VIE D’EUSTACHE LE SUEUR
par Thomas Goulay, son élève et son beau-frère. Le Sueur a eu encore pour élèves ses trois frères, Philippe, Pierre et Antoine le Sueur, qui l’aidèrent dans ses ouvrages; Nicolas Colombel et Claude Lefèvre. Patel faisait ordinairement le paysage de ses tableaux.
Privé de protecteurs qui le fissent connaître à la cour, le Sueur n’eut aucune part aux faveurs de Louis XIV; et ses tableaux ayant été faits pour des confréries ou des églises, il en fut toujours payé médiocrement. En butte à l’envie de ses rivaux, ne trouvant dans ses succès que de nouveaux sujets de persécution, abandonné de la fortune, et manquant en quelque sorte du nécessaire que ses chefs-d’œuvre n’avaient pu lui procurer, devenu veuf, il se retirait assez souvent dans ce même couvent des Chartreux qu’il avait orné des productions de son pinceau , où il était toujours accueilli avec un vif intérêt. Lu travail trop assidu ne fit qu’augmenter ses maux, et il tomba dans une longue maladie de langueur; son imagination active semblait toujours vouloir reculer le terme de sa vie. Si je vis, disait-il, j'ai encore vingt tableaux de conçus, qui, je l'espère , effaceront ceux que j'ai faits, et me procureront peut-être la réputation que je désire. Mais le coup était porté : cette même chaleur d’imagination dévora le reste de son existence; il mourut au couvent des Chartreux, en i655, à l’âge de trente-huit ans.
On ne peut s’empêcher de regretter que le mérite d’un aussi grand peintre n'ait été bien connu qu après sa mort, et qu’il n’ait joui d’aucune lueur de bonheur durant sa vie, surtout lorsqu’on se rappelle que la nature, en lui donnant le caractère le plus doux, une âme aimante, un génie vif et pénétrant, l’avait doué aussi de l’extérieur le plus prévenant et le plus agréable.
Parmi ses rivaux on a cité Lebrun, qui était de quelques années plus jeune que lui, et qui , du vivant de le Sueur, ne jouissait pas encore de tous les avantages que lui procurèrent dans la suite un rare talent, une brillante fortune et la faveur de Louis XIV. Mais, sans doute, on a calomnié ce peintre célèbre en le désignant , ainsi que l’ont fait quelques écrivains, comme l’ennemi et le persécuteur d’un artiste modeste dont il admirait sincèrement les ouvrages. A la vérité, ils travaillèrent en concurrence aux peintures de l’hôtel Lambert, mais on ne remarqua jamais qu’il y eût entre eux aucun sentiment d'animosité.
On rapporte que Lebrun l’étant venu voir lorsqu’il était malade, et qu’il touchait à ses derniers moments, dit, en le quittant, que la mort allait lui tirer une grosse épine du pied, tant le mérite de le Sueur lui faisait ombrage; mais de pareils sentiments et un pareil langage ne s’accorderaient point avec le caractère bien connu d’un homme tel que Lebrun, et sont encore démentispar le témoignage d’un artiste digne de foi. Simonneau, graveur, raconte que, se trouvant un jour dans le cloître des Chartreux, il vit arriver Lebrun, et que, s’étant mis à l'écart pour entendre, ce que dirait ce rival de le Sueur, Lebrun, qui se croyait seul, s’écriait à chaque tableau : «Que cela est beau! Que cela est « bien peint! Que cela est admirable! »
Des ennemis de la réputation de le Sueur ayant gâté et essayé d’effacer les plus beaux endroits de ses tableaux des Chartreux, les religieux furent obligés de les couvrir de volets