‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Poésies légèresChapitre 87 sur 136 · ÉPITRE EN VERS LIBRES · texte numérisé non relu

ÉPITRE EN VERS LIBRES

Je te revois, ô ma chère patrie!

Après six ans me voilà de retour!

Ambition, séduisante folie.

Tu m’as trompé comme avait fait l'amour.

J’ai parcouru deux fois ce globe immense;

J’ai visité ses habitants divers;

Mais qu'ai-je appris dans cette longue absence, Et que voit-on au bout de l’univers?

Des préjugés, des crimes, des travers;

J’en vois autant sans sortir de la France.

* .Je vous retrouve enfin, mes bons amis; Tranquille au port je contemple l’orage.

A vingt-deux ans il est temps d'être sage;

•e le serai, c’est un parti bien pris :

En attendant je veux pourtant vous faire De mon voyage une esquisse légère.

Lorsqu’un démon fatal à mon bonheur,

Un vain fantôme, une attrayante ivresse,

La gloire enfin, perfide enchanteresse,

D’un fol espoir leurant mon faible cœur,

Vint m’arracher des bras de ma maîtresse, Pour me traîner sur les pas de l’honneur.

Éole cependant, de son aile rapide Agitant les plaines des airs ,

Nous entraîne en son vol sur la plaine liquide,

Et loin des colonnes d’Alcide Nous porte au sein des vastes mers.

Déjà nous découvrons ces îles fortunées,

De pampres et de fleurs en tout temps couronnées Lieux charmants où triomphe un éternel printemp Où tout plaît à mes yeux hormis les habitants.

Nous voguons, et bientôt échappe à notre vue De Ténériflt! mont audacieux,

Cet orgueilleux Titan dont la tête chenue Pour dominer les mers s'élance dans la nue,

Et semble réunir la terre avec les deux.

Zéphirc a fui; du haut de sa carrière Phœbus nous voit sous un autre hémisphère De ses rayons braver l’ardeur;

11 amoncelle les nuages,

De leurs flancs sortent les orages,

La foudre éclate avec fureur;

Mais en dépit de son tapage,

Des flots, des vents, et de leur rage ,

Nous avons passé l’équateur.

Parcourant la vaste étendue D’une mer long-temps inconnue,

Nous quittons du soleil l’empire limité;

Et, grâce à la faveur d’Éole,

atf) POÉSIES LÉGÈRES.

Grâce sur-tout à la boussole.

Nous atteignons ce cap jadis si redouté,

Dont Gaina découvrit le dangereux passage Et que le Canioens dans ses vers a chanté.

Deux peuples différents habitent ce rivage :

L’un a des lois, des chefs, des habits, des vaisseaux L’autre, dans les forêts errant à l'aventure,

Sans maîtres et sans lois, ne suit que la nature.

Et ne connaît de soins que ceux de ses troupeaux.

Quel contraste étrange et bizarre!

Ici le Hollandais avare.

Riche en ducats, pauvre en vertus,

Dans ses désirs insatiable.

Dans ses travaux infatigable.

Assiège jour et nuit le temple de Plutus.

Là, dans une heureuse indolence.

Je vois le sale Hottentot Préférant son indépendance Au luxe, à lu magnificence,

Et riche du peu qu’il lui faut.

Plus content sur son chariot Que l'avide Uatave au sein de l’opulence.

J’avais lu dans un grave auteur Que dans ce pays la nature Avait fait don à la pudeur D’une assez gênante ceinture.

Observateur judicieux ,

Je veux pénéter cette affaire ,

Scruter d'un regard curieux

Ce sombre et féminin mystère;

Mais quand j'qj le fait sous les yeux,

Je n’y vois rien que d'ordinaire.

Point de voile envieux, point d’obstacle au bonheur, Mêmes traits et même enveloppe En Afrique ainsi qu'en Europe;

La nature uniforme est par-tout sans pudeur.

Enfin de la brûlante Afrique Nous quittons les bords dangereux.

Et sur l’océan pacifique,

Par-delà le brûlant tropique,

Nous cherchons un ciel plus heureux.

Du sein des mers qui baignent du brachmane Le rivage antique et lointain ,

Je vois sortir la verte taprobane,

Où dom Calmet, rêveur bénédictin,

Met le berceau du triste genre humain.

Sans entamer une docte querelle,

Et sans chercher s’il est bien vrai qu'Adam,

Son paradis, sa gourmande femelle ,

Furent placés dans l’ile de Cevlan,

Les Hollandais en tirent la cannelle,

Et moi, ravi d’un spectacle si beau.

Je quitte Yainiable Isabelle ' ,

Et je prends terre à Colombo.

Mais quel appareil formidable D’armes, de vaisseaux, de soldats?

1 Nom ilu vaisseau sur lequel j’éiaii embarque.

ai8 POESIES LÉGÈRES.

Quelle fureur inconcevable Ensanglante ces beaux climats £

De la Tamise et de la Seine Le démon de la guerre amène Les implacables habitants;

A sa voix soumis et docile,

Par-tout l'Indien imbécile Sert la cause de ses tyrans;

Anglais, Français, Maure, Marate,

Des rives du Gange à Surate,

On s’égorge pendant quatre ans Pour des mouchoirs de palliacate:

Et puis vient enfin le grand jour Où, dans les plaines de Gondlour,

Malgré d'Ophlise ', Austrasie et la gloire,

L’Anglais remporte la victoire;

Et, bornant son ambition,

Fier d’un triomphe qui l’effraie.

Rentre aux murs où La Rourdonnaie,

Vainqueur des enfants d’Albion,

Sut, immortalisant son nom,

Faire triompher sa patrie Sans désarmer la jalousie Qui le lit mourir en prison.

Nous arrivons pleins d’espérance:

Rassemblés au cap Comorin,

Déjà nous rêvions la vengeance ,

Quand la Paix , l’olive à la main ,

* Le comte d'Ophlise, colonel du régiment d'Australie, qui ic couvrit de gloire à la bataille de Gondlour.

Reparut sur ce bord lointain.

Après une aventure étrange (Je veux vous la conter un jour).

Me voilà changeant de séjour.

Sans savoir si cela m'arrange.

Loin de Ccylan, un beau matin,

On m'expédie en palanquin Pour aller servir sur le Gange.

C'est là que j'ai vu, mes amis,

Ces bûchers qu'on ne peut éteindre, Bûchers que l'on ne doit pas craindre De voir s'allumer à Paris,

Où l’on sait fort bien que nos dames Ne se jettent pas dans les flammes Pour courir après leurs maris.

Ab ! si de ces belles contrées Par tant de siècles consacrées J'ose vous tracer 4# tableau,

Il faut que du même pinceau Avec effroi je vous décrive Les forfaits dont l’Européen Du Gange épouvanta la rive;

Les atrocités d'un lord Clive,

Les brigandages d'un Hasting ;

Dans ces champs qu’une main diviue De ses dons richement dota,

Que je vous montre la famine Que la politique enfanta , S'applaudissant à Calcutta

aao

D’un peuple entier qu’elle extermine; Tandis que l’Anglais examine De combien ce fléau pourra Faire baisser la mousseline.

Mais, sans rimer la prose de Raynal,

C’est assez d'indiquer cet horrible contraste.

Je détourne les yeux d’un moude qu’on dévaste. Et je m'éloigne du (Jengal.

Il est temps de rentrer en France,

Dans mes foyers, et dans mon cœur;

J’ai fait la dure expérience Que sur les pas de l'inconstance En vain on cherche le bonheur.

A mes dépens devenu sage,

Et sûr qu’on n’est bien que chez soi.

Je ne ferai plus qu’un voyage,

Encor sera-ce malgré moi.

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