‹ Œuvres complètes d'Helvétius (volume 2)Chapitre 59 sur 203 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Des changefnens sutx^nus dans le caractère des nations, et des causes qui les ont produits,

xjk'àÂ^tm nation a sa manière particulière de voir et de sentir qui forii^ Son caractère; et chez tous les peuples, ce caractère ou change tout à coup^ mi s'alière peu à'pett, selon les changemens subits ou insensibles sunwnus dans l'a forme de leur gouvemement, par QODsiéquent dans l'ëducation publique (r).

Celui d^s Français^ depuis long -temps regardé eomnie gai , ne fut pas toujours tel. L'empereur Julien dit des Parisiens , « je les aimC; parce que leur caractère, » comme le mien , est austère (a) et sérieux, d • Le C9f«ctdre des péujdes change dof|c. Mais quand ce changeikient se fait-il le plus sensH>lement apercevoir? dans les momens de révolution où les peuples passent tout à coup de i'état de liberté à celui d'escla-* vage. Alors y de fier et d'audacieut qu'était un peuple, il devient faible et pusilla^nime^il n'ose lever^es regards sur l'homme ^i place; il est gouverné, et peu lui ira-» porte qui le gouverne. Ce peuple , enfin , découragé se dît comme Tâne de la MAe : or quel que soit mon maîlre, f) je n'en porterai pas un plus lourd fardeau. » Autant

(i) La forme du gouvernement où l'on vît fait toujours partie de nqtre éducation*

(2) Quelques-uns ont, à la guerre, r^rdé Fimpétuosité de Uattaque comme le caractère distinctif des Français : mais cette impétuosité n'est point un Q|ractère , elle leur est commune avec les Turcs , et généralement avec . toutes les nations non accoutumées à une discipline sévère. Les l^rançais d^ailleurs en sont susceptibles.

ao4 T>E l'homsie.

un citoyen ]ibre est passionné pour la gloire de sa na^ tion f autant un esclave est indifférent au bien public. Son coeur, privé d'activité et d'énergie, est sans vertus, sans esprit, sans talens; les facultés de son âme sont engourdies : il néglige les arts , le commerce , l'agriculture, etc. Ce n'est point à des mains serviles qu'il appartient de travailler et de fertiliser la terre. Un Simonide aborde un empire despotique et n'y trouve point de traces d'hommes*. Le peuple libre est courageux, franc, biunain et loyal (i). Le peuple es<^ve est lâche^ perfide, délateur, barbare : il pousse à l'excès sa cruauté. L'officier trop sévère a tout à redouter,. au moment du combat , du soldat maltraité.: le jour de la bataille est pour ce dernier le jont dtu ressentiment; celui de la sédition est pareillement pour l'esclave opprimé le jour long-temps attendu de la vengeance : elle est d'autant plus atroce que la crainte en a plus long-temps concentré la fureur (2).

Quel tableau frappant d*Un changement subk/dans le caractère d'une nation nous présente l'hisloire romaine ! Quel peuple , avant l'élévation des césars ^ montra plus de force, plus de vertu, plus d'amour pour la libm*té, plus d'horreur pour l'esclavage; et quel peuple , le trône des césars affermi , montra plus de faiblesse et de vileté (3) ? Sa bassesse Êitiguait Ttbère.

(i) Les mots loj'al et poli ne sont peint synonymes. Un peaplc^ esclave peut être poli : Thabitude de la crainte doit le rendre révérencieux ; un tel peuple est souvent plus civil et toujours moins loyal qu'un peuple libre. L'homme libre est en général l'homme honnête.

(2) La déposition 'de Nabab-JafBer-Ali-Kan , rapportée ^ns la Gazette de Leyde, du ^5 juin 1761 , en est la preuve.

(5) Dans une nation avilie , on ne trouve pas même parmi ses meilleurs citoyens, des caractères d'une certaine élévation : des âme& nobles et fières y seraiient trop discordantes avec tes autres.

SECTION Vtj CHAPITRE II. âo5

Indifférent à la liberté y Trajan la Im offre ; il la refuse. Il dédaigne cette liberté que ses ancêtres eussent payée de tout leur sang. Tout change alors dans Rome ; et l'on voit , à ce cai*actère opiniâtre et grave qui, distinguait ses premiers habitans, succéder ce caractère léger et fmole que Juvénal leur reproche dans sa dixième satire.

Veut-on un exemple plus récent d'un pareil changement ? Comparons les Anglais d'aujourd'hui aux Anglais du temps de Henri VIII, d'Edouard VI , de Marie et d'Elisabeth. Ce peuple, maintenant (i) si humain ^ si tolérant, si*éclairé, si libre, si industrieux, si ami des arts et de la philosophie, n'était alors qu'un peuple esclave î inhumain , superstitieux , sans arts et sans industrie.

Un prince ustirpè-t-il sur ses peuples une autorité sans bornes : il est sur d'en changer le caractère , d'énerver leur âme, de la rendre craihtive et basse (a). C'est de ce moment qu'indifférens à la gloire , ses sujets perdent ce caractère d'audace et de constance propre à supporter tous les travaux, à braver tous les dangers. Le poids du pouvoir arbitraire brise en eux le 'ressort de l'émulation.

Qu'impatient de la contradiction (3), le prince

(i) 1\ faut se reporter à l'époque où Helvétius écrivait, et songer <|}&'on lui a toujours reproché d'avoir été trop admirateur de la nation «i^glaise. Ou a appris à la mieux connaître. {Note de l'Éditeur. )

(a) Parmi les souverains , quel est le plus loué ? le plus craint et ]e plus détestable. Mais ce tyran, tant loué de son vivant, est l'exécra* tion de son peuple, à sa mort. Il peut être sûr, quelque éloge qu'on lui donne, que son nom sera lé mépris de la pqstériié. La mort est la lance d'Ituriel : elle détruit le charme du mensonge et de la flatterie. Ce que la mort opère sur les sultans , la disg^e l'opère sur SCS vizirs. •

. (3) Le despote , toujours sans prévoyance contre les ennemis du «dehors , pourrait-ii se flatter que des peuples habitués à trembler sous le fouet du pouvoir, assez vils pour se laisser lâchement dé>

•|o6 DE l'hOMHE.

donne le nom de factieux à Thomme vrai; il a substitué, dans sa nation , le caractère de la fausseté à celui de la franchise. Que^ dans des momens critiques^ ce prince , livré à ses flatteurs ^ ne trouve ensuite auprès de lui que des gens sans mérite, à qui s en prendre? à lui $e\xl ; c*est lui-ménoie qui les a rendus tels.

Qui croirait y en considérant les maux de la servi-* tude , qu'il ait encore des prinees assez peu éclairés ponr vouloir régner sur 4^s esclaves; des princes asses stupides poui' ignorer les cbangemens funestes que le despotisme opère dan^ le caractère de leui'S sujets ?

Qu'est-ce que le pouvoir arbitraire ? un germe de calamités qui , déposé dans le sein d'un état ^ ne $^j développe que pour y porter le fruit de la misère et de la dévasfaiion. Croyons-en le roi de Prusse : a Rien de meilleur , dit*il dans un dÂscours prononcé D à l'Académie de Berlin ^ que le gouvernement arbi* » traire , mais sous des priuces justes y hunaains et y vertueux : rien de pire , sous le commun des rois. » Que de rois de cette espèce t Combien compte-t^on de Titus y de Trajan et d'Ajafx>nin? Voilà ce que pense un grand homme. Quelle élévation d'âme , quelles lumières un tel aveu ne suppose-t-il pas d;»ns un mo*narque! Qu'annonce en effet le pouvoir despotique ? souvent la ruine du despote , et toujours celle de sa

pbutner de la propHété et lears biens , de lear vie et de leur libené, le défendront contre Taltaque d*un ennemi puissant ? Un monarque doH savoir tfu^en brisant la chaîne qni lie rintérét de chaque parti-* cnlier à Tintera général , il anéantit tonte vert«L : que la vertu d^ truite dans un empire , le précipite k sa ruine j que les étaies du trôae despotique*doivent S'affaisser sous 6on poids ; ifil'«wiiq<aemenrt fort de la force de son armée , cette armée défaite , ses sujeta affiranchis de toute crainte , cesseront de eombattre peur hiî ; q«e deux eu trois batailles ont, en Orient, décidé du sort d^ plus grands -états. DtriiLS , Tigrane , Autiociius , en sont ia preure. Les &o«aains>coad>atttmrt quatre cents ans pour subjuguer la libre italae ^ et , pour «e souflMMre la senrièe Asie , ils ne iireat ^ue s'y préseoter.

9smmmamimmmmmmmtmimmm^mKiÊmÊ^fmm^f^9f^\

SECTION IV, CPAPITRE II. tkO'J

postérité (t)« lie fondateur d'une telle puissance met son royaume à fonds perdu : ce n'est que Ftittérét tiaf ger et nxal entendu de la royauté , c'est*4i-<lire , celui de l'orgueil , de la paresse , ou d'une passion sem«blable, qui fait pré£srejr rexoroice d'un despotisme injuste et cït)u^ sur des esclaves malheureux , -à leser*cice d'une puissance légittoie et bien aimée (2) sur on pe^pl^ libre et fortuaé. Le pôuToir arhitraii» est un «nfant 90/9^ prévoyance^ qui eacrifie sans cesse l'avenir ^u présent.

Le plus redoutable ei^nemi du bien publia n'est point le trouble ni la sédition^ naais le despotisme (3). Il chafige 1^ caractère d'une naticm , ei toujours eit mal : il ny porie que des tîcqs» QueJir que soit^la puissanee. .d'un sultan das Ind^d , il n'y' créera jamais de citoyens mag^iaBimes^ il ne trouvera jamais dans ses esclaves les vertus des bomoàes libres* La chidriie ne tire d'un^sorps mixte qu'aikta^t d'or qu'il ^n reskferme , et le pouvoir

(t) Pour rintérét de sa gloire et de sa sûreté , le despote devrait regarder comme amis ces mêmes philosophes qu'il hait , et comme enneiaîi beâ métses «imrttsàns t:^'f 1 chéi^ , et tjut , vilar flatteurs de tous ses vices ) TeMeiteiit aas crimes qui jpréparemt sa chute.

(2) A f[iiel sîgae distingue* t-oa le pouv>ir ai^Mtraire eu ptnaymr légitime ? Tous deux font des lois , tous deux infligent le supplice de mort on de moindres peines aux violateurs de ces lois -, tous deux -emplsûâûPt la tûvoeàt la cohHwanautë , «f«st-^-^ire , oelle tle "lanation , ou pour a^wt^eair leitfs é^its , ou pour repousser â!aMaqtEi de Fennemi. Oui : mais ils difierent^ dit Locke, en ceci j c'est cpâ» ic

. premier de ces pouvoirs emploie 1^ força publique pour satisfaire des f ntaisies et s'asservir ses concitoytms , et que le second s'en Sert pour se rendre respectable k ses voisins , pour assurer aux concitt^reos Ja f^pi'iété àc ieans kAetis , le«ir vie , l«ur liberté , pèuf ac< «noîhrtr leur bonhoir. Eafin i'usagpe de la force natiesale ^ur tiotit autre pol^etque t'»vaalage ^général, «st un crkfie. G^eA «One k îa éâttérûnteimmâèce id'esaifkt/yet la fértfe naftioadale , tfa'on peut 'tfistitiguer le pouvoir arbitraire du pouv^r légiitime. .

(3) Tel parut le despotisme au verbeux Tullius , septième roi de Rome : il eut le courage de mettre lui-même des bornes h l'autorité royale.

ao8 B£ IHQttME.

le plu» arbilraire ne tire jaihais d'un esclave que la bassease cpi^il contient «

L'expérience prouve donc qae le caractère et l'esprit des peuples changent avec la forme de leur gouvernement : (fûLXxn gouvernement différent donne tour à tour à la même nation un caractère élevé ou bas ^ constant ou léger , courageux ou timide.

Pourquoi , disent les étrangers , n'aperçoit -^ on d'abord dans tous les Français qu'un mém^ esprit et un même caractère^ comme une même physionomie dans tous les nègres? c'est que les Français ne jugent et ne pensent point d'après eux (i)^ mais d'après les gens en place. Leur manière de voir, par cette raison ^ doit être assez uniforme. U en esï des Français comme de leurs femmes : ont-elles mis leur rotige , sont-elles au spectacle ? toutes semblent porter le .même visage. Je sais qu'avec de l'attention" on découvre toujours quelque différence entre les caractères et les esprits des individus , mais il faut du temps pour l'apercevoir.

La frivolité des Français, l'inquisition de leur police, le crédit de leur clergé, les rendent, en général , plus semblables entre eux qu'on ûe Test partout ailleurs. Or, si telle est l'influence de la forme du gouvernement sur les mœurs et le caractère des peuples, quel change*ment dans les idées et le caractère des particuliers, ne doivent point produire les changemens arrivés dans leur fortune et leur position !

(i) Entre les diverses causes du peu de succès de la France dans la dernière guore ( en 1757 ) , si l'on compte la jalousie , Tinexpérience des généraux , et leur indifférence pour le bien pubUc , peut-^tre ne fkai-iL pas oublier la gangrène de rimbécillité religieuse qui broailr lait alors beaucoup de têtes à la cour.

SECnON VTj CBA9RRB lit. M9

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