LA CHANSON GUERRIÈRE
Il y a, dit Montaigne, une harmonie courageuse qui échauffe en même temps le ccrur et l’oreille. Les chansons militaires ont par-tout animé les hommes au\ combats. Ces vers de Tirtée, répétés par les Athéniens au bruit des lyres, avant la bataille de Marathon, méritent de trouver place ici, non seulement comme la plus ancienne, mais comme une des plus belles chansons guerrières qui existent dans aucune langue et chez, aucun peuple.
ESSAI SÜU LA POÉSIE LÉGÉHE. 17
Qu'il est beau de mourir à son poste immobile ,
Kl de tomber aux premiers rangs !
Qu'il est beau de périr pour sa mère débile ,
Pour son vieux père et ses enfants !
Fuyez, lâches, fuyez , résignes à l'outrage .
Et nous, marchons aux ennemi».
Pressons nos rangs, mourons avec courage ;
Il est beau d'expirer en vengeaul sou pays.
Eli quoi! de vieux guerriers dont la tête est blanchi''
De l'ennemi bravent les coups.
Ces héros offriraient les restes de leur vie,
El nous , û mes amis , et nous. . . .
Nous les verrions , craignant qu'on n’insulte à leurs mânes ,
Et soulevant leurs bras mourants.
D'une pudique main dérober
Qui donnèrent le jour à de lâches enfants.
La pruderie de notre langue permet à peine de laisser entrevoir l’énergique pensée que l’auteur grec exprime clairement dans ces deux derniers vers.
Citons encore ce chœur d’Alcée, qu’011 11e doit pas être surpris d’entendre appeler barbare par les poètes lauréats de nos monarchies modernes
Ne confiez jamais l’espoir de vos bataille»
A l’airain protecteur qui défend vos murailles ;
L'airain, l'acicr, le fer, le marbre ne sont rien :
Il n'est qu’un seul rempart , le bras du citoyen.
Des hommes! oui, cc’st là l’enceinte formidable Qui seule offre au combat un front inexpugnable ;
L'airain , l'acier , le fer , le marbre ne sont rien ;
Il u’est qu’un seul rempart, le bras du citoyen.
Dans les temps antérieurs à la révolution, celte poésie
' Je me sers de la traduction que je trouve dans l’excellent ouvrage que vient de publier M. Dupaty, sous le litre, De t.4rt poétique des demoiselle*.
i# ESSAI SUIt LA POÉSIE LÉGÈItE.
sublime ne pouvait avoir rien île commun avec les habitudes de nos camps; l'esprit du soldat français, qui répondait au mot honneur sans rien entendre au mot patrie, n'aurait reçu aucun élan de ces nobles inspirations où s’enflammait le courage des peuples citoyens. La renaissance de la liberté inspira des Tyrtées nouveaux. Obligé de choisir entre plusieurs chansons militaires, supérieures à tout ce que l'antiquité a produit dans ce genre, on ne sera point étonné que je m’arrête à celle qui réveille à-la-fois les souvenirs de notre gloire et de nos malheurs : écoutons Déranger.
LF. CHAMP D'ASILE.
Air de la Bornante de Bélisaire. ( Garai. )
L’n chef de banni» courageux ,
Implorant an lointain asile,
A des sauvages ombrageux
Disait : • I /Europe nous exile ;
• Heureux enfants de ces forets ,
• De no» maux apprenez l’histoire :
• Sauvages ! nous sommes Français ,
• Prenez pitié de notre gloire.
« Elle épou vante encor les roi»,
• Et nous bannit des humbles chaumes ,
• D’où , sortis pour venger nos droits,
- Nous avons dompté vingt royaume».
■ Nous courions conquérir la paix « Qui fuyait devant la victoire.
■ Sauvages ! nous sommes Français ,
- Prenez pitié de notre gloire.
« Dans l’Inde Albion a tremblé ,
• Quand de nos soldats intrépides
• Les chants d’alégresse ont troublé « Les vieux échos des Pyramides.
• I jts siècles pour tant de hauts fait»
• N’auront point assez île mémoire.
« Sauvages! mous sommes Français,
• Prenez pitié de notre gloire.
- Un bouime eufin sort de nos rangs ,
• Il dit: Je suis le roi du monde.
• L’on voit soudaiu les rois errants
• Conjurer sa foudre qui gronde.
• De loin saluant son palais,
■ A ce dieft seul iis semblaient croire.
r Sauvages! nous somme» Français,
• Prenez pitié de notre gloire.
• Mais il tomi>e; et nous, vieux soldats ,
- Qui suivions un compagnon d'arme» ,
• Nous voguons jusqu'en vos climats ,
• Pleurant la patrie et scs charmes.
« Qu’elle se relève à jamais
• Du grand naufrage de la Loire.
• Sauvages ! nous sommes Français ,
■ Prenez pitié de notre gloire. »
Il se tait. Un sauvage alors Répond : « Dieu , calme les orages ;
■ Guerriers, partagez nos trésors,
• Ce* champs, ces fleuve», ces ombrages.
« Gravons sur l’arbre de la paix
• Ces mot» d’un fil» de la victoire :
• Sauvages! nons sommes Français,
• Prenez pitié de notre gloire. »
Le champ d’asile est consacré.
Élevez-vous , cité nouvelle !
Soyez-nous un port assuré Contre la fortune infidèle.
Peut-être aussi des plus hauts faits Nos fds vous racontant l’histoire ,
Vous diront: Nous sommes Français,
Prenez pitié de notre gloire.
La gaieté naturelle à nos soldats avait autrefois donne
ESSAI SUE LA POÉSIE LÉGÈRE, naissance à une foule de chansons burlesques ou grivoises , composées au feu du bivouac, ou dans les loisirs du corps* de-garde ; une seule n’est pas tout-à-fait indigne d’étre conservée : on en jugera par ce premier couplet qui est aussi le meilleur.
Malgré la bataille Qu'on (lonue demain .
Çà , ^tisons ripaille ,
Charmante Catin ;
Attendant b gloire,
Prenons le plaisir Sans lire au grimoire (lu sombre avenir.
Béranger aussi a chante la Catin du régiment, mais dans des couplets non moins supérieurs à celui qu'on vient de lire, que les exploits de nos guerriers d’alors ne 1 étaient h ceux de nos guerriers d’autrefois.