‹ Œuvres complètes d'Helvétius (volume 2)Chapitre 39 sur 203 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

La petite différence aperçue entre nos sensations n'a nulle

if^uence sur les esprits,

JLes hommes ^ à la présence des mêmes objets , peuvent sans doute éprouver des sensations différentes : fltiâis peuvent-^ils, en conséquence, apercevoir de* rapports différens entre ces mêmes objets? Non : et supposé » comme je Fai dit ailleurs^ que la ^neige parût aux uns d^une nuance plus blanche qu'aux autres , tous conviendraient également queia neige est le plus blanc de tous les corps.

Pour que les hommes aperçussent des rapports différens entre les mêmes objets , il faudrait que ces objets excitassent en eux des impressions d'une nature tout-àfeit particulière; que le charbon en feu glaçât les uns ; que l'eau condensée par le froid brûlât les autres; que tous les objets de la nature s'offrissent à chaque individu dans une chaîne de rapports tout-à-fait différente ; et qu'enfin les hommes fussent^ les uns à régate des autres y ce qu'ils sont par rapport à ces insectes dont les yeux taillés en facettes voient les objets sous des formes sans contredit très-diverses.

Dans cette supposition , les individus n'auraient nulle analogie dans leurs idées et leurs sentimens. Les hommes ne pourraient ni se communiquer leurs lû« mières , ni perfectionner leur raison ^ ni travailler en commun à l'immense édifice des arts et des sciences. Or, l'expérience prouve que les hommes font tous les jours de nouvelles découvertes; quils se oommunî-

quept leurg idées» et que les ai*ls «t Im seiehee6 >» perfectionnent. Les hommes aperçoivent doue les mêmes rapports entre les objets.

Là jouissance (î*ûne belle femme peut porter dans l'âme de mon voi^9 plus^'w^s^e (fHfi 4aus la mienne : maïs cette jouissance est pour moi, comme pour lui ,

le plu3 vif ^^ plfti^îr^- Que d^i^ hommes i^ççi^îvent

le même coup , i]» éprouye^t p^U^^tnp deux impressions diflférentes : mais qu'on double , triple , quadruple la wlfifl^ dq ç» Qwp f h dpulçur ^u Ufl res* sentiront ^fra, d«^«3 cb^^nn 4ew, p^riçiJteme»! dou*

hh, Vripl«, quadrupla,

Supposons la diïïérfinw dç nos sen^atippa, i^ Tasp^i dfts piêmes bbjets , plus cQnsidëraW^ qu ^lle «e l est r^ellemçnt ; il ^«t évident que le^ objets , pQnsenr^nt entre çw le? m4mes rapports, nom frapperaient daa* une proportion toujours constante et unilorm^- Mais , dira-tr^on , <fej;te difl^r^^c^ dans »QP fi4u^atio^s ne peut^U^ changer nos affl^ctipï^^ morales , et w çhan^i. gement produire ^t la différence qx l'inëgaUt^^ d««^ esprits? Je réponds à cette objection, que toute divçiv site d'affection (i) pçcaçwpnée p?r quelque différence dans r4>rgani?ation physique nat çpmme Tei^pérlenee le prouw , nulle influence wr lea esprit*. Ôn^ peut donc proférer le vert au jaune, et, eomme dj'Alemberi^ et Çlairaut, être également grand géomètre; on peul donc t avec de)5 palai* inégalement délicata , êi^re h^^

poète, bon dessmaVeur', bw pbywcienj on peut doiife enfin , avec u» goût pour le douit pu le salé , le lait ou Vancboi^ , être également gr^nd orateur et grand mé^^ deein, etc. Tqu^ ees goûts divers ne ^nt en n^ua que dies fait3 iseJéç et ^térile^. u en e^t de même de noa idées, jusqu'au mpment on on lea compare ejitre elle^.

^ (i) Lèî^ seules affections dont rinjuence sur les esprits soit sen- »iUie , sont kfi affections dépendaatcs de réducatîon «t des préjugés-

SEdTtON II, CHAPITRE XtV. lag

Or, pour se dotinèr la peine de les comparer, il faut y être excite par quelque intérêt. Cet intérêt donné et ces idées comparées , pourquoi les hommes par-* viennent-ils aux mêmes résultats? c'est que, malgré la différence de leurs affections et l'inégale perfection de leurs organes, tous peuvent s'élever aux mêmes idées. En effet, tant que l'échelle des proportions dans laquelle les objets nous frappent , n'est pas rompue ^ nos sensations conservent toujours entre elles le même rapport. Une rose d'une couleur trèfi-foncée , et comparée à une' autre rose , paraît foncée à tous les yeux. Nous portons les mêmes jugeraens sur les mêmes ob-^ jets. Nous pouvons donc toujours acquérir le même nombre d'idées, par conséquent la même étendue d'es-

prit.

Les hommes communément bien organisés sont

comme certains corps sonores, qui, sans êtrcv.exacte-

ment les mêmes, rendent cependant le même nombre

de sons (i).

Les hommes apercevant donc toujours les mêmes

rapports entre les méuies objets, l'inégale perfection

(i) Certains cof^s sonores rendent le même nombre de sons, mais non des sons du même genre :' il en est de même de notre esprit. Il rend , si je Pose dire , des idées ou des images également belles , mais différentes , selon les objets divers dont le hasard a chargé notre mémoire.

N^ai-je présens à mon souvenir que les neiges , les glaçons , les tempêtes du Nord, que les laves enflammées du Vésuve ou «de TEtna? Avec ces matériaux, quel tableau composer ? celui des mon-^ tagnes qui défendent Feutrée des jardins d^Armide. Mais si ma Toé-* moire, au contraire, ne. me rappelle que des images riantes, que les fleurs du printemps , les ondes argentées des ruisseaux , la mousse des gazons et le dais odoriférant des orangers , que composerai-je - avec ces objets agréables ? le bosquet où Pamour enchaîne tlenaud. Le genre de nos idées et de nos tableaux ne. dépend donc point de Ja ' nature de notre esprit , le même dans tous les hommes , mais de Tespèce d'objets que le hasard grave dans leur mémoire , et de Fin'^* térét qu^ils ont de les combiner.

Page 1