A SOPHIE
Du fond de la retraite obscure Où j’ensevelis ma douleur ,
Où je puis braver la fureur,
La trahison, et l'imposture;
Où, seul avec mes souvenirs,
Mon amour et mon innocence.
Je sacrifie à l’espérance,
Toujours prodigue de plaisirs;
O ma chère et tendre Sophie !
Objet du plus ardent amour,
Du sein de cet affreux séjour C'est toi qui me rends à la vie.
Aigri, froissé par la douleur,
En proie aux coups de l'injustice, Suspendu sur un précipice Dont je crains moins la profondeur Que je n’abhorre l’artifice Qui sut le creuser sous mes pas, J’arrête sur toi ma pensée;
Et soudain mon ame, lassée Par de tumultueux combats.
Renaît, échappe à la tristesse,
Et dans une paisible ivresse Se repose sur tes appas.
Tel est le charme inexprimable Dont m’entoure ton souvenir,
Qu’au sein du présent qui m'accable, Du passé qui me fait frémir.
D’un bonheur pur, inaltérable Je compose mon avenir.
Adorateur de ma patrie,
De ses droits ardent défenseur,
J’ai dès long-temps brigué l’honneur De lui sacrifier ma vie :
Mais l’envie, hélas! est par-tout.
Aux champs de Mars, à la tribune;
De la gloire qui l'importune Son souffle à la fin vient à bout De souiller la brillante image :
A mes ennemis, à leur rage Je puis opposer ton suffrage ;
Je suis aimé, je sais mourir.
Tel est désormais mon partage;
Je suis digne de le remplir.
Oui , ma jeune et sensible amie,
Je saurai porter mes revers ;
Et sans occuper l’univers De ma fugitive existence,
Fort de ma cause et de ton cœur, Sûr de l'amour et de l’honneur.
Avec une mâle assurance Je puis braver les échafauds;
Mais espérous des jours plus beaux.
En vain la crainte le rejette,
Je souris au pressentiment Qui me transporte à ce moment Où dans une douce retraite, Obscurs et simples citoyens,
Nous mettrons à profit les biens Que donne la seule nature.
Au sein de cette source pure Que n’empoisonnèrent jamais Ni les remords, ni les regrets,
Ni les complots, ni l’imposture; C’est là que, d’un monde trompeur Soigneux d’éviter la présence, Exempt des maux de l’indigence
Qui vit d’opprobre et de douleur, Libre des soins de l'opulence Qui trop souvent sèchent le cœur.
Dans une honnête et douce aisance, Point envieux, point envié,
Je coulerai dans le silence
Des jours comptés par l’innocence,
Entre l'amour et l’amitié.