‹ Œuvres complètes d'Helvétius (volume 2)Chapitre 34 sur 203 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

' Que les plaisirs des sens sont, à Vinsu même des nations y

^leurs plus puissans moteurs,

Lifis moteurs de l'homme sont le plaisir et h^ douleur physiques. Pourquoi la faim est-elle le principe le plus habituel de son activité? c'est qu'entre tous les besoins, ce dernier est celui qui se renouvelle le plus souvent et qui commande le plus impérieusement. C'est la faim et la difficulté de pourvoir à ce besoin, qui, dans les forêts, donnent aux animaux carnassiers tant de supériorité d'esprit sur l'animal pâturant. C'est la faim qui fournit aux premiers cent moyens ingénieux d'attaquer, de surprendre le gibier. C'est la faim qui, retenant six mois entiers le sauvage sur les lacs et

ftO - DE LHOiraC.

dans les boîs » lui apprend à coarber son arc , h tresser «es filets, à tendre des pièges à sa proie. Cest encore la faim qui, ches les p^iples poKcés, met toos lès citoyens en action , leur fiiit cultiver la terre, apprendre nn métier et remplir une diarge. Mais dans les fonctions de cette ^barge , cbacun otiUie le motif qni la loi fait exercer ; c'est que notre esprit s'occupe , non du besoin, mais deS" moyens de le satisfaire. Le difficile n'est pas de manger, mais d'apprêter le rc^as (i)% Plifisir et douleur sont et seront toujours Tunique pnncipe des actions de l'bomnïe. Si le diei eût pourvu à tous ses besoins , si ta nourriture convenable à son corps ^û| été , comme l'air et l'eau , un élément de la nature , Thomme eût à jamais croupi dans la paresse.

La faim et par conséquent la douleur sont le principe d'activité du pauvre, c'est -à •dire du plus grand nombre : et le plaisir est le principe d'activité de l'homme au-dessus de l'indigence , c'est-à-dire du riche. Cr, entre tous lés plaisirs, celui quî, sans contredit, agit le plus fortement sur nous, et communique à notre âme le plus d'énergie , est le plaisir des femmes. La nature , en attachant la plus grande ivresse à leur jouissance , a voulu en faire un des plus puissans pnncipes de notre activité (2).

(i) Sî Tes t^esoiDS sont nos moteurs uniques , c^est donc à nos divers besoins qu*tl faut rapporter Finvention deê arts et âeê sciences. Cest k celui de. la faira qu'on doit Tart de défricher , de labourer b terre , de forger le soc , etc. Cest au besoin de se défendre contre les rigueurs des saisons qu^on doit Fart de bâtir , se vêtir , etc.

Quant à la magnificence dans les équipages , les étoffes , les ameubleroens'j quant k la musique» aux spectacles, enfin à tous les arts du luxe , c'est à Tamour , au désir de plaire et k la crainte de Feniiui, qu'il faut pareSlement en rapporter l'invention. Sans l'amour, que d'arts encore ignorés ! qtlel assoupissement dans là nature ! Thomnie sans besoins serait sans principe (faction ; c*est au besoin dû plaisir qutf la îeunesse doit en partie son activité et la supériorité qu'à cet égard elle a sur l'âge avancé.

(a;Paxini les savaâs, il en est» dit -on, qui, loin du monde, se

SECTION II, CfiAPïTBE X. frt

Nulle passion Vopère de-pli)s grand chatlgement dans rhcfmme. Son empire s'étend jusque sur les brutes. L'animal timidb et tremblant à l'approche de 1 anknal inêmè le plus faible ^ est enhardi paf* ramour. A Tondre de ramotir> l'animal s'arrête ; dëpotiille toute crainte , attaque et coitfbat âeé animaux ses égaux ou même 8^8 sùpét*ieurs en for(3e. Point de dangers, point de tra^ vaux dont Tamour s'étonne. Il est la source de la vie. A mesure que ses désirs s'éteignent, l'homme perd son activité ; et, par degrés , la mort s'empare de lui.

ccmdamnéDt à ylvre dans la retraite. Of, comment se persuader que dans çeux*ci Tamour des talens ait été fondé sur Tamour des plaisir 9 physiques , et surtout sur celui des femmes ! Comment concilier ces inconcînâbles ! Pour cet effet , supposons qu'il en soit d*u nhommc à talens comme d'un àyate. Si ce dernier se ptlve anjtfurd'bni ài\ nécessaire , c'est dans Tespoir d^ )oair demain du superflu. LWa^e désirê-t-iLun beau château , et Phomme à tàleos une belle femme ^ si , pour acheter Vnn et Fautré , il faut de grandes richesses et une grande réputation , ces deux hommes travaillent chacun de leur côté h raccroissement , Tun de son trésor , Tautrede sareaotemée. Or» dans l'espace de temps employé à Facquisition de cet argent et de cette renommée, sHls ont vieilli, s'ils ont contracté des habitudes qu'ils né puissfent rompre sans dés efforts Âont T&ge les ait rendus incapables , Favare et Thomme k taleias mourront , fan sans château , l'autre saifos maîtresse.

Ce n'est pas uniquement entre ces deux hommes , mais entre* la éoquette et Ce même avare qu^où rencontre encore une intiMté de reBaemhïa'ù^èê. Tôuâ deux , plus heureUjË qil'on ne le pense, le sont de la même ipaàîère. L'avare , en coftiptant son or , jouit de la possession prochaine de tous les objets dont l'or peut être l'échange ^ et la coquette , se mirant dans sa glace , jouit pareillement d'avance de tous lès hommages que lui procureront ses grâces et sa beaiité. Qu'ils n'aient ni châteaux ni amans : ils éprouveraient, dans fa jouissance des objets de leurs désirs , des dégoûts inconnus avant elle. . *

L'état de désir est un état de plaisir. Les châteaux , les amans et les femmes , que les richesses , la beauté et les talens peuvent leur procurer, sont un plaisir de prévoyance , sans doute moins vif, mais plus durable que le plaisir réel et physique : le corps s'épuise, l'imagiuation jamais. Aussi, de tous les plaisirs, ces derniers sontils en général ceux qui , dans le total de notre vie , nous donnent la plus grande somme de bonheur.

Plaisir et douleur physiques , voilà les seuls et vrais ressorts de tout gouveruement. On n'aime point proprement la gloire , les richesses et les honneurs , mais les plaisirs seuls dont cette gloire ^ ces richesses et ces honneurs sont représentatifs. {It , quoi qu'on en dise , tant qu'on donnera pour boire à l'ouvrier, pour l'exciter au travail , il faudra convenir du pouvcâr qu'ont sur nous les plaisirs des sens.

Lorsque j'ai dit, dans le Livre de YEsprit,^ que c'était sur la tige de la douleur et du plaisir physiques que se recueillaient toutes nos peines et nos plaisirs, j'ai révélé une grande vérité. Que s'ensuit-il ? «que ce n'est. point dans la jouissance de ces mêmes plaisirs que'peut consister la dépravation politique des mœurs. Qu'est-ce en effet qu'un peuple efféminé et corrompu ? celui qui s'approprie , par des moyens vicieux , les mêmes plaisirs que les nations illustres acquièrent par des moyens vertueux.

L'homme est une machine qui , mise en mouvement par la sensibilité physique, doit faire tout ce qu'elle exécute. C'est la roue qui , mue par un torrent , élève les pistons , et après eux les eaux destinées à se dégorger dans les bassins préparés à la recevoir.

Après avoir ainsi montré qu'en nous tout se réduit à sentir , à se ressouvenir y. et qu'on ne sent que par les cinq sens ; pour découvrir ensuite si le plus ou moins grand esprit est l'effet de la plus ou moins grande perfection des organes, il s'agit d'examiner si, dans le fait , la supériorité de l'esprit est toujours proportionnée à la finesse des sens et à l'étendue de la mémoire.

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