PLAISIR
Il est deux sortes de plaisirs, comme il est deux sortes de douleurs : l'un est le plaisir physique, l'autre le plaisir de prévoyance. Un homme aime-t-il les belles esclaves et les beaux tableaux : s'il découvre un trésor , il est transporté. Cependant il* n'éprouve encore aucun plaisir physique : j'en conviens ; mais il acquiert en ce moment les moyens de se procurer les objets de ses désirs. Or, cette prévoyance d'un plaisir prochain est déjà uii plaisir. Sans amour pour les belles esclaves et les beaux tableaux , il eût été indifférent à la découverte de ce trésor.
Les plaisirs de prévoyance supposent donc toujours Texistence des plaisirs des sens. C'est l'espoir de jouir demain de ma maîtresse qui me rend heureux aujourd'hui. La prévoyance ou la mémoire convertit en' jouis« Tome IL n
gS I>E î'HOlrfME.
ance réelle Tacquisiiion de tout moyen propre à mes procurer des plaisirs. Par qiiél motif, en effet, éprouvai*je une sensation agréable chaque fois que j'obtiens un nouveau degré d'eslirae, de considéraliori ^^ de richesses, et surtout de pouvoir? c'est que je regarde le pouvoir comme le plus sûr moyen d'accroître mon bonheu,r.
POtJVOIil*
Les hommes s'aiment eux-mêmes : tous désirent d e(re heureux , et croient qu'ils le seraient parfaitement, s'ils étaient revêtus du degré de puissance nécessaire pour leur procurer toute espèce de plaisir. Le désir du pouvoir prend donc sa source dans l'amour du plaisir;
Supposons un homme absolument insensible; quel cas ferait-il du pouvoir et du sceptre des rois? aucun* En effet , quel degré de bonheur cet immense pouvoir ajouterait-il à la félicité d'un homme impassible !
Si la puissance est si désirée de l'ambitieux, c'est comme un moyen d'acquérir des plaisirs. Le pouvoir est comme l'argent, unfe lAoïlnaie* L'effet du pouvoir et de la lettre de change e^t le même. Sui^je muni d'une telle lettre, je touche à Londres ou à Paris qent mille francs , ou cent mille écus, et par conséqtientt tous les plaisirs, dont cette tomifte est représentative.. Suis-je muni d'une lettre de Commandement ou de poi^voir: je tiré pareillertient à vue sur mes concitoyens telle qv^%ntité d^ denrées oU de |)lfiisirs. Les effets dé h richesse et du poulvo^ir sont à peu près siémblables; parce que la richesse est un pouvoir.
Dans un pay$ où l'argent serait inco^nnu^ die qiielle manière per^evrait-ôn les imp6t3?;en nature,c'c«t-à-' dire, en ble, tin, J^estiaun, fourrages, graine » g** biePi etq. Pe quelle manièi;e f ferait-on le commercé • par échange. L'argent doit donc être ri^^rdé eiQItttsofi
SECTION II, âHAnXRE Vil. gg
vase marchandise portative, avec là^u^e on eat convenu, pour la facilité du comtaierce, d'échaùger tontes les antres marchandises. En serait* il de. même des dignités e% des honneurs avec }e8<piels le^ peuples pat- • lices recompensent les, services reqdua à ia patrie ? Pourquoi non? Que «oni les. boniieufs? una moiliiaie pareiNement représentative de Idiàe espèce de deuré^ et de plaisirs. Supposons ub' pays où la moiuuHe dàs honneurs if eut point cours i supposons vm peuple trop ]iln*e et trop fier pour supporter une trop grande iné^ galité daii's les conditions des cîioyensv et donner àm ufns trop d'autorité sur lea autres / de quelle manière ce peuple réoonipenseraM'-il l^s actions grandes et utiles à la patrie ? par des hîens et dès plaisirs en nature , c'est-ànâire , par le transport de tant dé' grains, |>tèrif , foin, vin^ etc. , dans lai cave ou le grenier d'un héros; par le^ don de tant d'arpeÉ» de terre à défricher, ou de tant de belles esclaves. C'était par la possession &e Briséis (i) que les Grecs récompensaient la valeur d'Âchille. Quelle était , chez lès Scandinaves , tés' Saxons , les Scythes, les Celtes, les Sammtes^ lés Arabes fi) , la récompense du eourage, du talent et des vertus? tantôt le don d'une belle femme, tantôt une invitation à des festins I où, nourris de taeis délîcâfs, abreuva
rép
A quelle am$e àttrlbfier l'établissenieiit d'ui).e pmrçiUe coutume ? à la positioQ de ces insulaires t^ui , partout environnés dje nations ennemies f ne pourraient leur résister , si , pour exciter perpétuellement la vakur de leurs citoyens , iU oVUaçhaient les plus grandes récompenses 9u courage.
(a) Plc^o h^ PT^s^Af qn^;'^? jQ^^y^o^ kmi eqcore aujourd'hui aux Arabes du désert, les plus agréable^ sont des filles nubiles. Cétait le tribut (pue les Sarrasins Tfiin<}ueurs exigfsaient jadis des 'vaincus, Abdérame , après Ifi conquête des Espagnes , exigea du p^tit princ« des Asturiei wot tribut annuel d« cent belles filles.
.lOO 1>E L HOMME.
de liqueurs agréables^ les guerriers écoutaient avec transport les chansons des Bardes.
Il est donc évident que » si l'argent et les honneurs «ont y ches la plupart des peuples policés , les récompenses des actions vertueuses y c'est comme représentatifs des mêmes biens ^ des mêmes plaisirs , que les peuples pauvres et libres accordaient en nature à leurs héros, et pour l'acquisition desquels ces héros s'exposaient aux plus grands dangers. Aussi y dans la siqpposition ou ces dignités et ces honneurs ne fiissent plus représentatife de ces denrées; dans l'hypothèse où ces honneurs ne seraient que de vains titres (i), ces titres 9 appréciés à leur juste valeur , cesseraient bientôt d'être un objet de désir. U faut , pour aller à la sape^ que l'écu donné au soldat soit représentatif d'une pinte d'eau-de-vie et de la nuit d'une vivandière. Les soldats d'autrefois et les soldats d'aujourd'hui sont les mêmes (2). L'hoiftme n'a pas changé; et,
(1) Si , dans les pays despotiques^ le ressort de la gloire est communément très- faible , c'est que la gloire n'y donne aucune espèce de pouvoir -y c*est que tout pouvoir est absorbé dans le despote; c'est qu'en ces pays , un béros couvert de gloire n'est point à l'abri de l'intrigue du plus vil courtisan ; c'est qu'il n'a la propriété , ni de ses biens , ni de sa liberté ; c'est qu'enfin il est , à l'ordre du souverain , jeté dans les prisons , dépouillé de ses richesses , de ses honneurs « et privé de la vie même.
Pourquoi l'Anglais ne voit-il , dans la plupart des seigneurs étrangers , que des valets décorés , et des victimes parées de guirlandes ? c'est qu'un paysan est pins vraiment grand en Angleterre , que ne l'est ailleurs. un homme en place. Ce paysan est libre; il peut être impunément vertueux : il ne voit rien au-dessus de lui que la loi.
C'est le désir de la gloire qui , dans les républiques pîauvres , doit être le plus puissant principe de leur activité : et c'est le désir de l'argent, fondé sur l'amour du luxe, qui, dans les pays despotiques , est le principe d'action et la force motrice des nations soumises k ce gouvernement.
(3) On sait que l'irruption de Brennus en Italie ne fut pas la première, mais la cinquième qu'y firent les Gaulois. Avant lui, Bellovesus y était descendu. Mais comment ce chef engageait-il ses com-
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poirr les mêmes récompenses, il fera, en tous les temps, à peu près les mêmes actions. Le $uppase4-on indiffére]Dit au plaisir et à 1» douleur : il est sans action; il n'est susceptible ni de remords, ni d'amitié, ai enân de l'amour des ridbesses et du pouvc^ir, parce qu'on est nécessairement insensible aux moyens d'acquérir du plaisir , lorsqu'on l'est au plaisir même. Ce qn'on cherche dans la ridiesse et la puissance , c'est le moyen de se soustraire à des peines, et de se procurer des plaisirs physiques. Si racquisition de l'or et du pouvoir est toujours un plaisir, c'est <pie la prévoyance et la mémoire convertissent en plaisir réel tôusles moyens d'en avoir. Dana, l'homme , tout est sentir ; sa sociabilité même n'est en lui qu'une conséquence de cette même sensibilité.