‹ Œuvres complètes d'Helvétius (volume 2)Chapitre 7 sur 203 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Des instituteurs de f enfance*

Une courte histoire de l'enfance de Thomnie nous le fera connaître. Voit-il le jour : mille sons frappent ses breîlles^ et il n'entend que des bruits confiis. Mille corps s'offrent à ses yeux, et ils ne lui présentent que des objets mal terminés. C'est insensiblement que l'en- &nt apprend à entendre , à voir, à sentir , et à rectifier les erreurs d'un sens par un autre sens (i).

Toujours frappé des mêmes sensations à la présence des mêmes objets , il en acquiert un souvenir d'autant plus.net que b tnéme action des objets sur lui est plus répétée. On doit regarder leur action comme la partie de son éducation là plus considérable.

Cependant l'enfant grandit ; il marche , et marche seul : alors une infinité de chutes lui apprennent à conserver son corps dans l'équilibre , et à s'assurer sur ses jambes. Plus les chutes sont douloureuses , pllis elles sont instructives, et plus, en marchant, il devient «droit, attentif et précautionné.

L'enfant s'est-il fortifié, court->-il, et est-il déjà en état de sauter les petits canaux qui traversent et arrosent lés bosquets d'un jardin : c'est alors que , par des essais et des chutes répétées, il apprend à proportionner sa «ecOusse à la largeur de ces canaux.

(i) Les sens ne nous trompent jamais. Les objets font toujoars sur nous Fimpresslon qu'ils doivent faire. Une tour carrée me pa* ra!t-elle ronde à une certaine distance , c'est qu'à cette distance les rayons réflécKis de k tour doivent se confondre et me la &ire paraître teUe i c'est qu'il est des eas oii la forme réelle des objets ne peut être constatée que par le témoignage uniforme de plusieurs àens. * '

l6 BE L^HOmME,

Une pierre se détache-t-eJle de leur pourtour : la Yoit-il se précipiter au fond des eaux , lorsqu'un bois surnage sur leur surface : il acquiert en cet instant la première idée de la pesanteur.

Que dans ces canau:& il repêche cette pierre et ce bois léger I et que^ par hasard ou par maladresse, Tun et l'autre tombent sur son pied, l'inégal degré de dou** leur occasionnée par la chute de ces deux corps gravera encore plus profondément dans sa mémoire l'idée de leur, pesanteur et de leur dureté inégale*

Lance-t-il cette même pierrejcontre un des pots de fleurs ou une des caisses d'orangers placés le long dé ces mêmes canaux : il apprend que certains corps sont brisés du coup auquel d'autres résistent.

Il n'est donc point d'homme éclairé qui ne voie dans tous les objets autant d'instituteurs chargés de l'éducation de notre enfance.

Mais ces instituteurs ne sont-ils pas les mêmes pour tous? non : le hasard n'est exactement le même pour personne; et, dans la supposition que ce soit à leurs chutes que deux enfans doivent leur adresse à marcher, courir et sauter, je dis qu'il est impossible que, leur faisant faire précisément le même nombre de chutes, et de chutes aussi douloureuses, le hasard fournisse à tous les mêmes instructions.

Transportez deux enfans dans une plaine, un bois, un spectacle, une assemblée, enfin dans une boutique, ces enfans, par leur seule position physique, ne seront ni précisément frappés des mêmes objets , ni, par conséquent, affectés des mêmes sensations. D'ailleurs, que de spectacles différens seront, par des accidens journaliers, sans cesse offerts aux yeux de ces mêmes enfans !

Deux frères voyagent avec leurs parens, et, pour arriver chez eux , ils ont à traverser de longues chaînes de montagnes. L'ainé âuit le père par des chemins es<-

SECTION tj CHAPItRE Ut. . i^

carpes et courts. Qve voit-il? la nature sous toutes les formes de l'horreur ; des montagnes de glaces qui s'ieU'* foncent dans les nues, des masses de rochers suspen^ dues sur la tête du voyageur , des ahînies sans fond , enfin les. cimes de rocs arides d'où Jes torrens se précipitent avec un bruit effrayant. Le plus jeune a suivi sa mère daq|des routes plus fréquentées , oh la nature se montré sons les formes les plus agréables. Quels objets se sùfit offerts à lui? Partout des coteaux plantés de vignes et d'arbres fruitiers; partout des vallons où serpentent dés ruisseaux qui arrosent des prairies peu-» plées de be^aux.

Ces. deux frères auront, dans le méipiè voyage, vu des tableaux , reçu des impressions très-différentes : or, mille hasards de cette espèce peuvent produire les mêmes. effets. Notre vie n'est, pour ainsi dire, qu'un long tissu^ d'accidens pareils. Qu'on ne se flatte donc jamais de pouvoir donner précisément les mêmes instructions à deux enfans.

Mais quelle influence peut avoir sur les esprits une différence d'instruction occasionnée par quelque légère différence dans les objets environnans? Eh quoil ignorerait-on encore ce qu'un petit nombre d'idées différentes et combinées avec celles que deux bonimes ont déjà en commun, peut produire de différence dans leur manière totale de voir et de juger?

Au reste, je veux que le hasard présente toujput*s les mêmes objets à deux hommes : les leur offrira-t-il dans le moment où leur âme est précisément dans ]a# même situation, et où ces obji^ts, en conséquence > doivent &ire sur eux la même impression ?

TOMS II<

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