‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Poésies légèresChapitre 29 sur 136 · DES AUTRES GENRES · texte numérisé non relu

DES AUTRES GENRES

Après avoir rapidement parcouru les differents genres de chansons, et avoir prouvé par de nombreux exemples que l’époque actuelle possède un poète qui a porté h sa perfection cette branche de notre littérature , je vais m’occuper plus succinctement encore des autres inspirations de la poésie légère.

J’ai déjà dit que la fable, l’apologue, Pupitre, le conte, et meme la cantate, considérés comme faisant un corps d’ouvrage, appartenaient à un ordre de poésie plus élevée; néanmoins chacun de ces morceaux, pris isolément, peut trouver sa place dans un recueil de poésies fugitives.

Je crois pouvoir me dispenser de parler de la ballade, du rondeau, du triolet, et même du sonnet, dont on ne parle plus depuis long-temps; ainsi ma tâche se réduit à faire ici mention du madrigal, de Yépigramme, du quatrain, du distiifue et de l'inscription, dont se compose aujourd’hui ( en y comprenant la chanson comme partie principale) le domaine de la poésie légère.

LE MADRIGAL

Ce mot vient-il du grec mandra (bergerie), ou de la ville de Madriga, en Espagne? C’est aux étymologistes à prononcer sur cette importante question: s’il fallait me décider, en attendant, je serais assez, porté à croire que la ville espagnole, dont les habitants se sont fait une réputation dans ce genre de poésie, a donné le nom au madrigal.

Ce petit poème, qui s'élève rarement au-dessus de six

ou huit vers, exprime une pensée tendre, galante ou gracieuse, dont l’amour et la beauté doivent toujours être l’objet.

D’après cette définition, la plupart des pièces détachées dont se compose l’anthologie grecque, ne seraient que des madrigaux, si presque toujours la pensée, le sentiment ne s’y trouvait exprimé sous une forme subtile, qui a permis de les confondre avec l’épigrammc.

Parmi nous.

Le madrigal, plus simple et plus uolile en son tour,

Respire la douceur, la tendresse et l'ainour.

Nos portes des seizième et dix-septième siècles étaient fertiles en madrigaux, mais avant eux les Italiens et les Espagnols avaient déjà cultivé avec succès cette branche de la poésie légère ; c’est sur-tout en France qu’une heureuse imagination, servie par l’élégante urbanité des mœurs, s’est plu à multiplier ces opuscules poétiques.

Les satires de Boileau n’ont pas empêché que ce joli madrigal de l'abbé Cotin n’arrivât jusqu’à nous.

Iris s’est rendue à ma foi;

Qu’eùl-t-ellc fait pour sa défense?

Nous ii’riious que non» trois, elle, l'Amour et moi ,

Et l'Amour fut d'intelligence.

On sait que le madrigal suivant, adressé à la duebesse du Maine, ouvrit à Saint-Aulaire les portes de l’académie.

La divinité qui s'amuse A me demander mon secret.

Si j’étais Apollon, ne serait pas ma muse;

Elle serait Thctis , et le jour Boirait.

Mais quelque ingénieux qu’il soit, je préfère à ce ma-

drigal celui de Bcrtaut, uùje trouve l’expression plus naïve d’un sentiment plus vrai.

Quand je pevi* ce que j’ai tant aimé,

Peu *’cn fallut que mon feu rallumé N’en Ht l'amour eu mon ame renaître,

F.t que mon cœur, autrefois sou captif.

Ne ressemblât l'esclave fugitif A qui le sort fait rencontrer son maître.

Voltaire, qui le premier, je crois, a parlé de ce madrigal, au mot Esprit, dans son dictionnaire philosophique, n’a pas dit qu’il l'eut extrait d’une fort longue pièce de vers, dont il forme la première et la seule honne stance.

Voltaire met ce madrigal au-dessus de celui de M. de La Sablière:

Églé tremble que dans ce jour L’Ilymcn, plus puissant que l'Amour,

N’enlève ses trésor* sans qu’elle ose s'eu plaindre ;

Elle a négligé mes avis;

Si la belle les eût suivis.

Elle n’aurait plus rien à craindre,

et de celui-ci, qu’il offre également pour modèle :

Vous êtes belle, et votre sœur est belle ;

Entre vous deux tout choix serait bien doux.

L'Amour était blond comme vous ;

Mais il aimait une brune comme elle.

Toutes les concessions de supériorité que Voltaire fait à ses rivaux, il les détruit par ses propres ouvrages. Il porta dans ce genre de poésies fugitives la même perfection qui signalait les moindres jeux de sa plume. Quel madrigal peut se comparer à celui qu’il adresse à la princesse Ulrique de Prusse, depuis reine de Prusse?

ESSAI SUIt LA POÉSIE LÉGÈRE. 65

Souvent un peu de vérité

Se mêle au plus grossier mensonge :

Cette nuit, dans Terreur d’un songe ,

Au rang des rois j’étais monté ;

Je vous aimais, princesse, et j'osais vous le dire :

Les dieux à mon réveil ne m'ont point font ôté;

Je n’ai perdu que mon empire.

Il est inutile d’insister sur la grâce, le charme, et la tournure ingénieuse de cette petite pièce de vers, dont on pourrait dire avec plus de raison que Boileau ne l’a dit du sonnet ;

Un PAREIL madrigal vaut seul uti long poème.

Je pourrais citer cent autres madrigaux du même poêle, sinon d’un mérite égal à celui-ci, du moins très supérieurs à ce que l’on connaît dans ce genre : je me borne à ce portrait de madame la duchesse de La Vallière:

Être femme saus jalousie ,

Et belle sans coquetterie.

Rien juger sans beaucoup savoir ,

Et bien parler sans le vouloir ; fl}

N’élrc haute ni familière.

N’avoir point d’inégalité;

C’est le portrait de La Vallière, «

Il n’est ni fini ni flatté. t

L’ÉPIGRAMME

L’auteur qui a le mieux réussi dans ce genre, Le Brun, a cherché à le justifier dans ce quatrain :

Sachez , lecteurs , que les méchants Font les vers noirs, les noires trames :

Ce ne sont que les bonnes gens Qui font les lionnes épigrammes.

Pour ramener quelqu’un à cet axis donné en vers assez.

POÉSIES LÉGKIiES. 5

66 ESSAI SUR LA POÉSIE LÉGÈRE, médiocres, il faudrait du moins qu’on pût ignorer que les trois poêles qui ont excellé dans l’épigramme , Pope, Jean- Daptiste Rousseau, et Le iirun lui-même, ont laissé une réputation de méchanceté, avouée de leurs plus grands admirateurs.

Les anciens nommaient indifféremment Êpijramme une saillie maligne, ingénieuse ou galante, ou même une simple inscription : epi ij ranima , chose écrite sur....

Les modernes ont restreint la signification de ce mot : ce n'est plus qu'un trait malin, rédigé en vers, et avec toute la précision possible.

Notre littérature est plus riche en épigrainmes que celle de toutes les autres nations réunies.

Celle-ci, de Marot, a h' mérite bien rare d'étre dirigée contre un homme injuste et puissant: cette noble vengeance du génie est un trait bien honorable dans la vie du plus ancien de nos poêles.

Lorsque Maillard, juge d’enfer, menait A Montfauron Semblançay l’atnr rendre ,

A voire avis, lequel des deux tenait Meilleur maintien? Pour vous le faire entendre.

Maillard semblait l'homme que mort va prendre.

Et Sembla nçay fui si ferme vieillard ,

Que l'on rnidait pour vrai qu’il menât pendre A Momfaucou le lieutenant Maillard.

Racine a excellé dans l’épigramine, mais il n'en a composé qu’un très petit nombre; il est vrai que ce sont des coups de maître. Je choisis les deux suivantes :

Sur le Germanicus de Pradon.

Que je plains le destin du grand Germanirns !

Quel fut le pria de ses rares vertus !

Persécuté par le cruel Tibère,*

ESSAI SL'n LA POÉSIE LÉGÈRE. C7

Empoisonné par le traître Piton ,

11 ne lui restait plut , pour dernière misère ,

Que d’être chanté par Pradon.

Sur Amlromtu’uc.

Le vraisemblable est peu dans cette pièce ,

Si l’on en croit et d'Olonne et Crcqui :

Créqni dit qne Pyrrhus aime trop sa maîtresse, D'Olonne qu'Androniaquc aime trop sou mari.

Voltaire a plus cruellement immolé Dcsfbnlaines dans l'épigramme suivante :

Certain caffard , jadis jésuite ,

Plat écrivain , depuis deux jours ^

Ose gloser sur ma conduite,

Sur incs vers et sur mes amours.

En bon chrétien je lui fais grâce.

Chaque pédant peut critiquer mes vers ;

Mais sur l'amour jamais un fil* d'ignare Ne glosera que de travers.

Ce même abbé Desfontaines a fourni à Piron le sujet de sa meilleure épigramine :

Cet écrivain si fécond en libelles.

Croit que sa plume est la lance d’Argail ;

Sur le Parnasse , entre les neuf pucellr» ,

Il est placé comme un épouvantail :

Que fait le bouc en si joli bercail ?

Y plairait-il? Chercherait-il à plaire?

Non; c’est l’eunuque au milieu du sérail;

Il n’y fait ricu, et nuit à qui veut faire.

Trois portes du dix-huitième siècle, Rousseau, Piron, et Le Brun, s’y disputaient depuis long-temps une supériorité que je crois définitivement acquise à ce dernier, si l’on éloigne, comme je le fais, Racine et Voltaire du concours. Ce dernier a semé ses ouvrages de vers épigrammatiques

très supérieurs à tous ceux de ses rivaux; mais il ne les a

que rarement détachés sous le titre d’épigrammes.

Rousseau n’a point de rival pour l'épigramine cynique. Esprit éminemment caustique et licencieux, il se vengea, par la crainte qu’inspiraient scs vers, des injures que lui méritait la bassesse de scs mœurs. Doué d’un grand talent de versification , et de l’art de couvrir de l’éclat des formes poétiques la stérilité de son imagination, la haine, qui l'avoit peut-être trop persécuté pendant sa vie , servit de prétexte à l’envie, pour lui faire, apres sa mort, une réputation exagérée, dont le temps et l’examen commencent à faire justice.

Parmi celles d^ épigrainmes de Rousseau dont la décence publique ne défend pas de faire mention, les deux suivantes me semblent réunir au plus liant point toutes les qualités du genre.

Le Confesseur incommodant.

Près de la mort, une vieille incrédule Pendait tm moine interdit et perclus;

Ma chère fille, une simple formule D'uctc de foi : quatre mots et rien plus.

— Je ne saurais. — Mon Dieu , dit le reclus,

Inspirez-moi ! Ça, voudriez-vous être Persuadée? — Oui , je voudrais connaître.

Toucher au doigt, sentir la vérité.

— Eh bien! courage, allons, reprit le prêtre.

Offrez à Dieu votre incrédulité.

Le Tltêiitre du monde.

Ce monde-ci u’est qu’une Œuvre comique ,

Où chacun fait ses rôles différents.

Là, sur la sciuc, en habit dramatique.

Brillent prélats, ministres, couquérants.

Pour nous, vil peuple, assis uuz derniers rangs.

Troupe futile, et des grands rebutée.

ESSAI SL’It LA POÉSIE LÉGÈRE. %

l'ar nous d’en bas la pièce est écoutée :

Mais nous payons, utiles spectateurs;

Et quand la farce est mal représentée ,

Pour uotre argent nous sifflons les acteurs.

Aucune époque littéraire ne fut plus fertile en épigrammes que le dix-huitième siècle ; La Motte et Piron , La Harpe et Marmontel, Roi, Saurin, et l'abbé Arnauld, se firent principalement remarquer dans celte petite guerre de plume. Le Rrun mit fin à cette espèce d’oligarchie littéraire qui laissait flotter, entre plusieurs mains, le sceptre de l’épigramme; il s’en empara violemment, et sa longue vieillesse ne connut guère d’autre occupation et d’autre plaisir que ces jeux cruels, où sa muse a remporté le prix.

Le Piudare fiançais, après avoir passé trente ans de sa vie à composer d’admirables odes qui ne lui firent de réputation que dans sa vieillesse, vengea lui-meme son beau talent si long-temps méconnu, par onze ou douze cents épigrammes dirigées presque toutes contre scs contemporains. Nul n’a porté aussi loin l’art d’acérer son vers ; et le trait qu’il lance est façonné de manière à ne pouvoir sortir qu’autant qu’il traverse. Souvent sa flèche est armée de plusieurs pointes, comme celle du sauvage caraïbe; et comme ce dernier, il s’en sert pour tirer dans les groupes.

Sur les poètes de l' Académie.

Malgré deux «cènes dramatiques,

La Harpe n’est qu’un rimailleur;

(Ihatupfort polit des vers étiques;

Lciuierrc en forge dlielvé tiques ;

Saint-Lambert les fait narcotique* ;

Marmontel ne plaît qu'aux railleurs ;

L'adroit et gentil ciuailleur Qui brillants les Géorgique* ,

Des poètes académiques ,

Delille est encor le meilleur.

7 o ESSAI SUH LA POÉSIE LÉGÈRE.

Sur M. Gin.

Sur notre Pinde académique ,

Qui du vrai Piodc e>t peu voisin ,

Notre Euripide limousin,

Marmnutel , hurle du tragique ;

Sedaine gâche du comique ;

Chabanon racle du lyrique;

(«emierrr , en rime didactique ,

Nous trace l’art du Pérugin ;

La Harpe , dans sa poétique ,

Est seul Aristote et l^ongiu ;

Guibert est Végéce en tactique ;

Eh ! que sera donc M. Gin?

On remarque dans toutes les épigrammes de Le Brun une hardiesse de tours, une audace dans les associations de mots , et sur-tout un bonheur d’épithétes qui le distingue entre tous les poètes.

Celle-ci brille par la force de la pensée.

Qu’en son faux zèle une prude est amère !

Damner le monde est un plaisir d'élus;

Mais le Sauveur à la fcinmc adultère Dit sans courroux : Aller. , ne péchez plus !

Telle est du ciel la sublime indulgence;

Il plaint l’erreur , il pardonue à l'offense ;

Il norme point ui le fer ni le feu ;

La pécheresse eut sa grâce accordée ;

Mais qu’on suppose à la place de Dieu Prude ou docteur, elle était lapidée.

Je me plais encore à citer l’épigramme suivante, la seule peut-être qui fasse autant d'honneur au cœur du poète qu’à son esprit:

A un prétendu ami.

Indigne ami d'un amant des neuf sœurs,

Iteprcnds , reprends ton éloge perfide ;

Tu sai* donc l’arl dVinmiélcr le* noirceur»,

Ft de sucrer le Bel des Euménides?

Dupe un moment , oui , mon coeur s’y méprît ;

Il s’épancha dans le plus sot écrit ;

Mais, je le vois, ta louante diffame.

L’ingrat qui peut calomnier mou anie N'a pas le droit de louer mon esprit.

On regarde assez généralement l'épigramme suivante comme la meilleure des six cent trois que l'éditeur des œuvres complètes de Le Brun a publiées.

Sur La Harpe.

Ce petit homme à son petit compas Croit mesurer les élans du génie;

Au bas du Pindc il trotte à petits pas ,

Et croit franchir les sommet» d’Annie :

Au grand Corneille il a fait avancée; Mais ù vrai dire on riait aux éclat»

De voir ce nain mesurer un Atlas;

F.l, redoublant ses efforts de pigméc.

Burlesquement roidir ses petits bras Pour étouffer si haute renommée.

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