‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Mélanges. Tome 2Chapitre 56 sur 67 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Chanvre et lin.

Le chanvre et le lin sont les premières substances végétales que l’homme civilisé ait employées pour se mettre à l’abri de l’intempérie des saisons ; l’époque où fut inventé l’art de tisser les filaments de cette dernière plante se perd dans la nuit des temps: les livres les plus anciens font mention de tissus fabriqués avec la filasse, et le Deutéronome contient un réglement de police à ce sujet.

Le luxe ne tarda pas à perfectionner un art que le besoin avait fait naître. Les esclaves, auxquels on en avait abandonné la culture, jaloux de .satis-

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faire la vanité capricieuse de leurs maîtres , parvinrcut, à force d’adresse et de patience, à filer le lin d'une telle finesse, qu’au rapport de Thucydide (liv. i''), aucun tissu n’était comparable, pour la transparence, aux robes des Athéniennes.

Il faut croire cependant (jue les Grecs faisaient lin uu usa{'c bieu moins fréquent que nous; car Hérodote et Xénophon affirment que la meilleure partie des récoltes en lin passait dans le commerce. Une scrjje fiue faite de laine était chez eux , ainsi que chez les Romains , le vêtement le plus ordinaire.

Pline parle d’un filet de tricot, si fin, qu’il passait tout entier dans un anneau (liv. XIX, chap. i''). I.1CS Grecs avaient poussé le blanchiment au même degré de perfection. L’usage des alcalis leur était familier, ainsi que nous l’apprend Théophraste ; cet auteur, qui écrivait sept cents ans avant l’ère chrétienne, était lui-même fils d’un blanchisseur de [<esbos. Les propriétés détersives de plusieurs especes de plantes et de terres étaient connues des Romains; et les nuances de blanc qu'ils communiquaient à leurs toiles avaient tant d’éclat , qu’on préférait celles-ci aux richesses que la magnificence impériale étalait dans les fêtes publiques.

L’art de travailler le lin éprouva le même sort que tous les autres ; il s’éteignit dans la barbarie du moyeu âge, et dix siècles s’écoulèrent avant qu’il reparût avec quelque éclat. Les Hollandais, parmi

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les peuples modernes, en firent une étude particulière, et s’emparèrent presque exclusivement de cette brauclie d'industrie. Les toiles de Hollande furent pendant long-temps les seules qu’on recherchât dans le commerce; les autres nations européennes envoyaient les toiles de leurs manufactures à Harlem , pour y recevoir les apprêts convenables , et les revendaient ensuite comme étant de fabrication batave.

La perte de temps et les frais qu’entraînait cette méthode éveillèrent l’industrie des Français et des Anglais, également impatients de s’affranchir du tribut qu’ils payaient aux Provinces-Unies. Chacune des deux nations chercha séparément à découvrir les procédés dont l'emploi était devenu pour les fabricants hataves une source de richesses. C’est ici que se manifestent les dispositions différentes des deux peuples rivaux pour les inventions utiles. Un Irlandais, qui n’avait que des notions très imparfaites de l’art du blanchiment, se présente en Écosse, et annonce le projet d’y fonder une blanchisserie à la hollandaise: les commerçants, les capitalistes^ favorisent aussitôt son entreprise , et fournissent les fonds nécessaires. 11 échoue dans ses premiers essais ; les toiles , affaiblies par les préparations qu’il leur a fait subir sur le pré , ne présentent , à la fin de la belle saison , que la nuance d'nn blanc terne et bleuâtre. Ce mauvais succès ne décourage pas

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SCS associés} ils continuent, redoublent d’efforts, et parviennent à triompher des obstacles.

En France , le même art , établi sur de bien meilleures bases, éprouvé dans toutes ses parties par l'illustre Berlhollet est loin de trouver la meme faveur : une association formée à Valenciennes pour le blanchiment des toiles d'après la nouvelle méthode ne rencontre que des entraves, et ne parvient pas meme à se procurer l’emplacement dont elle a besoin : le comte de Bellaing indigné de cette honteuse cabale, et convaincu des avantages du procédé nouveau que l’on repousse , établit les sociétaires dans une de ses propriétés; mais cette généreuse protection ne les met pas à l’abri des persécutions que l’on continue à leur susciter.

On ne peut néanmoins se dissimuler que la méthode bertbolienne s’applique avec moins de succès aux toiles de chanvre et de lin qu’aux tissus de coton : les pertes que les premières éprouvent dans l’opération s’élèvent jusqu’à 27 pour loo , tandis qu’elles ne vont }>as à S pour 1 00 dans les autres : quoi qu’il en soit, il est probable que ces difficultés qui restreignent le commerce des toiles indigènes ne tarderont pas à disparaître. IjCS substances qui rendent le blanchiment aussi pénible qu’indispensable s’attachent à l’écorce pendant le rouissage : tant que la plante végète, elles sont solubles, et cèdent à l’action de l’eau qui s’en empare. Cette circon-

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stance, reconnue depuis quelque temps, a déjà été mise à profit par plusieurs mécaniciens: les macliines de M. Cltrislian pour teillcr immédiatement le chanvre et le lin ont été éprouvées par quelques agriculteurs avec un plein succès. A mesure que l’usage s’en répandra, les manipulations du blanchiment deviendront moins nombreuses et plus faciles. I^a filature du lin présente aussi plus de difficultés à vaincre que celle du coton , et les procédés mécaniques qu’on emploie pour celle - ci ne conviennent pas à l’autre. Un homme éminemment doué du génie des arts, était parvenu à surmonter l’obstacle ; mais à cette honteuse époque où le courage, les talents, et le patriotisme étaient en butte aux outrages d’une orgueilleuse stupidité , il fut contraint à s’expatrier et à porter sur la terre étrangère le fruit de sa prrécieuse découverte. Les petits-fils de ces hommes qui arrachèrent au monarque dévot la révocation de l’édit de Nantes devaient cet hommage aux cendres 'de leurs pères.

Nos fabriques de toiles sont dans un état de prospérité très surprenant, si l’on fait attention au tort que les tissus de coton doivent nécessairement leur faire. La séparation de la Belgique a été favorable au développement de cette branche d’industrie. On a établi sur les toiles blanches étrangères un droit qui , pour les toiles de ménage, équivaut à la prohi-

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l)i(iou; et quant à la petite quantité de toiles fines dont nous avons be.soin pour compléter nos assortiments d’c.xportation, elle n’entre qu’en écru.

Cette séparation de la Bel{;ique nous a forcés d'établir des blanchis.series aux environs de Lille, de Douai, d’Armentières , d’Amiens, de Bauvais, de Senlis, du Mans , et de Lyon.

A l’époque où l’Escaut coulait sous les lois de la France, les teinturiers d'Oudenarde teig^naient par an quatre-vingt mille pièces de toiles en bleu , dont les trois quarts au moins, destinées à faire des saraux, se consommaient en France : tous ces établissements ont été transportés en France. Les mêmes teintures n’y reviennent pas à moitié prix.

Les fabriques d’Étaires et d’Armentières se bornent aux toiles de ménage et au linge de table : (juoique de bonne qualité, l’espèce de lin qu'elles emploient n’atteint pas, à la filature, le degré de finesse nécessaire pour la fabrication des batistes.

Nos premières , fabriques de toiles de ménage sont celles de Tâsicux et Vimoutiers, connues sous le nom de cretonnes; le nombre en est quadruplé depuis vingt ans. La majeure partie des lins qu’elles emploient vient de la Flandre française : celui qui croit aux environs de Lisieux, et dont la culture augmente tous les ans, suffira bientôt à leur consommation.

La fabrique de Bernay se soutient sans augmen-

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ter; celles de Mortagne, Mamers, et Alençon, ont un peu souffert de la perte de nos colonies, où elles faisaient des exportations considérables.

Les toiles fines dites demi-Hollande, qui se fabriquent et SC blanchissent aux environs de Beauvais et de Clermont, approchent de la batiste pour la finesse.

Les fabriques de Mayenne et de Laval sont les plus heureusement .situées; elles récoltent leur lin; elles sont dans un pays où la main d’œuvre est à bon marché ; et leurs blanchisseries autrefois inférieures à celles du Nord se sont singulièrement améliorées depuis quelques années. Ces toiles, connues dans le commerce sous le nom de Laval et de royale, sont recherchées pour la consommation intérieure.

Cholet ne fabrique plus l’espèce de toile qui portait autrefois son nom ; ceux de ses ouvriers qui ne sont pas occupés aux tissus de coton continuent la fabrication des mouchoirs, à bas prix, dont cette petite ville s’était pendant long- temps réservé le privilège.

La fabrique de Quintin , dite toile de Bretagne, a beaucoup perdu par la guerre des insurgés d’Amérique, où se faisait presque toute sa consommation; en perfectionnant ses qualités, elle a trouvé le moyen d’écouler ses produits dans l’intérieur.

La fabrique de Warem est considérable, et ses

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produits eu toile de ménage sont d’une qualité parfaite; elle en e.Kporte la plus grande partie.

Il se fabrique aussi beaucoup de toiles légères, dites de Villefranche , dans les environs de Lyon.

On aura une idée à-peu-près complète du nombre et de l’espèce de nos fabriques de toiles, enjoignant aux principales dont j’ai déjà parlé celles des anciennes provinces de Lorraine, d’Alsace, et de Picardie. Les toiles connues de cette dernière province sont fabriquées avec les chanvres du pays, et se consomment presque en totalité sur les lieux mêmes.

Les tissus de lin et de chanvre ont deux grands avantages , particulièrement dans les qualités communes et demi-fines, la force et la durée. Leur fabrication est une vieille propriété de l’industrie française.

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