‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Poésies légèresChapitre 54 sur 136 · LES VOYAGES DE L’AMOUR · texte numérisé non relu

LES VOYAGES DE L’AMOUR

Vénus achevait à Cythère L’éducation de l’Amour;

Elle sent qu’il est necessaire D’Europe qu’il fasse son tour.

D’ailleurs, si l’on en croit les sages De tous les lieux, de tous les temps.

L’expérience et les voyages Forment beaucoup les jeunes gens.

Que de pleurs pour se mettre en route! L’Amour ne voulait pas partir;

C’est le premier pas seul qui coûte :

Depuis il veut toujours courir.

A son fils la reine des belles

Fait don, en partant, d’un flambeau;

Le Plaisir lui prête ses ailes,

Et la Fortune son bandeau.

Sous la conduite de Mercure,

Qu’on lui donne pour gouverneur,

L’enfant, maître de la nature,

Arrive chez le grand-seigneur.

Si du sérail l’antique usage Avait pour lui quelques appas ,

Il ne pouvait souffrir l'image De ces messieurs qui n'en sont pas.

Après huit jours de résidence,

Ivre de parfums, de sorbet ,

L’Amour tira sa révérence Au successeur de Mahomet.

En vain l'auguste Catherine Veut le fixer en son pays;

Il ne peut se faire à la mine De tous ces amoureux transis.

Mercure indique l’Angleterre;

Descendu sur ces bords vantés,

Cupidon se croit à Cythêre,

Au milieu de tant de beautés;

Et pourtant ce climat fertile N’était pas son pays natal:

Il mourait d'ennui dans cette lie,

Sans pouvoir exprimer son mal

On lui conseille l’air de France,

Des plaisirs asile connu,

Dont sa mère avec complaisance L’a tant de fois entretenu.

Un jour, à l’insu de Mercure,

Vers ces beaux lieux il prend l’essor;

Mais en descendant de voiture On lui demande un passe-port.

‘ Il n’y a pas de mot en anglais pour exprimer l enuui.

Je suis l’Amour.... et je me llatte Que ce nom de vous révéré....

L’un dit, c’est un aristocrate ,

L’autre dit, c’est un émitjré ;

C’est, dit un troisième, un despote.

D'un ton piteux il répliqua.

Je suis un petit sans-culotte ;

Aussitôt on le relâcha.

Persécuté de ville en ville,

Enfin il arrive à Paris;

Paris, qu'il croit toujours l’asile Des plaisirs, des jeux et des ris.

Mais il en cherche en vain les traces Dan s ces palais, dans ces jardins Jadis habités par les Grâces, Aujourd’hui par les Jacobins.

Fils du goût et de l’opulence.

Amant des arts, ami des jeux, L’Amour abandonne la France,

Et cherche des bords plus heureux.

On le maltraite en Allemagne;

A Lisbonne il est détenu;

Il se sauve à travers l’Espagne,

Sûr de n’y pas être connu.

Pour s’introduire en Italie,

Il prend l’habit d’un cardinal;

A Venise, avec la Folie L’Amour passe le carnaval.

Il allait partir pour Florence;

Mais on l’avertit à propos;

Et sur cet avis d’importance,

A Florence il tourne le dos.

L’Amour de retour à Cythère ,

On s’aperçoit du changement;

Des Grâces c’est encor le frère,

Mais non le fils du sentiment.

Vénus, qui n’en croit plus les sages.

Convient alors avec douleur,

Qu’en fait d’amour, dans les voyages.

L’esprit vit aux dépens du cœur.

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