-être de quelques diseurs de bréviaire; hélas! toutes ces iinajjes de béatitude se sont évanouies. De bruyants ateliers se construisent. Là où dinait R prieur, cent métiers à la Jenny-Mull vont faire entendre leur cliquetis éternel. Tout est bruit, travail, activité, industrie. Une pompe à vapeur, de la force de cinquante chevaux, donne le mouvement à la mécanique, qui, elle-même, est le principal moteur d’une manufacture immense. On y compte déjà jusqu’à douze fabriques de divers genres; M. Scliluwberger en établit une nouvelle, epû doit rivaliser avec les plus vastes établissements , et qui a pour objet spécial la filature en fin des colons, depuis le numéro cent à trois cents.

Tout auprès de la ville, une manufacture de produits chimiques donne de beaux et nombreux résultats. Le village auquel les saints pères faisaient

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la charité, va devenir une ville importante et riche. Je ne sais si je me trompe, mais je crois que les noms de MM. Schlumberger , Davillier, Kceklin, etc. , qui enrichissent leurs concitoyens et font honneur à leur patrie, sont à-peu-près aussi agréables à Dieu que les mille et quelques quartiers, accumulés sur toutes les têtes réunies du vieux chapitre, depuis sa fondation.

11 est temps de m’arrêter; j’ai voulu dans cette introductiao tracer l’esquisse rapide d’une Histoire de [Industjtie; déplorer son long esclavage en France; relever, à ses propres yeux, la classe ouvrière trop long-temps dédaignée; montrer dans les arts mécaniques le moyen de civilisation le plus actif et le plus puis.sant, et la source la plus abondante du bien-être, de la richesse, et de l'indépendance des nations; j’ai voulu sur-tout faire chérir la liberté, qui seule , et malgré sa longue et déplorable lutte, a pu produire les résultats prodigieux dont cet ouvrage a pour but de rendre compte.

h'IIistoire complète de [Industrie manque à la littérature de tous les peuples; et l’on peut s’étonner que parmi les philosophes, dont l'esprit subtil s’est exercé sur tant de matières oiseuses, aucun n’ait encore cherché quelle a été rinlluence réciproque de la pensée sur les arts mécaniques et des arts mécaniques sur la pensée.

J’ai dû me borner à indiquer dans cette intro-

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duction les principaux traits de ce vaste tableau des progrès et des conquêtes paisibles de l'industrie Imniaine; je n’ose même me flatter d’avoir donné à la partie très circonscrite sur laquelle je me suis arrêté, tout le développement dont elle est susceptible. Peut-être, cependant, lira-t-on avec quelque intérêt les chapitres suivants; j’aurai atteint mon but, si l’on y trouve des raisons de plus d’aimer la France, de haïr le despotisme, et d’apprécier les bienfaits d’une sage liberté, hors de laquelle il n'y a pour les nations ni industrie ni véritable prospérité.

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