CHAPITRE II
Toute idée neuve est un dçfn du hasard.
Une vérité entièrement inconnue ne peut être l'objet de ma méditation ; lorsque je l'entrevois , elle est déjà découverte. Le premier soupçon est le trait du génie. A qui dois-je ce premier soupçon? Est-ce à mon esprit? Il ne pouvait s'occuper de la recherche d'une vérité dont il ne supposait pas -même lexistence. Ce soupçon est donc l'effet d'un mot, d'une lecture, d'une conversation (i) , d'im accident, enfin d'un rien auquel je donne le nom de hasard. Or, si nous lui sOïnmes redevables de ces premiers soupçons, et par conséquent de ces découvertes, peut-on assurer que nous ne lui devions pas encore le moyen de les étendre et demies perfectionner?
(i) Cest à la chaleur de la conversation et de la dispute qu'on doit souvent ses idées, les plus heureuses. Si ces idées, une fois éehap« pées de la mémoire, ne s^ représentent plus et sont perdues sans retour, c'est qu'il est presque impossible de se trouver deux fois précisément dans le concours des circonstances qui les avait fait naître. On doit donc regarder de telles idées comme des dons du hasard.
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SÈCTtON III, CHAPITRE îî. iQS
La syrène de Cornus est l'exemple le plus propre à développer mes idées. Si l'on a long^tebaps montré cette «yrène à la foire , sans que personne en devinât lei mécanisme ^ c'est que le hasard ne mettait sous les <
' yeux, de personne les objets de la comparaison desquels devait résulter 6ette découverte. Il avait été pl«s favorable a Comus. Mais pourquoi n'est-il pas en France comité parmi les grands esprits ? c'est que son méca- . nisme est plus cutieux qu^ vraiment utile» S'il eût été d'un avantage très^général et très-* étendu^ nvl doute que la reconnaissance publique n'eût mis Comus au rang des hommes les plus illustres. Il eût dû sa découverte au hasard 9 et le titre d'homme de génie à l'im*^ portance de cette découverte.
Que résulte- 141 de cet exemple? i°. que toute idée neuve est un don du hasard; 2^. que^ s'il est des mé« tbodes sûres pour former des savans et même des gêna d'esprit y il n^en est point pour former des génies et des inventeurs. Mais^ soit qu'on regarde le génie comme un don de la nature ou du hasard^ n'est-il pas, dans l'une ou l'autre supposition , également l'effet d'une cause indépendante de nous? En ce cas, pourquoi mettre tant d'importance à la perfection plus ou moins grande de l'éducation ? *
La raison en est simple. Si le génie dépend de la finesse plus ou moins . grande des sens , l'instruction ne pouvant changer le. physique de l'homme , rendre l'ouïe aux sourds et la parole aux muets , l'éducation est absolument inutile. Au contraire, si le génie est en partie un don du hasard , les hommes , après s'être assurés, par d^s observations répétées, des moyens employés par le hasard pour former de grands talens , peuvent, en se servant à peu près des mêmes moyens, opérer à peu près les mêmes effets , et multiplier infiniment ces grands talens.