CONTRE LA FORTUNE
Ain: Aux soins que je prends de ma gloire
Je puis un jour faire fortune,
Voyons ce qui m’arrivera :
J e suivrai la route commune ,
Et la tête me tournera.
Contre moi dans ce manifeste Essayons de me prémunir;
Ma raison aujourd’hui proteste Contre ma folie à venir.
Si dans mes folles incartades,
Voulant vous éblouir les yeux.
Je fais par-delà les croisades Remonter mes nobles aïeux ;
Sur ce point vous devez m’en croire,
Je cite les temps et les faits; Rapportez-vous-en à l'histoire.... ,'
A l’histoire que je vous fais.
Si dans mes plaintes éternelles, Regrettant mes anciens châteaux ,
Je soutiens que les lois nouvelles M’enlèvent mes droits féodaux;
De la vanité la plus pure Tenez-moi bien pour convaincu; Les malheurs du temps, je vous jur Ne m’ont pas fait perdre un écu.
Si, par une risible audace,
Auteur de quelques madrigaux, ,
Je prétends siéger au Parnasse, Entre Voltaire et Despréaux;
Je consens que l’on me bafoue,
Et qu’on montre au doigt le dindon Qui se gonfle en faisant la roue Auprès des oiseaux de Junon.
Si de cent maîtresses fidèles J’affiche par-tout les faveurs,
On voudra connaître les belles Dont l'amour m'a soumis les coeurs Que ces recherches importunes Ne hâtent pas votre réveil.
Plusieurs de mes bonnes fortunes Sont le secret de mon sommeil.
Si du carrosse où je m’élance,
A l’exemple de bien des gens , Jejette un regard d’insolence Sur de vieux amis indigents ;
En voyant ma sotte figure ,
Dites , en riant de pitié:
Ce n’est qu’un faquin en voiture;
Il valait beaucoup mieux à pic.
Mais si par l’aveugle déesse Je ne suis jamais visité ,
Si par humeur elle me laisse Dans mon heureuse obscurité;
A me passer de ses largesses Sans le moindre effort je consens, Puisqu'il faut payer les richesses De la perte de son bon sens.