CHANT SECOND
ARGUMENT
Les richesses %ont moins des biens réels que le moyen d*eQ acquérir ; les rechercher pour elles-mêmes , c'est n'en pas connaître l'usage. Le riche ignorant éprouve l'ennui , le mépris des hommes à talens^ des savans. H ne faut point de connaissances dans une fortune bornée $ la nature indique les jouissances. Il faut des lumières ^ur jouir d'une grande fortune, qui ne serait qu'à charge si elle ne donnait de nouveaux goûts. Recherchez donc le coiçmerce des philosophes et des savans : apprenez à penser avec eux, en vous défiant de leurs systèmes. Les Stoïciens ont placé le bonheur dans le calme d'une âme impassible ; état chimérique dont l'orgueil veut persuader l'existence sans en être persuadé lui-même.
Oi Famour, ses plaisirs , le pouvoir, la grandeur, N'ouvrent point aux mortels le temple du Bonheur, Faudra-t-il le chercher au sein de la richesse ? On ne l'y trouve point, répliqua la Sagesse.
La richesse n'est rien : ses stériles métaux N'enferment en leur sein ni les biens ni leë maux. . L'or a sans doute un prix qu'il doit à son usage : Échange du plaisir entre les mains du sage , Dans celles de l'avare il Test du repentir.
Sans attraits pour les arts, de quoi peut-il jouir? Non, ce n'est pas pour lui que Bouchardon enfante , Que Rameau prend la lyre, et .que Voltaire chante ; Qu'Uranie a tracé le plan des vastes cieux ; Que , sur son roc encore aride et nébuleux , Fontenelle répand les fleurs et la lumière ; Et qu'au pied d'un ormeau , le front orné de lierre. Il instruit les bergers à chanter leur plaisir. L'opuleQt, jaccablé du poids de son loisir.
gi LE BONHEUB.
Aux dégoûts > à l'ennui , conduit par l'ignorance , Cherche en vain le bonheur au sein de l'abondance. Empressé de jouir, il ne jouit jamais Que du plaisir grossier des besoins satisfaits. Son imbécillité croit avec sa richesse.
Ne t'en étonne point, ajouta la Sagesse; Til jouet des objets dont il est entouré , Tout bomme à l'ignorance en naissant est ïviré. Du don de la pensée a-t-il fait peu d'usage ; Dans son orgueil jaloux s'éloigne-t-il du sage : A la caducité parvenu sans talent.
Son corps est d'un vieillard , son esprit d'un enfant. ' Rien ne chasse l'ennui de son âme inquiète.
Sous ses lambris dorés que faît-il? il végète. De quelque éclat , mon fils, dont l'or frappe les yeux, Son possesseur avide est rarement heureux.
Il a peu de vertus. Fastueux, souple et traître, Tyrap avec l'esclave, esdave avec le maître ; Comme l'ambitieux, jaloux de ses rivaux , Sans avoir ses talens, le riche a ses défauts. L'un paraît à nos yeu^ toiqours près de sa chute : L'autre est aux coups du sort peut-être moins en butte ; Mais aux fiùneuK revers s'il est moins exposé , Plus envié du peuple , il est plus méprisé.
Les dangers que l'on brave eniM^ilisseot les crimes. Tous les ambitieux passent pour magnanimes.
Plus criminels sans doi»te» ils sont nioins odieux ; La fortune en tm joitK les perd , nous i^nge d*ciix ; Le sort qui les attend les dérobe à la haine. Mais quelle est du moHel Fâme Hbre ei hautaÎBe Qui ne voit les gnaideurs que ^run càl %le méptt*? Plus le péril est grand» pltis> pour uu si haut pnx» Chacun portant en soii la sewienw du criwie > LVxcuse dans un autre» et trop sonveM f estime^
Le K>!ibe«tr n e<^i donc pas ilw;$; des^ bieits^SiiiMwlliis
CHANT SÈCOÏïD, ' g3
Relégué par le ciel au palais de Platus.
Où le chercher? disais-je; est-ce auprès de ces sages
Dont le nom est encor respecté par les âges ?
La Sagesse me dit : on a vu des mortels ,
•Jaloux de s'ériger eux-mêmes des autels ,
Oser d'un Dieu moteur pénétrer le mystère;
Mais ces sages, mon fils, que l'univers révère.
N'ont été hién souvent que d'adroits imposteurs.
Trop admirés du motidé , ils l'ont rempli d'erreurs ,
Et fait , dans l'espoir vâiii d'eî^pliquer la nature ,
Sous le nom de Sagesse , adoter l'Imposture.
Un Perse, le premier, se dit ami des dieux, Ravisseur de la flamme et des secrets des cieux ; Le premier eh A^e il assebible des mages , Enseigne foUeinent la Scieh^è des sages ; Il peint rabimè ôbs<îù<% bét'Cèàu deb élémens , Le feu, secbèt' auteur de tous leurs mouvemens. Le grand Dièfu, disàiMl, sûr son âile rapide. Fendait avaiït lé* temps là Vâîite mer du vide : Une fleur j flottait de toute éternité ; Dieu l'apcji'èdir, eh (kit ûrte divittitë.
Elle a pour nom Braitna, la bonté pour essence; Ce superbe' univers est fils de sa pxiissance; Par lui le ihoUvèment, succédant au l'epos.
Du pavillon àes dieux a cdurôfmé les eaux.
Du sédiment des toers le Dieu pétrît la terre. Lés htiages épais, fcés foyfets du 'totmerrè. Sont, par le choc des vents, éûflammés dans les airs. Le brûlant équaieur ceînt le Vaste univers.
Brama du pi*éthiér jour ouvre, enfin la barrière ; Les soleils allumés commencent leût' càfrière. Donnent aùK vastes cîèdx leur foWneet letirs couleurs. Aux forêts leur vëMure , aux càfnpagnèi leurs fleurs.
Ami àxK merveilleux , . faible , * ignorant ', crédide , Le mage driit long^-temps ce conté ridicule ;
Et Zoroastre ainsi , par l'orgoeil inspiré ^
Egara tout un peuple , après s'être égaré.
Ce fut en ce moment que le Dieu du système
Sur son front orgueilleux ceignit je diadème.
Voilé d une orgueilleuse et sainte obscurité «
Moins il fut entendu^ plus il fut respecté.
Mais de la Perse enfin chassé par la mollesse , - ,
Il traverse les mers, s'établit dans la Grèce.^
Il connaît , il a vu la cause en ses effçts ;
Et la terre et les cieux sont pour lui sans secrets.
Hésiode prétend que sur l'abime immense Régnait le sombre Érébe et l'éternel Silence , Alors que dans les flancs du chaos ténébreux L'Amour fut engendré pour commander aux dieux. Déjà l'antique nuit qui couvre l'empirée .
Est par les feux du jour à moitié dévorée.
L'Amour né^ tout s'anipie et s'arrache au repos; Le ciel étincelant se courbe autour des eaux; Thétis creuse le lit des ondes mugissantes; Et Thitée , au-dessus des vagues écumantes, hève un superbe front couronna par les airs.
L'ordre, né du chaos, embellit l'univers.
Ainsi ^ dans des esprits admirateurs d'eux-mêmes. L'orgueil de tout connaître enfante des systèmes; Ainsi les nations, jouets des imposteurs,;^ ; ,' . , Se disputant encor sur le choix des erreur^.
Aux plus folles souvent. rendent le. plus d'bomipages; Ainsi notre univers, par de prétendus spgeç.
Tant de fois tour à tour détruit, édifié, .^ ,. Ne fut jamais qu'un tenaple à l'erreur dçdié- Hélas ! si du savoir les bori;ies sont prescrites». Si l'esprit est fiai, l'oirgueil est sans limites* C'est par l'orgueil. jadis que Platou emporte Crut que rienj n^'écUappait à sa sagacité.
Du pouvoir de penser. dépouillant la matiçre,
ii<m «Il tinii^
Ce Aciait pont, job»; «ft fWmwffy ^Êttstum^mbat^ ^ Aptes atoir fiancid les déserts de fcapMe;^ D^ Famé par degr» s\3en jusfoi a Ilwtt« IKearempfitroinias, dn^stea amiuifieii; BicD uVa Keu, noas db-il;, uittsilest;cliat^paie€lM»9e% Pins, en longs arj;nniims, il dKscnle;^ il propose; n fimne enfin son Dieu dfnn nnâange oonfos D attiîbnls £fier0DS, de contraires vertus^ Trc^ soowent âilooi pir sa âiiisse âoq[iMXiee^ Çadiant sons de grands mois sa snpeibe ignorance^ Il se trompe hurmème^ et, sourd a sa raison ^^ Croit donner nne idée, et ne forme quW son.
Dans les santiers obscurs d'une science ^aine. Fallait-il perdre un temps que la raison humaine^ Aux premiers jours du monde , aurait employé mieuiK A rechercha le Trai qu a se créer des dieux?
FoUe en un esprit frux, écbiree en un sage^ . Locke, <pi'eUe anima, nous en montra Tusage* Choisissons-le pour mattre , et quVn nos premiers ans U guide jusqu'au vrai nos pas encor treniUans. Locke i^ att€9gnit point au bout de la carrière, Mais sa prudente main en ouvrit la barrière.
Pour mi«ux connaître l'homme il le prend au berceau | U \e suit de l'enrance aux portes du tombeau , Observe son esprit , voit comment la pensée Par tous nos sens divers est dans Fâme tracée» Et combien des savans Ie$ dogmes imposteurs, Combien l'abus des mots, ont en&nté d'erreurs.
96 Le BONHElfR.
D'un brad il abaissa Torgueîl du platonisme ; De Fàûtre il limita les champs du pyrrhomsme , Nous découvrit enfin le chemin écarté ^ Et le palais dtt temple ou luit là vérité.
Pénétrons avec Itti sotis sa voûte sacrée.
Mais quels monstres nombreux en défendent Teélréel La Paresse, épanchant le suc de ses pavots > Engoulxiit les esprits d'un stupide repos y '
Le Système, entouré d'éélaifs et de nuages^, « '
En les éblouissant en écarte les sages; L'odieux Despotisme^ entouré de gibets.
Commande à la Tert^ur d*en défendre l'accès;* '
La Superstition , du fond d'une cellule , En chasse, en l'effrayant, l'esprit faible et crédule; Par ses cris douloureux, le Besoin menaçant Sur la porte du temple arrête l'indigent; ' L'opiniâtre Erreur le cache à la vieillesse, • • • * Et l'Amour en défend l'entrée à la jeuttîesSe f^ Mais il s'ouvre atix mortels qui> d'un pied dédaigneux^ Foulant les vains plaisirs , les fn^éjugés honteux, Attendent leurs succès de Jettr persévérance, • î. '• El font devant Ifeiirs pas marche^ l'Expérièndé. ' ! ' ^ Elle les a conduits jusqu'à la Vérité; • • '
Les conduit-elle encore à la Félicité? *
D'un astre impérieux la puii^saUcfe ennemie '^-*
Où sème de douleui*s le cours de notre vie , ' '
Ou du moins y répond plus de mau-x que de biens: ' ^ Si je veux être heureux , et jamais n'y parviens > Si je ne puis jouir que de l'espoir de l'être, • Infonutiés mortels, je ne sais, mais peut-être - * Le bonheur n'est pour vous que Tabsence des maux* -
Sans doute /ju'endormi dans un fmrfait i^os, Le sage, inaccessible à TâmoUr, à la haine , Riche dans Flndîgence, et libre sous la chaîne; Porte indifféremment la courOAbS W lès fers. '
ji ,,. »
CHANT SECOND. g^
Sous l'égide stoîque, à Tabri des revers/ \ ' '
Ce mortel. doit jouir d'un calme inaltérable ; • • J
Que l'univers s'écroule, il reste inébranlable J - > ^ ^
Apprends, dit la Sagesse, à le connaître mieux; > Qui feint d'être insensible est toujours ot^gueilleùï. Comment peux*tu y trompé par son dehors austère. Prendre pour sage un foù^ duperbe atrabilaire, ' Qui> sensible aux plaisirs, les fuit, pour éviter '• i Le danger de les perdre et de les regretter; ' " *
Qui recherche partout la douleur et l'injure ^i Comm^ lés seuls crçusets où la vertu s'éptire': Qui, toujours préparé oontreun mal à veteir > ' Se façonne à l'opprobre^ et s exerce à souffrir; Foule aux pieds la richesse, et, bravant la <)ftiisèi^, Se dévoue aux rigueurs de soU diestin contraire? ' Livrant aux passions de stériks combat», - '^ > Vois ces fous insulter aux' plaisirs qu'ils n'ont pfls>| S'enivrer des vapeurs de leur faux héroïsme ; Apôtres et martyrs d'un morne zénonismë; ; •• Préférer sottement la douleur ^au plaisir, • -^ » Et l'orgueil d'en médire au bonheur d'en îèuît-.'
Mais par leurs vains discours^ oommentdonc, à Sagesse^* Ont-ils pu si long-temps tromper Rome et la Grèce? Ton esprit, reprit-elle, en est-il étonna?
Chez des peuples altiers le stoïcisme est né. Vi ' <* Comme un être impassible il leur peignit ^on sra^ ; ' ' Il portait sur son front le masque du courage i^ - < * Son maintien^est farouche , austère, impérieux : Hélas ! en faut-il tant pour fasciner les yeux ? •'••>•' •
Vois pousser à l'excès "Sa feinte indifférence^ * Vois comme en tous les temps , séduit par l'arpparbn^y Et du joug de l'erreur tardif i^ s'échapper > * * ** • L'imbéciUev univers est facile ^à trosiperi' iq )iJ«
A ces mots y je me trouve en une plax»âinKaeilS0'! * Qu'un {peuple cûfiehat jgemplit de sa présenoe. Tome m. 7
Là s élève un bÛQlier> oii» l« U^i-ohe à la mam^ Un fier m9r4ed s>aâs^led avâc un front serein.
Sur ce bûchei; funèbre ^ où ton teil me contemple, ' Peuplée > ^'éomû-U, apprends , pal* nioh exemple , QuWsaige^^Qitout étaut> égal en. tout aux dieux, Est q^lfsxftp. indépendant > impassible comme eux : Rien ne pf^t Iféna^uvoir.: la décorante flamme - * • Qui pénétré âou, corps n'atteint p<>int à son âme; La crainte y :qiH «subjugue un coursier indomté, . Qui couci)e l!ours aux pieds de son maître irrité ; Et courbe -un peuple eatier a» joug de l'esolavage, Peut toU); mr la jiature ^ et rien sur mon courage.
Il dit : à son bûcher lui-4i^me il met le feu. • La foule épouvanit^ en lui croit voir un dieu; Elle avànw^ se presse, elle s'écrie, admire.
Quelle est dona^;neprend41 , la terreur (pie j'inspire? Que pcmroaît la douleur cotitre ma fermeté?
Malgré moi j'admirais son intrépidité f Son courage féroce (^nnait ma faiblesse , Alors que du bûcher la puissante Sagesse Écartant cette ioiie , apaise la clanieor.
Le-.sloï()ue le vbiti il en frémit d'horreur. Â ce c6«^p iibprévu sa constance s'étonne ; Il pousse un cfi plaintif, sa force l'abandonne : Son^r^eil l'a laissé seul aved la douleur, Et le éjfian disparaît avec l!admirateur.
Égaré , dis^fe alors ^ en ma route incertain^, « .
J'ai cherchélè Jponbeur, et ma poursuite est vaine. Sans (foute aux passions je Jdevais résister f « Télémaque^ouiMentor, les fuir ou les domter. Non^-jexilfeèjiteiplus leur' trompeuse pnnnesse* Quel est ce fai^x bonheur prbhns dans leur ivresse? Quelques plaisif» seflies'dans dlnixnenses déserta.- 1 • *. Sur leur iUttsiôii ndcs yeuxse sont ouverà. : - Le transport d*»Q instant n'jsst.pas:leifaôieii suprteiei •' V
CHANT SECOND. gg
Quels seraient ces faux biens qu'on poursuit et qu'on aime ^
S'ils étâ^ielil piieui totiAus^ b'Ûs étaient eoihpai^s
Au trouble^ aux noirs squcis dont ils sont entourés?
C'est récbir allumé dans le flanc des orages ,
Qui d'un jour fugitif sillonne les nuages.
Et dont l'éclat subit répandu dans les cieux
Pàrati d'atitaiit plils vif qu'ils sont plus t^nébk-etix. ^
Sous lin ciel édairéid'ùhe égalé lùmfèiré L'heureux doit commencer et finir sa carrière. Ce bonheur, ô mortels^ que nous recherchons tous, N'est que l'enchaînement des instans les plus doux. ' Qui pourra ttie roffrit? O divine Sagesse, Sur les lieux qu'il habite édfairez nia jeunesse. Nos plaisirs orageux entraînent mille maux.
Le bonheur serait-il un stupide repos ?
# rr.s t , i^ ^