LA CHANSON
L'homme qui, ému d’un sentiment tendre, vif, ou lé^r, prolonge ses accents, les module et varie les tons de sa voix en mêlant des paroles à cette expression naturelle, fait une chanson. Le guerrier Scaldc qui s’écriait sur le champ de bataille :
« Corbeaux, voici votre pâture; nos ennemis sont morts : « remerciez-moi ; venez, voici votre pâture ; » et qui accompagnait ces mots d'inflexions diverses, faisait une chanson militaire.
Cette origine est commune à toutes les espèces de chansons. Les règles sont nées ensuite du nombre même des exemples, et ont été données à cette manière d’exprimer son émotion par une alliance intime du chant et du langage; car, à défaut de régies étroites, Roilcau l’a dit:
Il faut même en cfatmrotu du bon «eu* et de l'.i r t
Tout ce qui se chante ne se nomme pas chanson. Je ne fais pas entrer dans cette catégorie la cantate, l'hymne, et l'ode. Les anciens, dont les mœurs plus fortes et plus naïves tendaient toujours à une plus grande élévation, ont confondu ces différents genres. Ils portaient, dans leurs productions les plus légères, celte gravité, cette élégance qui donne un prix aux moindres choses.
L’ame ardente de Sapho immortalisa ses peines dans des chansons amoureuses, dont nous n’avons que des fragments plus précieux que For, au dire de Lysimaque.
On retrouve avec moins d’ardeur, mais avec plus de grâce et d’élévation, le même mérite dans les petites odes d’Horace. Anacréon n’a fait que des chansons, dont il est difficile d’apprécier le mérite, si l’on n’est pas initié aux
mystères de la poésie grecque : une heureuse mélodie, quelques idées gracieuses composent toute la magie de ce poète, dont la couronne, que le temps n'a pas effeuillée, se flétrit chaque jour sous la main pesante des commentateurs.
Je ne m’arrête pas sur l’origine plus ou moins ancienne de ce petit poëmc, et j’ai de bonnes raisons pour m’en tenir à l’opinion d’Aristote, qui prétend que les lois ne sont que des chansons, et qui en donne pour preuve que les unes et les autres s’exprimaient en grec par un même mot, vouoç.
La chanson, parmi nous, est un petit poème marqué d’un rhythme populaire et facile : passant de bouche en bouche, et rapide comme la renommée, il devient l’cxpressionde tout un peuple, qui répète ses refrains joyeux ou passionnés. Comme la chanson se prête à tous les sentiments, elle emprunte aussi tous les tons. Gaie, tendre, satirique, philosophique, jamais fée n’eut dans ses mains un prisme plus variable. La seule teinte qu’elle rejette est celle du pédantisme.
Si je cherche à établir une espèce d’ordre dans un sujet qui en comporte si peu, je trouve d’abord la chanson religieuse, la chanson politique et patriotique, la chanson guerrière, la chanson philosophique, la chanson satirique ou vaudeville, dans laquelle les Français ont sur-tout excellé, et qui a fait dire que la France était une monarchie tempérée par des chansons ; la chanson de table ou bachique, la chanson auacréontiquc ou érotique; la chanson grivoise qui est l’abus et l’excès de ce dernier genre; enfin la chanson burlesque ou parodie, qui tient de la chanson grivoise et de la chanson satirique. 11 est inutile «le répéter que tous ces genres rentrent assez souvent l’un dans l’autre, et qu'il est impossible d’en déterminer exactement les limites.