‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Mélanges. Tome 2Chapitre 55 sur 67 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Tannerie. ■— Projetés de cet art.

Parmi les productions innombrables de l’industrie française, e.xposces aux regards du public dans le.s salles du liOuvre, il en est peu qui fixent moins que les cuirs l'attention du vulgaire des spectateurs, et qui soient neanmoins plus dignes des regards de l’observateur attentif et de la protection du gouvernement. L’emploi du cuir est un des premiers besoins physiques de l’état social; et l’art de le préparer, un de ceux où nous nous sommes, depuis quelques années, approchés le plus près et le plus vite de la perfection.

On s’occupa de tanner le cuir, et de le rendre souple, dès le berceau de la civilisation. Parmi les noms qu’IIomère cite avec éloge , se trouve celui de l’ouvrier qui prépara le cuir destiné au bouclier d’Ajax; c’était Tychus de Béotic, le même auquel Pline attribue l’invention de l’art de tanner.

Il n’y a pas un siècle que la tannerie était dans l’enfance : on ne connaissait encore que la préparation ù la chaux, qui avait le double inconvénient

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de brûler le cuir et de le rendre spongieux. Ce n’est que depuis ime cinquantaine d’années qu’on a découvert, en France, le moyen de fabrication que l’on appelle à la jusée, parcequ’ellc s'opère avec le jus du tan. Il a fallu lutter pendant plus de vingt ans contre la routine et le préjugé pour faire adopter parmi nous une méthode dont l’évidence avait, dès le premier moment, prouvé tous les avantages.

Cette force de l’habitude, si difficile à rompre, n'était pas le seul obstacle aux progrès de cette branche d'industrie : on l’accabla d’une multitude d’impôts et de droits de marque, depuis i 585 jusqu’à la suppression en 1790 du droit unique établi par l’édit de 1 7 5 q, lequel subit une infinité de changements jusqu’en «775, époque à laquelle les droits de marque furent fixés à i 5 pour 100 sur le poids de la marchandise.

Cet énorme impôt, en donnant lieu à des vexations inouïes dans son mode de perception, ouvrit la porte à tous les genres de fsaude : les commerçants assez heureux pour employer impunément ces moyens illicites firent des fortunes considérables ; les maladroits furent condamnés , les honnêtes gens se ruinèrent.

Le système des corporations , qui régissait alors le commerce français ' , fut encore une des princi-

‘ Voyez l'Introduction.

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pales causes de la stagnation où languissait cette industrie. Toute innovation dans la méthode de fabriquer devenait suspecte au comité syndical ; plusieurs sortes de peaux, et notamment celle du cheval, étaient prohibées pour la fabrication; une simple dénonciation contre le novateur donnait lieu aux visites domiciliaires.

L'abolition du droit de marque en 1790, et la liberté rendue au commerce, en faisant disparaître ces odieuses vexations , communiquèrent à l’art du tanneur un mouvement si rapide , que rien ne put en ralentir les progrès. La révolution, qui nous plaça dans un état d'hostilité avec le reste du monde, nous contraignit bientôt à chercher dans notre propre industrie les ressources que nous ne pouvions plus attendre de l’étranger.

Ti’Anglcterre possédait seule, il y a vingt-cinq ans, le secret de fabriquer des tiges de bottes ; la France était alors tributaire de ses manufactures. Quelques ouvriers de ce pays vinrent s’établir dans le nôtre , et leur exemple apprit à nos tanneurs le parti qu’on pouvait tirer d’une immense quantité de peaux, que l’insouciance et l’impéritie, compagnes d’une longue oppression, avaient jusqu’ici laissé perdre. Nous ne tardâmes pas à devenir les rivaux de nos maîtres; et maintenant nous pouvons nous glorifier de la préférence qu’obtiennent chez l’étranger les tiges de bottes fabriquées chez nous.

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peut-être avec plus de perfection, mais certainement à beaucoup meilleur marché.

Au commencement de la révolution, les immenses besoins de nos armées en cuirs de toute espèce se faisaient vivement sentir; les produits annuels de nos fabriques ne pouvaient suffire à cette consommation e.\traordinaire. Il saisissait de créer les moyens d’augmenter la masse de cuirs propres à être mis en œuvre , en abrégeant le temps du tannage ; MM. BerlhoUel, Vauquelin et Séguin, s’en occupèrent. Ce dernier fit des essais qui démontrèrent qu’il était possible d’atteindre ce but, en facilitant le gonflement des cuirs par un mélange d’acide sulfurique avec les eaux tannantes. L’expérience a prouvé qu’il fallait employer cet acide avec beaucoup de réserve : les premiers essais en grand ne furent point heureux ; on brûla le cuir en voulant bâter la préparation de quelques mois. On y est enfin parvenu , sans nuire le moins du monde à sa qualité.

Si j’osais avoir une opinion sur un objet où je sens toute mon insuffisance , je croirais pouvoir assurer qu’on peut abréger beaucoup encore le temps que l’on met au tannage. Je puis du moins citer un fait que tous les voyageurs attesteront avec moi. Les habitants des deux péninsules en-deçà et au-delà du Gange ne mettent pas plus de quinze jours à tanner et à corroyer le cuir qu’ils emploient pour chaus-

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sure. Je ne pense pas que ce cuir soit d'aussi bonue qualité que le nôtre; mais j’en ai fait usage assez long-temps pour assurer que la manière dont il est tanné conserve sa substance intacte et la rend propre à être mise en œuvre. Les Anglais possèdent ce secret des Indiens. Ne pourrait-on pas en prendre connaissance sur les lieux mêmes?

Les cuirs et uue partie des peaux exposés au Louvre s'y trouvent pour ainsi dire en contact dans la même salle, au rez-de-chaussée, avec les productions minérales dont l'exposition fait tant d’honneur i\ MM. Chaptal fils et Roard. Ce rapprochement n’a peut-être pas été fait sans motif : si les productions minérales sont l’ame des manufactures, on peut dire aussi que les productions animales, telles que les peaux fabriquées à l’aide de minéraux et d’après les nouveaux procédés, en sont les résultats les plus précieux et les plus nécessaires à la société. L’alun entre essentiellement dans la confection des cuirs dits de Hongrie, employés pour soupentes de voitures et à l’équipement des chevaux de charrois. L’acide sulfurique est un ingrédient nécessaire à la première préparation de ces cuirs tannés.

l’endant long-temps les seuls Hongrois connurent et pratiquèrent cette manière de tanner le cuir. Henri IV, et ce n’est pas là son action la moins louable , voulut conquérir pour la France cette hranchc de richesse. 11 envoya eu Hongrie un ha-

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bile tanneur, nommé Rose, qui accomplit ce larcin national , et revint en France établir, sous la protection du bon roi , une manufacture de cuirs de Hongrie.

L’exposition ne présente que les échantillons d'un petit nombre de tanneries ; mais les qualit^ de ces échantillons suffisent pour donner une hainl idée du point de perfeetion où cette industrie est parvenue.

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