‹ Œuvres complètes d'Helvétius (volume 2)Chapitre 96 sur 203 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

La culture des arts et des sciences dans un empire despotique en retarde la ruine,

(j'est au moment que le despotisme entièrement, affermi; réduit, comme je l'ai dit; lés peuples en escla-

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vage^ c'est lorsquil éteint en eux tout amour de la gloire , qu'il étend partout les ténèbres dé l'ignorance , qu'un empire se précipite à sa ruine (i). Cependant si y commc;^ l'observe M. Saurin, l'élude des sciences et la douceur des mœurs qu'elles inspirent y tempèrent quelque temps la violence du pouvoir arbitraire , les sciences , loin de hâter ^ retardent donc la chute des états*

La digue des scieQueSy il est vrai, ne soutient pas long-tçmps l'effort d'un pouvoir à qui tout cède , et qui détruit et les trônes les plus solides et les empires les plus puissans; mais du moins n'y peut-on imputer aux sciences la corruption des moeurs. Les sciences n'engendrent point les malheurs publics, proportionnés dans chaque état à l'accroissement du pouvoir arbitraire. Par quelle raison, en effet, les arts et les sciences corrompraient -ils les mœurs (2) ^l énerveraient - ils

(i> Les Romains ni les Français n'avaient encore rien perdu de leur courage aux temps d'Auguste et de Louis XIY .

(2) Rousseau , trop souvent panégyriste de Tignorance , dit , en je ne sais quel endroit de ses ouvrages : ^ La nature a voulu préserver » les hommes de la science ; et la peine qu'ils trouvent à s'instruire, a> n'est pas le moindre de ses bienfaits. » Mais, lui répond un nommé M. Gautier, ne pourrait-on pas dire également : <c Peuples ^ sachez j> que la nature ne veut pas que vous vous nourrissiez des grains de > la terre. La peine qu'elle attache à sa culture vous annonce qu'il 3) faut la laisser en. friche. » Cette réponse n'est pas du goût de Rousseau ; et, dans une lettre écrite à M. Grimm, a Ce M. Gautier, » dit-il, n'a pas songé qu'avec peu de travail on est sûr de faire du 9> pain , et qu'avec beaucoup d'étude il est douteux qu'on parvienne 3» à faire un homme raisonnable. » Je ne sui^pas , à mon tour, trof) content de la réponse de Rousseau. £st-il premièrement bien vrai que , dans une île inconnue , Ton parvienne si facilement à faire du pain ? Avant de faire cuire le grain , il faudrait le semer \ avant de semer , il faudrait dessécher les marécages, abattre les forets , défricher la terre, et ce défrichement ne se ferait pas sans peine. Dans les contrées même oii la terre est le mieux cultivée , que de soins sa culture n'exige-t-elle pas du laboureur ! c'est le travail de toute son années Mab ne fallût-il que l'ouvrier pour la féconder, son ouverture

le oourage? Qirest*ce qu'une science ? c'est un recueil d^observations faites, si c'est en mécanique > sur la manière d'employer les forces mouvantes; si c'est en géométrie y sur le rapport des grandeurs entre elles; si c est en chirurgie , sur l'art de panser et de guérir les plaies; si c'est , enGn, en législation, sur les moyena les plus propres à rendre les hommes heureux et ver-* Uiettx. Pourquoi ces divers recueils d'observations en énerveraient^ ils le courage? Ce fut la science de. la discipline qui soumit l'univers aux Komains. Ce fut donc en qualité de savans qu'ils domptèrent les nations.

suppose FînTention du soc , de la charrue , , celle des forgef , .par conséquent une infinité de connaissances dans les mines , dans Tart de construire des fourneaux, dans la mécanique, dans l^ydrau-* licpe, enfin dans presque toutes les sciences dont Rousseau Teut pré^iver l'homme. On ne parvient doue pas à faire du p^in sans quelque peine et quelque industrie.

ff Un homme raisonnable , dit Rousseau , est encore plus difficile « à faire .: avec beaucoup d'études , on n'est pas toujours sûr d^' » parvenir. » Mais est-on toujours sûr d^une bonne récolte ? le pé<^ oible labour de Pautomne assure-t-il Tabondante moisson de Tété ? Au reste , qu^l soit difficile ou non de former un homme raisonnable , le fait est qu'if ne le devient que par Tinstruction. Qu'est-ce qu'un homme raisonnable ? cduî dont les jugemens sont en général toujours justes. Or, pour bien juger des progrès d'une maladie , de rexcellence d'une pièce de théâtre et de la beauté d'une statue , que laut-il avoir prèliminaivement étudié f les sciences et les arts de la médecine , de la poésie et de la sculpture. Rousseau n'entendnl par ce mot raisonnable , que l'homme d'une conduite sage? Mais une telle conduite suppose quelquefois une connaissance profonde du eœur humain ; et cette connaissance en vaut bien une autre. Lorsque l'auteur de V Emile décrie l'instruction , c'est , dira-t«-il , qu'il a vu quelquefois l'homme éelairé se conduire mai: cela se peut. Les dé* sirs d'un tel homme sont souvent contraires ^ ae% lumières. H peut agir mai et voir bien. Cependant cette homme (et Rousseau n'en peut disconvenir ) n'a du moins en lui qu'une cause de mauvaise conduite : ce sont ses passions criminelles. L'ignorance eu contraire en a deux. L'une , ce sont ces mêmes passions : l'autre , e'cst l'igod^ rance de ce que l'homme doit à l'homme , e'est-à-dire , de ses devoirs envers la société ; ces devoirs sont plus- étendus qu'on ne pense. L'instruction est donc toujours utile.

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