‹ Œuvres complètes d'Helvétius (volume 2)Chapitre 32 sur 203 · CHAPiTRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPiTRE VIII

De la sociabilité.

L'homute est de sa nature et frugivore et carnassier. Il est d'ailleurs faible ^ mal armé, et par conséquent exposé à la voracité des animaux plus forts que lui. L'homme , ou pour se nourrir , ou pour se soustraire à la fureur du tigre et du lioii, dut donc se réunie à l'homme. L'objet de cette uÀion fat d'attaquer, de tuer les animaux (i), ou pour les manger, ou pour ^défendre conure eux les frui^ ou les légumes qui lui servaient de nourriture. Cependant, l'homme se mul-

patriotes a le suiinre au-delà des Alpes ? en leur envoyant du vin dltalie. « Goûtez ce vin , leur écfftvait^il ; et sî vous le trouvez bon y ». venez avec moi faire la conquête du pa?^s qui le produit. »

(i) Il y a, dit-on, en Afrique, une espèce de chiens sauvages,, ^ui , par le même motif, vont en meute faire la guerre aux animausè |>lus fortsVju'eux.

lOa DE i. HOMME.

tîpHa f et pour vivre il lai fallut cultiver la terré. Pour l'engager à semer, il fallait que la récolte appartint à ragrîoalcear. A cet eflfet» les 'citoyens firent entre eux des conventions et des lois. Ces lois resserrèrent les Kens d'une finion qui , fondée sur leurs besoins , était Teffst immédiat de la sensibilité physique (i). Mais leur podabilité ne peut-elle pas être regardée coifime une qualité innée , une e^)èce de beau moral? Ce que l'expérîiçnee nous apprend à ce sujet , c'est que , dans l'hommo c;omme dans l'animal , la sociabilité est l'effet du besoin. Si celui de se défendre rassemble en troupeau ou société les animaux pâturans, tel» que les bœufs , les chevaux , etc. , le besoin d'attaqucH- , chasser et combattre leur proie , réunil pareiUcaneni en société les animaux carnassiers, tels que les renards ç( les loups. •

L'intérêt et le besoin sont le principe de toute sociabilité. Ce principe (dont peu d'écrivains ont donné des idées nettes) est donc le seu) qui unisse les hommes entre eux. Aussi la force de leur union est-elle toujours pjrp|^rtioni\ée .à celle et de l'habitude et dm besoin. Pu mom^Qt ok le jeun^ sauvage (2) e( le jeune san-

(i) De ce que Phomme est sociable , oa en a conclu qu^il était bon. On s'est trompé. Les loups font société , et ne sont pfeis bons. ra}ou<- Utki même qtae si Thomme , comme U dit FonteneUe , a iail Dieu k son image , le portrait effirayant ^0*11 fait de la Divinité , dQft fendre la bonté de l'homme très-suspecte. On reproche & Hobbes cette maxime : «L'eniaUt robuste est l'enfant méchant ^ » il n'a iait cependant qùç répéter en d'autres térmi» ce vers si admiré de Comeilie :

« Qui peut tout ce qu^il reat , Veut plas qae ce qu'il àait, »

pi c^p aufxe vers de Lf Fpntain^ :

<f La raison du plus fort est fxmyoars la mcilleare. »

Ceux qui font le roman de l'homme blâment cette mai[ime de Hobbes : ceux qui en font l'histoire l'admirent , et la nécessité des lois en prouve la vérité.' ^

(9) n en est, disent la plupart deà voyageurs, de l'attachement

- -w:.— tsroç?^

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;g]\ev SQint pn état de pourvoir à leur noqrriiure et à leur défense^ ils quittent , Tun la cabane , T^utrie la bauge de ses parens (i). L'çiigle méconnaît ^e^ aiglons au • moment qu'as^z rapides popr fondre sur ^eilr proie , ils peuvent se passef de $Qn secours. .

Le lien qui unit les enfans au père , et le gère ^t%x% enfans, e§t moins fbrt qu'on ne Timagine. ^a trop grande force de ce lien serait même funeste (aux états. L£| première passion du citoyen doit être ce}Ie des lois et du bien public. Je |e (]is a r^r^t;^ ^an^pur filu({ doit être subordonné, dans Thomme, à l'amour patriptique. Si ce dernier amour ne l'emporte si^r tous le§ autffes , où. trouver ime mesure du vice et de h yertw?J)ès ]qv$ il n'en est plus, et toute morale est détrv|i(e.

Par quelle raison, en effet, aur^ît-on par*dessus tout reconimandé aux bommes l'amour de D.ieu oa de la justipe? C'est qu'on ^ ponfu^ment senti le danger auquel les exposerait un trop excessif amour de la parenté. Qu'on eq légitime l'excès, qu'on le déclare le

des nègres pour leurs enflms , comme de celui des animaux pour leurs petits. Gel attachemeut cesse lorsque les petits peuvent eux-mêmes pourvoir à l^urs besoins.

Les Auxicps , dît à ce sujet Dapper , dans son Voyage d^AOrique , mangent leurs esclaves : la chair humaine n'est pas moins commune dans leurs marchés que la chanr de bœuf dans nos boucheries; Le père; se repaît dç la chair de sqn ^Is , le fils de celle de son père j les, frères çt sœurs sq mangent, et la mère se pourrit sans horreur de Venfant qui vient de naître. Les Nègres enfin , dit le P. Lahbat, sans reconnaissance, sans affection pour leurs parens, sont aussi sans compassion pour les malades ; c'est chez ces peuples, ajoutel-il , qu^on voit des mères assez inhumaines pour abandoi^er dans les campagnes leu^s enfans à la voracité des tigres.

(i ; Rien de plus commun en Europe que de voir des fils délaisser kar père , lorsque vieux , infirme , incapable de travaille): , il ne vit plus que d'sùmàoei. On voit , dans les campagnes , un pèrv nourrir sept pu huit eufans, eX sept pu huit enfi^ns ne pov^voir nourrir un père. Si toiis les fils ne sont pas ayssi durs, s'U en est de tendre.; «t d'humains , c'est à l'éducation et à l'exemple qu'ils doivent leur humanité. La natuce en avs^t Daiit de petits sangÙers.

Iû4 1>K L HOMME,

premier des amours , un (ils est dès lors en droit de piller son voisin ^ ou de voler le trésor public, soit pour Soulager le besoin d'un père , soit 'pôur augmenter son aisance. Autant de familles y^autanri- de petites nations, qui , divisées d'intérêt , seroAt'tdtijours armées les unes contre les autres. ^ '

Tout écrivain qui , pour donner bonne opinion de son cœur, fonde la sociabilité sur un autre principe que sur celui des besoins physiques et habituels , trompe les esprits faibles , et leur donne de fausses idées de la morale.

La nature a voulu sans doute que la reconnaissance et l'habitude fiissent, dans l'homme, une espèce de gravitation qui le portât à l'amour de ses parens ; mais elle a voulu aussi que l'homme trouvât , dans le désir naturel de l'indépendance , une force répulsive qui diminuât du moins la trop grande force de cette gravitation. Aussi la fille sort- elle joyeuse de la maison de sa mère pour passer dans celle de son mari. Aussi le fils quitte-t-il avec plaisir les foyers paternels^ pour occuper une place dans l'Inde, exercer une charge en province, ou simplement pour voyager.

..Malgré la prétendue force du sentiment et de l'ami- .tié et de l'habitude, on change, à Paris, tous les jours de quartiers, deiconnaissances et d'amis. Veut-on faire des dupes, on 'exagère la force du sentiment et de l'amitié; on traite la sociabilité d'amour ou de principe inné. Peut -on de bonne foi oublier qu'il n'est qu'un principe de cette espèce, la sensibilité physique?

C'est à ce seul principe que l'on doit et l'amour dé soi et l'amour si puissant de l'indépendance : si les hommes étaient, comme on le dit, portés l'un vers l'autre par une attraction forte et mutuelje, le législateur céleste leur eût-il commandé de s'aimer; leur eût-il ordonné d'aimer leurs pères et mères? Ne se

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fi^t-il pas reposé de ce soin sur ]a nature^ qm, Sâ^s le secours d'aucune loi, forcé l'homme de manger et boire lorsqu'il a faim et soif, d'onvrir ses yeux à la lumière , et de retirer son deigt du feu? . Les voyageurs ne nous apprennent point que lamour de l'homme pour se» semblables soit si commun qu'on le prétend. Le navigateur échappe du naufrage 6t jeté sûr une côte inconnue , ne va pas , les bras ouverts , se jetei* au col du premier homme qu'il y rencontré. Il se tapit au contraire dans un buisson : c'est de là qu'il étudie les mœurs des habitans^ et de là qu'il sort tremblant pour se présenter à eux (i).

Mais qu'un de nos vaisseaux européens aborde une île intonnue, les sativages, dira-t-on, n'accourent-iïs pas en foule vers le navire ? Cette vue sans doute les surprend. Les sauvages sont frappés de la nouveauté de nos habits , de nos parures , de nos armes , de nos outï]s. Ce spectacle excite leur étonnement. Mais quel désir succède en eux à ce premier sentiment? celui de s'approprier les objets de leur admiration. Devenus alors moins gais et plus rêveurs, ils s'occupent des moyens d'enlever, par adresse ou par force, ces objets de leurs désirs : ils épient, à cet effet, le moment favorable de voler, piller et massacrer les Européens, qui^ dans leur conquête du Mexique et du Pérou, leur

(i) Si les hommes , et surtout les Européens , disent les Banians*, toujours en crainte , en défiance Fun de Fautre , sont toujours prêts à se combattre et à s'attaquer , c'est qu'ils' sont encore animés de l'esprit de leurs premiers parens Cutteri et Toddicastrée. Ce Cutteri, second fils de Pourous , et destiné par Dieu à peupler une des quatre parties du monde , tourne ses pas vers l'occident ; le premier objet

. qu'il rencontre est une femme nommée Toddicastrée : elle est armée d'un chùchery , et lui d'tine épée. Dès qu'ils s'aperçoivent, ils s'attaquent , se frappent ; le combat dure deux jours et demi ; le troisième , las de se battre , ils se parlei^t , s'aimeùt , se marient , couchent ensenoible , ont des fils toujours prêts , comme leurs ancêtres ,

'^ s'attaquer lorsqu'ib se rencontrent.

io6 P£ l'homme.

ont d'avance donné lexemple de pareilles injustices et

cruautés.

La conclusion de ce Chapitre , c'est qqe les principes de la morale et de la politique , comme tous les principes des autres sciences , doivent s'établir sur un.grand nombre de faits et d'observations. Or, que résu]ie«t-il des observations faîtes jusqu'à présept sur la Daprale? c'est que l'amour des hommes pour leurs semUables est un effet de la nécessité de s'entre-secourir > et d'une inanité de besoins dépendans de cette même sensibilité physique que je regarde comme le principe de nos actions , de nos vices et de nos vertus.

En conservant mon opinion sur ce point, \e crois devoir défendre le livre dç YEsprit contre les imputations odieuses du cagotisme et de l'ignorance.

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