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SECTION ÏV 5 CHAPITRE XV. !2^j
diction. Quel forfait fit,, en France, inventer le sup-r plice oriental de la cage de fer ? Quel infortuné y renferma-t-on ? Fut-ce lé militaire lâche et sans génie qui dirigea mal un siège , défendit mal une plaice , et qui , par ineptie^ jalousie ou trahison , laissa ravager les pr<>vinces.qu'il'pouvait couvrir? Fut-ce le minisire qui surchargea le peuple d^impôts (i), et dont les éditsiurent destructifs du bonheur public? Non. Le malheureux condamné à ce supplice fut un gazetier de Hollande, qui, critiquant peut-être trop amère-^ ment les projets de quelqiKS ministres français {2), fit rire FEutppe à leurs dépens (3). Quel homme , en Espagne , en Italie , Êiit*on pourrir dans les cachots ? EstHîe le juge qui vend la justice, le gouverneur qui mésttse de son pouvoir? Non : mais le colporteur qui vend , pour vivre , quelques livres où Ton doute de l'humilité et de la pauvreté ecclésiastique. A qui, dans certaines coQitrées, donne-^t-on le nom de. mauvais citoyens? est-ce au fripon qui vole et dissipe la caisse nationale ? De tels forfaits, presque toujours impunis, trouvent
( i) Un milord débarque ea Italie , parcourt les caifapagnes de Rome , et s^embarque brusquement pour FAngleterre. Pourquoi , lui .dU-on , quittez-vous ce beau pays ? « Je n'y puis , répond-il , soutenir plus > long-temps le spectacle du malbeur des paysans romains ; leur » misèpe me déobire : ils n'ont plus face bumaine. » Ce seigneur exagérait peut-être , mais il ne mentait pas.
(!2) Le meurtre de Glitus fut la bonté d'Alexandre , et le supplice du gazetier hollandais celle du ministère français. Le crime de ces deux infortunés fut le même : tous deux eurent l'imprudence d'être ▼rais. L'on s'indigna, dans Le siècle .dernier , du traitement fait au gazetier. U est des siècles encore plus vils où le supplice de l'homme ▼rai trouverait des approbateurs.
(5) S'attendrit-on sur le sort de ce gazetier ^ compare-t-on le crime au cb&timent : on se croit transporté cbez ce sultan des Indes qui iàir pendre son vizir pour avoir mis trois grains de poivre dans une tartre à la créme.-Peu s'en est fallu que l'illustre et malheureux de La Gbalotais n'ait subi le même sort , pour avoir pareillement mis trois grains de sel dans une lettre écrite , dit-on, à un contrôleur-général*
purtOQt d^ protecteurs. Celiii--]à seul est manvais ci«toyen ^ qui'^ dans une chanson ou .une épigramme, 9 ri de la frîpotinerîe ou de la frivolité (i) d'un homme en place.
J'ai vu des pays où le disgracié n'jest pas c^lui qui fait le mal , mais celui qui révèle son aiUeur. Met-on le feu à la maison y c^est Tacousateur qu'on* c&bâtîe , et Fineendiaire qu'on caresse. Dans de telsgouveraemens, souvent le plus grand des crimes est l'amour de la patrie et la nfeistânce aux ordres injustes du puissant- Pourquoi le mérite est-il ^ujours suspecst au ministre inepte ? D'oa naît sa haine pour les gens de latines (2)? de ce qu'il les regarde comme autant de fanaua pro* près à éclairer ses méprises (3).
Sous le nom de fous^ on attachait jadis des sages à la personne des princes ; et , sous ce npm , il leur était quelquefois permis de dire la vérité (4)- Ces fous déplurent : leur charge a partout été supprimée ç 'et
(i) En France, pourquoi n*oserait-on mettre la frivolité des grands sur la scène? c^est que des comédies de cette espèce opéreraient, dira-t-OD , peu de conversions. Un poète qui , par un tableau rkiicole •et saillant de la 6îvolité , se flatterait de corriger les mœurs firanfaîses , 6e tremperait : on ne remplit point le tonneau ée% Danaïdes. Il ne se forÉbe point d'esprit sensé dans on gouvernement sur lequel les femmes et les prêtres ont une certaine influence. L*etprit léger et friv^e est le seul qu*on y doive cultiver ^ c^est le seul qui conduise à la fortune.
(!k) Ce n'est pemt & son génie , c'est toujours h quelque événement particulier que Thomme de talens doit la protection de Tignorant. Si la laideur cherche la compagnie des aveugles , Fignorance fuit celle des clairvoyans.
(3) Le vizir inepte voit toujours de mauvais œil Thomme qui vo jagr chez des peuples et des princes éclairés j il craint qu*au retour le voyageur ne le méprise.
(4) C'était jadis le privilège des fbus de dire quelquefois la vérité aux princes : mats encore avec quelle précaution et dans quel moment î Imitons , disait J'un d*eux , la prudeace des chats : ils ne se croient point en sûreté dans un appartement , qu'ik n'en aient auparavant flairé tous les coins.
SECTioir IV, cHAntRE XV. 249
c'est peitt«*étre la seule réforme générale que les souverains aieut faîte dans leur maison. Ces foos scmt les derniers^ sages qu'on ait soufiniS' auprès des grands. , Veut-on s'en approcher, *veut-on leur être agréable, que faire ? parler coiiinie eux ^ et Ids fortifier dans leurs erreurs. Ce rôle n'est pas oelui d'un homme éclairé^ franc et loyaK^H parle et pense d'après lui. Les grf^ndi le savent et l'en haïssent : ils^. sentent, à cet égards 1a borne de leur autorités -C'est aux hommes de celte e&* péce qu'il est surtottt défendu de penser et d'écrire sur les matières d adoiinistratÎDn* Qu'en arrivé-t-if ? privés dtt conseil des gens instruits, leli rois sacrifient k la cràin^te momentanée de la contradiction leur puissance réelle et durable. En effet, si le prince n'en fort que de^ la fdrce de sa nation ; si là nation n'est forte que de la sagesse de son administration, et si les hommes chargés de cette aditiinistradon sont néoessaireDaetit lires du corps de la nation , il est impossible , dans un gouvernement où l'on pei*sécute l'homme qui pense , où Ton aveugle tous les citoyens ^ que la nation produise de grands ministres. Le danger de s'instruire j détruit l'instruction , et h peuple gémit sous le sceptre de celle orgueilleuse ignorance qui bientôt précipite dans une ruine cpmmune éi le despote et sa na-*tion(i).
(i) C'est à la liberté doiit jouissent encore les Anglais et lea HsAlandais que FEurope doit le peu qui lui en reste. Sans eux^ presque aucune nation qui ne gémit sous Iç joug de Tignorance et du despotisme.
a5o im l'homme.
CHAPÏTR.E XVI.
L'intolérance est souvent fatale aux princes i.
Lie pouvoir elle plaisir présens sont soHvenldestrciclifs du ptaisir et du pouvoir à venir. Pour commander avec plus d'empire ^ un prince dësire-t*il des sujets sans idées y sans énergie, sans caractère (i), enfin «des automatés , toujours obéîssans à l'impression qu'il leur donne : sHl pai*vient à les rendre tels, il sera puissant au dedans , faible au dehors : il sera le tyran de ses sujets , et le mépris de ses voisins.
Telle est la position du despote ; l'orgueil du mo* ment là lui fait désirer. Il se dit à lui-même : c'est sur mesr peuples que j'exerce habituellement mon pouvoir; c'est donc leur résistance et leur contradiction qui 9 rappelant plus souvent à ma mémoire l'idée de mon impuissance, me serait le plus insupportable. S'il dé-^ fend en conséquence la pensée à ses sujets, il déclare, par cet acte, qu'indifférent à la grandeur et à la félicité de sa nation , peu lui importe de mal gouverner , mais beaucoup de gouverner sans contradiction. Or, du mo* ment où le fort a parlé ^ le faible se tait , s'abrutit et cesse de penser, parce qu'il ne peut communiquer Ses pensées.
Mais, dîra-t-on, si l'engourdissement dans lequel la crainte retient les esprits est nuisible à un état, faut-il en conclure que la liberté de penser et d'écrire soit sans inconvénient?
(i) Ce n^est qu*à des automates que le despotisme commande ; on n'a de caractère que dans les pays libres. Les Anglais en ont un : les Orientaux n'en ont point. La crainte et la bassesse rétoufiont en eux«
SECTION IV, CHAPIXmE XVI. aSi
En Perse, dit Chardin , on peut, jusque, dans les cafés,- parler, hautement et censurer impunémeat le visir : le Qiinistre , qui veut être averti du mal qu'it fait» sait qu'il ne. peut l'être que par le cri public. Peut-être en Europe est-il des pays plus barbares que la Perse.
Mais du moment où le citoyen pourra tout penser ^ tout écrira > que de livres faits sur des matière qu'il n'entendra pas ! que de sottis<es les écrivains ne diront* ils pas ! Tant mieux; ils en laisseront moins à faire au% vizirs. . La critique relèverai les erreurs^ l'auteur, le public s'en moquera ; c'est toute la punition qu'il mérite. Si la législation est une science, sa perfection doit être l'cBuvre du temps et de l'expérience. En quelque genre .que ce soit^ un excellent livre en suppose une infinité de mauvais. Les tragédies de la Passion durent précéder celles d'Héraclius, de Phèdre, de Mahomet, etc. Que la presse cesse d'être libre (x), l'homme en place , non averti de ses fautes, en commettra sans cesse de nouvelles; il fera presque toutes les sottises^ que l'écrivain eût dites (2). Or, il importe peu à une nation qu'un auteur dise des sQttises ; c'est tant pis pour lui : mais il lui importe beaucoup que le ministre n'en fasse pas; c'est tant pis pour elle.
La hberté de la presse n'a rien de contraire à l'intérêt général (5) : cette liberté est , dans un peuple ,
(i) Le gouvernement défend-fl d'imprimer sur les matières d'administration ) il fait vœu d'aveuglement , et ce vœu est assez commun. « Tant que mes fina Aies seront bien régies , et mes armées bien dis- }) ciplinées , disait un grand prince ^ écrira qui voudra contre ma y) discipline el mon administration. Mais si le négligeais l'un ou » l'autre , qui sait si je n'aurais pas la faiblesse d'imposer silence aux » écrivains? » k
(2) Entre-t-on au ministère , ce n'est plus le temps de se -faire des principes, mais de les appliquer. Emporté par le courant des alTaires, on n'apprend alors que des détails toujours ignorés de quiconque nVst point en place.
(3) Gêner la presse, c'est insulter une nation i lui défendre la leo-
iSa ȣ l'homme.
l'ftlîfnent de l'émulation. Quels hommes doiv«fit Feutre* tenir? les gens en placer Qu'ils veillenc d'autdi^tt plus soigneusement h sa conservation , <}uun« Â>t6 éteinte^ il est presque impossible de la rallumer. Un peuple deja policé tombe^t-il dans Tabnjlissemeot^ qucd remède k ce mal? nul autre que la conquête ; elle seule peut redonner de nouvelles mœurs* à ce people^ et le Tendre encore célèbre et puissant. C'est le vœu d'un citoyen honnête, d'un homme qui sHntéresse à la gloire dé sa nation , qui se croit grand de ^a grandeur et heureux de son bonheur. Le veeu dlu despote n'est pas le même y parce qu'il ne se confond pas avec ses esclaves; parce qu'IndiflFérent à leur gloire, comme à leur bonheur, il n'esi touché (i) que de leur serviJe obéissance.
- Le sultan aveuglement obéi est content ; que d'ailleurs ses sujets soient sans vertus^ que l'empire s'affaiblisse, qu'il périsse par la consomption, peu lui im- . porte; il suflSt que la durée de la maladie en cache la véritable cause , et qu'on ne puisse en accuser l'ignorance du médecin. La seule crainte des sultans et de leurs vizirs , c'est une convulsion siAii^drfns l'empire.
ture de certains livres , c'est lu déclarer e$ckve o|i îinbèciUe. Cette .défense doit l'in^gnier ,. Mms , dira-t-on , c'est presque tQwjours d'après l'opinion des puissans , qu'elle approuve ou condamne un livre. Oui, dans le premier moment j mais ce. premier jugement est nul , c'est le cri des intéressés pour ou contre : le jugement vraiment intéressarït pour up auteur , est le jugement réfléchi du {Miiblic ; il est presque toujours juste. . •
(i) L'âge oik l'on parvient aux grandes places est souvent celui oii l'attention devient ft plas pénible. A cet âge, qui me contraint d'étudier est mon ennemi. Je veux bien pardoriner ^x poètes leurs tieaux ver;S ; je puis les lire sans ettention i maift je ne .pardonne point atH moraliste s«s bons raisonnemens. L'importance des sujets qu'^^ traite m'oblige de réfléchir. Combat^ mes préjugés , il blesse mon orgueil ; il m'arrache d'ailleurs à ma paresse , il mfk force k pens^^ et toute oontraiutis produit liain'e.
SECTION IV, CHAnTRE XVÎ. ^53
Il en est des y/ikits ccHnme des chirurgiens; len^ iuiii|tte désir, c^esl que l'état et le malade n'expirent point, entre leurs mains : que d'ailleurs fan et l'autre meurent du régime qu ik prescnwnt , leur réputation est sauve ; ils s'en inquiètent peu*
On ne demande pas au peuple industrie et vertu ^ mais soumission et argmKl* Semblable a l'araignée qui sans cesse entoure de nouveaux -fils l'insecte deAt die £iit sa proie , le sultan , pour dévorer plus tranquille^ meritses peuples (i), les charge chaque jour de nou^ velles chaînes.
Toute remontrance Tin^portune et Firrite. C'est Feu- 6int mal élevé ; il mord dans le fruit empoisonné , et bat la mère qui le lui arrache. Quel cas, sous son règne, fait-H>n d'un citoyen vrai et courageux ? c'est un fou qu'cm punit comme tel (2). Quel cas, sous ce même règne ^ fait-on d'un citoyen bas et vil (3) ? c'est un sage
(i) Le termia du ^i^spotisme est fécond en misère comme en monstres. Le despotisme est nn luxe de pouvoir inutile au honheur du souverain.
Que sont les grands de l'Europe? des hommes qui }oigneiit i 1« qualité d'escluT^s ceU^ d'cj^esseiirs de peuples $ des citoyens qu« la lai mèm^ ne peut protéger contre Thomme en place. Un grand nVst , en Portugal, propriétaire ni de sa vie, ni de ses biens, ni de sa liberté : c*est un nègre domestfque qiif , fouetté par Tordre immédiat dn mattiw , méprise le nègre de Tbabitatidn fouetté p»r IWdre de Fin tendant. Voilà , dans presque toutes les cours de PEurope , Tunique différence sensible entre l'humble bourgeois et Torgueilleux grand seigneur.
(2) Il faut ou ramper ou s'éloigner de la cour. Qut ne peut vivre que de ses grâces, doit être vil ou mourir de. faim. Peu d^hommeà prennent ce dernier parti.
(3) Le feu roi de Prusse, à souper avec Tarabassadeur d'Angleterre , lui demande ce qu'il pense des princes. « En général , répond- » il , ce soat de mauvais sujets. Us sont îgnorans ; ils sont perdus » par la flatterie. La seiUe. chose k laquelle ils réussissent, c'est h » monter à cheval. Aussi de tous ceux qui les approchent, le cheval if est le seul qui ne les fliTite point , et qui leur casse le cou s'ils le » gouvernent mal. m
qu'on récompense. Les sultans Veulent être flattés (i) ; qui peut se refuser à leurs désirs? qui peut^ sous un pareil gouvernement , s'intére5ser vivement an bonheur public ? SeraientM^ quelques sages répandus ça et là dans un empire ? leurs lumières n'édairent personne; ce sont des lampes dans des tombeaux. Le despote ne se confie qu'à des hommes qui, vieillis dans les antichambres ^ en ont l'esprit et les mœurs. Ce furent ces flatteurs qui précipitèrent les Scuarts à leur ruine. « Quelques prélats, dit un écrivain anglais, D s'étant aperçus de la bigotte faiblesse de Jacques P^, » en profitèrent pour lui persuader que la tranquiUité » publique dépendait de Funiformité du culte, c'est- 9 à-dire,' de certaines cérémonies religieuses. Jacques » le crut, transmit cette opinion ''à ses descendans. j» Quelles en furent les sukes ? l'exil et la ruine de sa » maison.
» Lorsque le ciel , dit Velleïus Paterculus , veut châ- D tier un souverain , il lui inspire le goût de la flatte- 3> rie (2) et la haine de la contradiction. Au même » instant l'entendement du souverain s'obscurcit : il » fuit la société des sages , marche dans les ténèbres , » tombe dans les abîmes , et, selon le proverbe latin, » passe de la fumée dbns le feu. » Si tels sont les signes de la colère du ciel , contre quel sultan n'est-il pas irrité ?
(i) Plus un gouvernement est despotique, plus les âmes y sont avilies et dégradées , plus Ton s^y vante d'aimer son tyran. Les esclaves bénissent à Maroc leur sort et leur prince , lorsqu'il daigne lui-m^e Icfur couper le cou.
(a) Les souverains corrompus par la flatterie sont des enfans gâtés. Habitués à commander à des «sclaves , ils ont couvent voulu conserver le même ton avec leurs égaux , et en ont été quelquefois punis par .la perte d'une partie de leurs états. C'est l<e châtiment que les Romains infligèrent àTigrane, à Antiochus, etc. , lorsque ces despotes osèrent s'égaler à des peuples libres.
SECTION ÏV, CHÀPItliE XVI. 255
. Xi De quelle manière parle-t-on de moi et de mon j» gouvernement? » disait un empereur de la Chine à Confucius. — i{ Chacun , répond le philosophe , se » tait; tous gardent un morne silence. — C'est ce » que je désire^ reprend l'empereur. — Et c'est ce » que vous devriez jcraindre ^ réplique le philosophe. » Le malade flatté est abandonné ; sa fin est prochaine. » .11 faut révéler au monarque les débuts de son esprit , » coBHne les maladies de son corps : sans cette liberté , » L'état et le prince sont perdus. » Cette réponse déplut à l'empereur. L'intérêt présent de l'orgueil l'emporte presque toujours sur tout intérêt à venir ^ et les peuples sont princes en: ce point.
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