‹ Œuvres complètes d'Helvétius (volume 2)Chapitre 33 sur 203 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Justification des principes admis dans le Liune de f Esprit.

Lorsque le Livre de YEsprit parut, les théologiens me traitèrent de corrupteur des mœurs. Ils nie reprochaient d'avoir soutenu, d'après Platon, Plutarque, et l'expérience , que l'amour des femmes avait quelquefois excité les hommes à la vertu.

Le fait cependant est notoire : leur reprod^e est donc absurde. Si le pain, leur dit-on, peut être la récompense du travail et de l'industrie , pourquoi pas les femmes (i)? Tout objet désiré peut devenir un

(i)Si le b«Soîade la feiin est le principe de tant d'actipus , ^t $ il a tant de pouvoir anr Ffaomme , comment imaginer que le besoia des femmes soit sur lui sans puissance ? Qu^au moment où F-adolej^cçnt est échauffé des premiers rayons de Tamour , on lui c[çi propose les plaisirs comme prix de son apjdication ; qu'osn lui rappelle , jusque

SECTION II, GHAFITRE IX. tOJ

encouragement à la vertu , lorsqu'on n'en obtiendra la jouissance que par des services rendus à la patrie.

Dans les siècles où lés invasions des peuples du nord^ et les incursions d'une infinité de brigands tenaient toujours les ciloyens en armes; où les feounes, souvent e::cposees aux insuhes d'un ravisseur , avaient perpétuellement besoin de défenseurs , quelle vertu devait être la plus honorée ? la valeur. Aussi les faveurs des femmes étaient-belles là récompense des plus vaillans; aussi tout homme jaloux <ie ces mêmes faveurs de* yait-'il, pour les obtenir^ s'élever à ce haut degré ^e courage qui animait encore, il y & quatre siècles, tous }ès preux chevaliers.'

' L'amour du plaisir fut donc en ces siècles le principe productif de là seule vertu connue , c'est-ii-dire^ de la valeur. Aussi, lorsque les moeurs changèrent, lorsque la police, plus perfectionnée, mit la vierge timide à l'abri de toute insulte, alors la beauté (car tout se tient dans un gouvernement), moins exposée aux outrages d un. ravisseur , honora moins ses défenseurt^ Si l'enthousiasme des femmes pour la valeur décrut alors dans la proportion de leur crainte ; si l'estime conservée encore aujourd'hui pour le courage n'est plus qu'une estime de tradition; si, dans ce siècle, 4'amant le plus jeune , le plus assidu, le plus complaisant, et surtout le plus riche, est communément l'ainant préfêré, qu'on ne s'en éioqne point: tout est ce qu'il doit être.

Les faveurs des femmes , selon les changemens arri-

dans les Bras de sa maîtresse^ qu9 c'est à ses taieos et à ses vertus qvCi doit Mes fayeur$, ce jçutiç hoiniDÇ, docik, aj^pliqu^, vertueux, goûtera aloi's, d'une maDière ntîle à sa sauté, k sop âme, ii son esprit , enfila au bien public, les mêmes plirisîirs dont il n'eût jotd, dans une autre position , qu'«n s'épnidAfit , &k s'afairutissa&t , en se ruinant , et eq yiswkt 4sm )a crapuls.

toS DE l'homme.

%és daDS Tes mœurs et les gouvernemens^, cm sont, ou cessent d*étre des encouragemens à certaines ver^ tus. L'amour en lui-même n'est donc point un mal. Pourcpioi regarder ses plaisirs comme la cause de la corruption politique des mœurs? Les hommes ont eu dans tous les temps à peu près les mêmes besoins , et dans tous les temps ils les ont satisfaits. Les siècles où les peuples ont ètè plus adonnés à l'amour furent ceux où les hommes étaient les plus forts et les plus robustes^ L'Edda, les poésies Erses ^ enfin toute l'Histoire nous apprend que les siècles réputés héroïques et vertueux n'ont pas été les plus tempérans.

La jeunesse est fortement attirée vers les femmes; elle est plus avide de plaisirs que l'âge avancé : cependant elle est communément plus humaine et plus vertueuse; elle est au moins plus active^ et l'activité est ime vertu.

Ce n'est ni l'amour ni ses plaisirs qui corrompirent l'Asie y amollirent les mœurs des Mèdes^ des Assyriens^ des Indiens, etc. Les Grecs, les Sarrasins , les Scandinaves n'étaient ni plus réservés ni plus chastes que ces Perses et ces Mèdes^; et cependant ces premiers peuplés n'ont jamais été cités parmi les peuples efféminés et mous.

S'il est un moment où les faveurs des femmes puissent devenir un principe de corruption, c'est lorsqu'elles sont vénales^ lorsqu'on achète leur jouissance, lorisque l'argent , loin d'être la récompense du mérite -et destalens, devient celle de l'intrigue, de la flatterie , et qu'enfin un satrape ou un nabab peut , à force 'd'injustices et de crimes , obtenir du souverain le droit de molester, de piller les peuples de son gouvernement ^ et de s'en approprier les dépouilles.

Il en est des femmes comme des honneurs , ces objets commims du désir des hommes. Les honneurs sont-

ils ie prix de 1 iniquité ; faut-^il, pour y parvenir, flatter •les grands, sacrifier. le faible au puissant, et rimérét d'une nation à l'intérêt d'un soudain : alors les hon**neurs, si heureusement inventés pour la récompense et la décoration du mérite et des tàlens , deviennent ui^e source de corruption. Les femmes , comme les honneurs , peuvent donc , selon les temps et les mœurs ^ successivement devenir dès encouragemens au vice ou à la vertu*

La co;rruption politique des mœurs ne consiste donc quç dans la dépravation des moyens employés pour se procurer des plaisirs. Le moraliste austère qui prêche sans cesse contre les plaisirs , n'est que l'écho de sa mie ou de son confesseur. Comment éteindre tout désir dans les hommes^ sans détruire en eux tout principe d'action ! Celui qu'aucun intérêt ne touche n'est bon à rien et n'a d'esprit en rien.

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