‹ Œuvres complètes d'Helvétius (volume 2)Chapitre 166 sur 203 · CHAPITRE XVIÏL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIÏL

V intérêt fait des saints.

J« prends Charlemagnc pour «xemple. C'était un grand homme ; il était doué de grandes vertus , mais d'aucune de celles qui font des sainis. Ses mains étaient dégouttâmes du sang des Sa:tons , injuetem^m égorgés. Il avait dépçuillé ses neveux de leur patrimoine ; il avait épousé quatre femmes; il était accusé d'inceste : sa conduite n'était pas celle d'un saint ; mais il avait ficcru le domaine de l'Église , et l'Ë^ise en a fait un saint. Elle en usa de même avec Hermenigiide, fils du roi visigoth l'Eurigilde. Ce jeune prince, ligué avec «n prince snève contre son propre père, lui livre bataille, la perd , est pris près de Cordoue , t«é par un officier de TEurigilde; mais il croyait à. la consubstantialité, et rÉglise le sanctifie. Mille scélérats ont eu la même bonne fortune. Saint Cyrille, évéque d'Alexandrie , est l'assassin de la belle et sublime Hypacie : il est pareillement canonisé.

Philippe de Commines rapporte , à ce sujet , qu'entré, à Pavie , dans le couvent des Carmes , on lui montra le corps du'comte d'Yvertu, de ce comte qui, parvenu à la principauté de Milan par le meurtre de Beirnaboson oncle , ftit le premier qui porta le titre de duc. « Eh » quoi! dit Commines au moine qui l'accompagnait; » vous avez canonisé un tel monstre ! —Il nous faut des » bienfaiteurs, répliqua le carme. Pour les multiplier, » nous sommes dans l'usage de leur accorder les hon- » neurs de la sainteté. C'est par nous que les sols et les » fripons deviennent sainis, et par eux que nous de- » venons riches. » Que de successions volées par les

moines ! mais ils volaiem pour TÉglise , et l'Église eu a Ëiit des saints.

Li^histoire du papisiçe 9.'es.t qu'im recueil iounense de faits pareils. Quvre^t-oi» $€$• lag^dies , on y lit les noms de mille IscéleçaiiS canonises; et^ou y cherche en vain le nom d'un Alfred-le-Gipand y qui fit long-temps le bonheur de l'Angleterre, et celui d'un Henri IV, qui voulait lairç, celyi de la France; et enfin le nom de ces hommes de génie , qui , par leurs découvertes dans les arts ^t les sciences , ont à la fois honoré leur siècle et leur pays.-

L'Eglise, toujours avide de richesses, disposa toujours des dignités du paradis e^ Ëiveur de ceux qui lui donna^ixt de grands biens sur la terre. L'intérêt peupla le ciel. Si Dieu, comme on le dit, a tout fait pour lui ,. Omnia proptor sem^tipsum operalm est Xhminus , l'homme , créé à son image et ressemblance , a faii de même. C'est toujours d'après son intérêt, bien ou mal entendu, qu'i^ juge (i). Pourquoi? c'est qu'il n'est pas

(i) Notre croyance, selon quelques philosoptes , est ip^iépendan te de notre intérêt. Ces philosophes ont tort ou raison , selon ridée qu'ils attachent au mot croire. S'ils entendent par ce mot avojr une idée nette de la chose crue, et, comme les géomètres, pouvoir s'en démontrer la vérité , il est certain qu'aucune erreur n'est crue , qu'aucune ne soutient le regard de l'examen , qu'on ne s'en forme point d'idée claire, et qu'en ce sens il est peu, de croyans. Mais si Ton prend ce mot dans l'acception c'ommui^e j si Ton entend par le mot de croyant l'adorateur du hœuf Apis , l'homme qui , sans avoir des idées nettes de ce qu'il croît , croit par imitation j qui , si l'on veut , croit croire , et qui soutiendrait la vérité de sa croyance au péril de sa vie : en ce sens , il est beaucoup de croyans, L'Église catholique vante continuellement ses martyrs , je ne sais pourquoi : toute religion a les siens. « Qui prétend avoir une révélation, doit » mourir pour soutenir son dire : c'est l'unique preuve qu'il puisse » donner de ce qu'il avance. » — U n'en est pas de même en philo- • Sophie. Ces propositions doivent être appuyées sur des faits et des raisonnemens. Qu'un philosophe meure ou non pour en soutenir la

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assez éclaire. La paresse , m avantage momentané , et surtout une soumission honteuse aux opinions reçues, sont autan td'écueils semés sur la route de notre bonheur. Pour les éviter il faut penser ^ et Ton n'en prend pas la peine : Ton aime mieux croire qu'examiner. Combien de fois notre crédulité ne nous a-t-elle pas aveuglés sur nos vrais intérêts ! L'homme a été défini un animal raisonnable; je le définis un animai crédule (i). Que n^ lui falt*on pas accroire !

Un hypocrite se donne-t-il pour vertueux ; il est réputé tel; il est, en conséquence, plus honoré que l'homme honnête.

Le clergé se dit-il sans ambition ; il est reconnu pour tel au moment même où il se déclare le premier corps de l'état (2).

Les évêques et les cardinaux se disent-ils humbles : ils en sont crus sur leur parole , en se faisant donner les titres de monseigneur, d^émînence et de grandeur; alors même que les derniers veulent marcher de pair avec les rois : Cardinales regibus œquiparantur.

Le moine se dit-il pauvre : on le répute indigent,

vérité, peu importe : sa mort ne prouverait rîeiiy sinon qu'il est opiniâtrement attaché à son opinion , et non qu'elle soit vraie.

Au reste , la croyance des fanatiques , toujours fondée sur le vaia mais puissant intérêt des récompenses célestes , en impose toujours au vulgaire j et c'est à ces fanatiques qu'il faut rapporter l'établissement de presque toutes les opinions générales.

(i) Les mœurs et les actions des animaux prouvent qu'ils comps' rent , et portent des jugemens. Ils sont , à cet égard , plus ou moins raisonnables , plus ou moins ressemblans à l'homme. Mais quel rapport entre leur crédulité et la sienne? aucun. Cest priiM^ipalemeot en étendue de crédulité qu'ils difierent \ et c'est peut-être ce qui distingue le plus spécialement l'honune de Fanimal.

(a) Si les apôtres ne se sont jamais donnés pour le premier corps de Fétat , s'ils n'ont jamais prétendu marcher à côté des césars et des proconsuls , il faut que le clergé ait une forte opinion de la stupidité humaine, pour se dire humble avec des prétentions si fastueuses.

lors même qu il envahit la plus grande partie des domaines d'un état; et ce moine , en conséquence , est aumône par une infinité de dupes.

Qu'on ne s'étonne point de l'imbécillité humaine. Les hommes , en général mal élevés , doivent êlre ce qu'ils sont. Leur extrême crédulité leur laisse rarement l'exçrcice libre de leur raison. Dans les jugemens qu'on porte, ou l'on est indifférent à la chose qu on juge (i), et dès lors on est sans attention et .sans esprit pour la bien juger : ou l'on est vivement affecté de cette même chose; et c'est alors l'intérêt du moment qui, presque toujours , prononce nos jugemens.

Une décision juste suppose indifférence pour la chose qu'on juge (2), et le désir de la bien juger. Or, dans l'état actuel des sociétés, peu d'hommes éprouvent ce

(i) Une opînîon m'est-elle indifférente, c'est k la balance de ma raison que j'en pèse les avantages. Mais que cette opinion excite en naoi haine , amour ou crainte j ce n'est plus la raison , ce sont mes passions qui jugent de sa vérité ou de sa fausseté. Or, plus mes passions sont vives , moins la raison a de part si mon jugement. Pour triompher du préjugé le plus grossier, ce n'est point assez d'en sentir l'absurdité.

Me suis-je démontré le matin la non-existence des spectres ; si le soir je me trouve seul , ou dans une chambre , ou dans un bois , les fantômes et les spectres perceront de nouveau la terre ou mon plancher, la frayeur me saisira. Les raisonnemens les plus solides ne pourront rien contre ma peur. Pour étoufiêr en moi la crainte des revenans , il ne sufBt pas de m'en être prouvé la non-existence , il faut de plus que le raisonnement par lequel j'ai détruit ce préjugé se présente aussi habituellement et aussi rapidement à ma mémoire que le préjugé lui-même : or , c'est l'œuvre du temps et quelquefois d'un très-long temps. Jusqu'à ce temps , je tremble la nuit au seul nom de spectre et de sorcier. C'est un fait prouvé par l'expérience.

(2) Pourquoi l'étranger est-il meilleur juge des beautés d'un nouvel ouvrage que les nationaux? c'est*que l'indifférence dicte le jugement du premier, et qu'au moins dans le premier moment l'enVie et le préjugé dictent celui des seconds. Ce n'est pas que , parmi ces derniers, ils ne s'en trouve qui mettent de l'orgueil à bien juger , mais ils sont en trop petit nombre pour que leur jugement ait d'abord aucune influence sur celui du public.

double sentiment de désir el d'indifférence , et se tronvent dons l'heureuse position qui le produit* Trop seririlement attaché à l'intérêt du moment^ on y sacrifie presque toujours l'intérêt à venir , et l'on juge contre l'évidence même.

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