CHAPITRE X
Exemple des idées ou préceptes contradictoires reçus dans
la première jeunesse. > 1
Qu'on me pardonne si , pour fiâre plus vivement l
sentir Ja coniradîction de tous les préceptes de notre | !
éducation j je sois forcé' de descendre à un ton peu :
noble : le sujet l'exige. C'est dans les maisons'reli- i I
gieuses, et destinées à l'instruction de jeunes filles, i ]
que ces contradictions sont le plus frappantes. J'entre 1 ,'
donc au courent. Il est huit heures du matin : c'est le >' temps de la conférence, celui où , dans un discours sur
la pudeur, la supérieure prouve qu'une pensionnaire j
ne doit jamais lever les yeux sur un homme. Neuf f heures sonnent : le maître à danser est au parloir. Formez bien vos pas , dit-il à son écolière ; levez cette tète, et regardez toujours votre danseur. Lequel croire
du maître de danse ou de la prieure? La pensionnaire '
l'ignore , et n'acquiert ni les grâces que le premier veut j
lui donner, ni la réserve que la seconde lui prèche'.Or, )
à quoi rapporter ces contradictions dans l'instruction, ■''■'
sinon aux désirs contradictoires qu'ont les parens quç ' j
leur fille soit à la fois agréable et réservée, et qu'elle )
joigne la pruderie du cloitre aux grâces du théâtre? Ils j
veulent concilier les inconciliables (t). j
L'Instruction turque est peut-être la seule consér )
quente à ce qu'en ce pays l'on exige des femmes (2). f
(i) On désire qu'une fille soit vraie «t ingénue. On lui présente / ■m époux : il ne lui plaît pas; elle le dit : oa le trouve mauvais. Les parens veulent donc qu'elle soit vraie ou fausse , suivant l'intérêt qu'ils ont qu'elle soit l'nue ou l'autre. ^f
(3) Le Turc croit la femmç formée pour le [^isir de l'hoinroe et V
4^ m: l'homme.
Les préceptes de 1 éducation seront incertains et vagues, tant qu'on nç les rapportera point à un but unique. Quel peut être ce but? le plus grand avantage public^ c'est-à*dire le plus grand plaisir et le plus grand bonheur du plus grand nombre des citoyens.
Les parens perdent-ils cet objet de vue , ils errent çà et là dans les voies de l'instruction. La mode seule est leur guide. Ils apprennent d elle que pour faire de leur fille une musicienne , il £aiut lai payer un maître de musique : et ils ignorent que, pour lui donner des idées nettes de la vertu ^ il &ut pareillement lui payer un maître de morale.
Lorsqu'une mère s'est chargée de l'éducation de sa fille , elle lui dit le matin , en mettant son rouge , que la beauté n'est rien^ que la bonté et les talens sont
créée pour irriter ses désirs : telle est , dit-il , rintentioa marquée de la nature. Or , qu'en Turquie l'on permette à Fart d'ajouter encore aux beautés des femmes ^ qu'on leur ordonne même de perfectionner en eUes les moyens de charmer , rien de plus simple. Quel abus faire de la beauté dans le sérail où elle est renfermée ? Supposons , si l'on veut , un pays oii les femmes soient en co^imun. Plus dans ce pays elles inventeraient de moyens de séduire , plus elles multiplieraient les plaisirs de l'homme. Quelque degré de perfection qu'elles atteignissent en ce genre , on peut assurer que leur coquetterie n'aurait rien de contraire au bonheur public. Tout ce que l'on pourrait encore exiger d'elles , c'est qu'elles conçussent tant de vénération pour leur beauté et leurs faveurs , qu'elles crussent n'en devoir faire part qu'aux hommes déjà distingués par leur génie , leur courage ou leur probité. Leurs faveurs , par ce moyen , deviendbraient un encouragement aux talens et aux vertus. Mais en Turquie , si le& femmes peuvent sans inconvénient s'instruire de tous les arts de la Tolu{fté , en serait-il de même dans un pays oii , comme en Europe ^ elles ne sont ni renfermées ni communes ^ oh , comme en France , toutes les maisons sont ouvertes ? S'imagine-t-on qu^en multipliant dans les femmes les moyens de plaire , on augment&t beaucoup le bonhenr des époux ? J'en doute j et )usqu*à ce qu'on ait fait quelque réforme dans les lois du mariage , ce que l'art pourrait ajouter aux beautés naturelles du sexe serait peut-être en contradiction avec Fusage que les lois européennes lui permettent d'en
tout (i). On entre en ce moment à la toilette de la jmére; chpcun répète à la petite fille qu'elle est jolie : on ne là loue pas une fois Tan sur ses talens (2) et soa humanité. D'ailleurs, les sébiles récompenses promises i son application > à ses vertus , sont d^s parures : et Ton veut cependant que la petite fille soit indifférente à sa beauté* Quelle confusion une telle conduite ne doit-* çUe pas jeter dans ses idées I 1
L'instruction d'un jeune homme n'est pas plus conr ^
séquente» Le premier devoir qu'on lui prescrit , c'est l'observation des lois ; le second , c'est leur violation lorsqu'on l'offense : il doit y en cas d'insulte , se battre ^ sous peine de déshonneur. Lui prouve-t-on que c'est ,
par deç services rendus à la patrie qu on obtient la CQn« 1
sidération de ce monde et la gloire céleste : quels modèles d'imitation lui propose-t-on? un moine, un dervis fanatique et fainéant, dont Tintolérance a porté le trouble et la désolation dans les empires.
Un père vient de recommander à son fils la fidélité . à s^ parole. Un théologien survient, et dit à ce fils qu'on n'en est pas tenu envers les ennemis de Dieu ; que Louis XIV, par cette raison, révoqua l'édit de Nantes, donné par ses ancêtres; que le pape a décidé cette question, en déclarant nul tout traité contracté entre * '
les princes hérétiques et catholiques , en accordant enfin aux derniers le droit de le violer, s'ils sont les plus forts. j
(i) Assure^t-on une fille que sans talens on reste sans éppuz? elle apprendra demain que la plus sotte de ses compagnes a fait un excellent mariage , parce qu^elle avait tant de dot , et qu'on n'épouse plus que la dot.
(3) Si on ne loue communément que la beauté dans une fille , c'est que la beauté, est réellement la qualité la plus intéressante, la plus désirable dans celle à qui l'on fait visite , et dont on n'est ni le mari ni l'ami , et que chez les femiiies les hommes ne sont jamais qu'en visite. '
44 !>£ l'homme*
Un prédicateur prouve en cbaîre que le Dieu d^s chrétiens est un Dieu de vérité ; que c'est à leur haine pour le mensonge qu'on reconnaît ses adorateurs (i). Est-il descendu de chaire ? il convient qu'il est trèsprudent de la taire (a); que Im-même, en louant la vérité , se garde bien de la dire (5). L'homme , en effet ^ qui , dans les pays catholiques , écrirait l'histoire vraie de son temps , soulèverait contre lui tous les adorateurs de ce Dieu de vérité (4). Dans de tels pays , l'homme à Fabri de la persécution est le qiuei ^ le sot , ou le
menteur.
Qu'à force de soins un instituteur parvienne enfin à inspirer à son élève la douceur et rhumanite, le directeur entre , et dit à cet élève qu'on peut pardonner aux
(y) Il est des hommes qui se croient vrais parce qu'ils sont médisans. Rien de plus différent que ia vérité et la médisance; Tune, toujours indulgente , est inspirée par Thumanité ; l'autre , toujours aigre » est fille de l'orgueil, de la haine , de l'humeur et de l'en vie. Le ton et les gestes de la médisance décèlent toujours quel en est le père. *
(a) Si l'on ne peut sans crime taire la vérité aux peuples et aux souverains , quel homme a toujours été juste et sans reproche h cet égard ?
(5) Qu'à la lecture de Vhistoire ecclésiastique un jeune Italien s'indigne des crimes et de la scélératesse des pontifes , qu'il doute de leur infaillibilité : « Quel doute i)npie ! s'écrie son précepteur. — » Mais , répond l'élève , je dis ce que je pense : ne m'avez-vous pas 9 toujours défendu de mentir ? — Oui , dans les cas ordinaires \ 3» mais en faveur de l'Église , le mensonge est un devoir. — Et quel » intérêt prenez-vous au pape? — Le plus grand, répliquera le j> maître. Si le pape est reconnu infaillible, nul ne peut résister h » ses volontés. Les peuples lui doivent être kveuglément soumis. Or , » quelle considération ce respect pour le pape ne réfléchit-il pas sur te tout le corps ecclésiastique , et par conséquent sur moi ! »
(4) Quiconque , en écrivant l'histoire , en altère les faits , est un mauvais citoyen. Il trompe le public et le prive de l'avantage inestimable qu'il pourrait retirer de cette lecture. Mais dans quel empire trouver un historien vrai et réellement adorateur du Dieu de vérité ? Est-ce en France , en Portugal , en Espagne ? Non 3 mais dans un pays libre et réformé.
hommes leurs vices , et non leurs erreurs : ({ue^ dans ce dernier cas , l'indulgence est un crime , et qu'il faut brûler quiconque ne pense pas comme lui.
Telle est l'ignorance et la contradiction du théologien , qu'il déclame encore contre les passions au mo-* meut inême qu'il veut exciter l'émulation de son dis«cîpl«* Il oublie alors que l'émulation est une passion , et même une passion très -forte , à en juger par ses effets.
Tout est donc contradiction dans l'éducation. Quelle en est la cause ? l'ignorance où l'on est des vrais principes de cette science : on n'en a que des idées confuses. Il faudrait éclairer les hommes : le prêtre s'y oppose. La vérité luit-elle un moment sur eux ^ il en absorbe les rayons dans les ténèbres religieuses de sa scholastique. L'erreur et le crime, cherchent tous deux l'obscurité y l'une des mots (i) , l'autre de la nuit. Qu'au reste on ne rapporte point à la seule théologie toutes les cqntradictions de notre éducation : il en est aussi qu'on doit aux vices des gouvernemens. Gomment persuader à l'adolescent d'être fidèle , d'être sûr dans la société f et d'y respecter les secrets d'autrui , lorsqu'en Angleterre même le gouvernement , sous le prétexte le plus fnvole ^ ouvre les lettres des particuliers , et trahit la confiance publique ? Comment se flatter de lui inspirer l'horreur de la délation et de l'espionnage^ s'il voit les espions honorés^ pensionnés et comblés de bienfaits?
On veut qu'au sortir du collège un jeune homme se
(i) Pourquoi les disputes théolc^iques sur la grâce son telles intermioables ? c'est que , heureusement pour les dlsputans , ni les uns ni les autres n'ont d'idées nettes de ce dont ils parlent. En présentent-its de plus claires dans leurs définitions de la Divinité? Le cardinal Du Perron, après avoir, dans un discours, prouvé l'existence de Dieu à Henri m , lui dit : « Si votre majesté le désire , je lui en > prouverai tout aufsi évidemment la non-existence. »
répande dans le monde, qu'il s'y rende agrëaUe, qu'il y soit toujours chaste : est-ce au moment où le besoia d'aimer se fait le plus vivement sentir , qu'insensible ' ' aux attraits des femmes (i) , un jeune homme peut vivre sans désir au milieu d'elles? La stupidité paternelle s'imaginerait-elle , lorsque le gouvernement fait bâtir des salles d opéra , lorsque l'usage en ouvre l'entrée à la jeunesse , que , jalouse de sa virginité , elle voie toujours d'un œil indifférent un spectacle où les transports, les plaisirs et le pouvoir de l'amour sont peints des plus vives couleurs, et où cette passion pénètre dans les âmes par les organes de tous les sens (2)?
Je ne finirais pas , si je voulais donner la liste de toutes les contradictions de l'éducation européenne, et surtout de la papiste. Dans le brouillard de ses préceptes , comment reconnaître le sentier de la vertu ? Le catholique s'en écarte donc souvent. Aussi , sans principes fixes à cet égard , c'est aux positions où il se trouve, aux livres, aux amis, et enfin aux maîtresses que le hasard lui donne , qu'il doit ses vices ou ses ver-* tus. Mais est -il un moyen de rendre l'éducation de l'homme plus indépendante du hasard ? et comment faire pour y réussir?
(1) Je suppose quW voulût réellement attiédir, dans les j.eunes . gens , les désirs de Pamour j que faii^ ? instituer des exercices violens
et en inspirer le goût à la jeunesse. L^exercice est , en ce genre , le / «ermoD le plus efficace : plus on transpire , plus on dépense d^esprits
animaux, moins il reste de force pour Faniour. La froideur et Tindifférence des sauvages du Canada tiennent à la fatigue et k Fépuise*naent éprouvés dans des chasses longues et pénibles.
(3) Qu^on ne conclue point de ce texte que je veuille détruire les salles d'opéra ou de comédie. Je ne condamne ici que la contradiction entre nos usages et les préceptes actuels de notre morale. Je ne suis ni ennemi des spectacles , ni , sur ce point , de Tavis de Rousseau. Les spectacles sont sans contredit un plaisir. Or, il n^esl point de plaisir qui , dans les mains d'un gouvernement ss^c , ne puisse devenir uti principe' productif de vertu, lorsqu'il en est la récompense. *
SECTION ï , CHAPWKE X. fyj
N'enseignât' que le i)rai. L'erreor se contredit toujours : la vérité jamais.
Ne point abandonner rédncation des citoyens à deux puissances qui^ divisées d'intérêt , enseigneront toujours deux morales (i) ccmtradictoires.
Par quelle fatalité, dira-t-on, presque tous les jpeaples ont41s confié au sacerdoce l'instruction morale de leur jeunesse ! Qu'est--ce que la morale <fes pa«« pistes? un composé de superstitions. Cependant il n'est rien qu'à l'aide de la superstition 'le sacerdoce n'exécute. C'est par elle qu'il dépouille les magistrats de leur autorité , et les rois de leur pouvoir légitime; c'est par elle qu'il soumet les peuples , qu'il acquiert sur eux une puissance souvent supérieure aux lois, et par elle enfin qu'il corrompt jusqu'aux principes de la morale. Quel remède à ce mal ? Il n'en est qu'un ; c'est de refondre en ender cette scienee. Il faudrait qu'un nouvel elsprit présidât à la formation de ses nouveaux principes, et que tous tendissent à l'avantage public.
Il est temps que, sous le titre de saints ministres de
(i) Pourquoi la plupart des hommes éclmrés regardent -ib toute religion comme incompatible avec une bonne morale ? cVst que k»' prêtres de toute religion se donnent pour les seuls juges de la bonté ou de la méchanceté des actions humaines : c^est qu^s veulent que les décisions théologiques soient- r^ardées comme le vrai code de la morale. Or , le prêtre est un homme : en cette qualité il juge eonformément k son intérêt. Son intérêt est presque toujours contraire II rintérét public : la plupart de ses jugemens sont donc injustes. Telle est cependant la puissance du prêtre sur l'esprit des peuples , qu'ils ont pour les sopfaismes de l'yole souvent plus de vénération que pour les saines maximes de la morale. Quelles idées nettes ks peuples pourraient-ils s'en former? les décisions de l'Eglise^ aussi variables que ses intérêts , y portent sans cesse confusion , obscurité et contradiction. Qu'est-ce que l'Église substitue aux vrais princSpes de hr justice ? des observances et des cérémonies ridicules. Aussi , dans sts discours sur Tite-Live , Machiavel attribue-t-il l'excessive méchanceté des Italiens à la fausseté et & la contradiction des préceptes moraux de la religion catholique.
la morale , les magistrats la fondent sur des principes simples 9 conformes à l'intérêt général, et dont tous les citoyens puissent se former des idées également justes et précises. Mais la simplicité et l'uniformité de ces principes conviendraient-elles aux différentes passions des hommes?
Leurs désirs peuvent être dîfférens, niais leur manière, de voir est essentiellement la même : ils agissent mt*)! et voient bien. Tous naissent avec l'esprit juste : tous saisissent la vérité lorsqu'on la leur présente clai^ .rement. Quant à la jeunesse , elle en est d'autant plus avide qu'elle a moins d'haj;iitudes à rompra et d'intérêt à voir les objets différens de ce qu'ils sont. Ce n'est pas sans peine qu'on parvient à fausser l'esprit des jeunes gens. Il faut, pour cet effet, toute la patience et tout l'art de l'éducation actuelle : encore entrevoient-ils^ de temps en temps , à la lueur de la raison naturelle , la fausseté des opinions dont on a chargé leur mémoire. Que ne les en effiicent-ils pour leur substituer des idées nouvelles? Un pareil changement dans les idées suppose du temps et des soins : et cette tâche est trop pénible pour la plupart des hommes, qui souvent descendent au tombeau sans avoir encore acquis. d'idées nettes et précises de la vertu.
Quand en auront-ils de saines ? Lorsque le système religieux se confondra avec le système du bonheur national; lorsque les religions, instrumens habituels de l'ambition sacerdotale , le deviendront de la félicité publique. £st«il possible d'imaginer une telle religion? L'examen de cette question mérite l'attention du sage. Je jetterai donc en passant un coup d'œil sur les fausses religions*
SEGTIQ$r I^ CBAFtTHE XI. 49